Monde

Pourquoi ai-je donc quitté Vancouver? [1/5]

Elisabeth Eaves, mis à jour le 06.02.2010 à 10 h 40

Elisabeth Eaves retourne sur les lieux de son enfance, cette ville classée parmi celles où il fait le «mieux vivre».

C'était un lundi d'hiver, et le soleil se couchait sur la transcanadienne. 7.800 kilomètres de route d'une côte à l'autre, menaçant de nous précipiter tout droit vers le détroit de Géorgie. A droite toute, et nous voilà redirigées vers le Nord et les nombreuses routes en lacets traversant Cypress Mountain. La neige avait cessé de tomber, et en bas on pouvait apercevoir la ville, avec une vue imprenable sur la mer. Le centre de Point Grey commençait à s'illuminer alors que la nuit tombait. L'eau, qui reflétait à présent le ciel orange pâle, prenait des allures de marée noire à mesure que l'ombre avançait, et la démarcation entre terre et mer était si nette que j'avais l'impression de lire une carte. On distinguait la forme de l'English Bay, les îles de Howe Sound et la silhouette obscure de l'île de Vancouver, telle un Léviathan assoupi au loin. Kristin, qui était au volant, avait admiré ce paysage au moins une dizaine de fois rien que cet hiver. Nous arrivâmes enfin sur le parking du Cypress Bowl, et trente minutes plus tard, bonnet enfoncé sur la tête, lunettes sur le nez et snowboard aux pieds, nous voilà perchées sur les hauteurs de Vancouver-Ouest.

Quelle vie aurais-je pu avoir?

La première descente me fit redécouvrir certains muscles de mon corps. Je m'attendais tellement à avoir mal et donc à ne pas profiter de la journée qu'à mi-parcours de la deuxième descente, je me surpris à m'amuser. Les pistes, saturées de surfeurs, étaient à présent éclairées. Au-dessus de nos têtes, un ciel d'encre, et quelques lueurs grises et orange subsistant à l'horizon. Quelques kilomètres plus bas, au-delà des pentes escarpées couvertes de pins, on pouvait apercevoir les reflets d'Howe Sound. Je défiai la gravité en prenant de larges virages sur la poudreuse qui recouvrait généreusement la station.

Arrivé à l'âge adulte, quand on retourne dans sa ville natale, on ne peut pas s'empêcher d'imaginer la vie qu'on aurait pu avoir si on y était resté. Mais lorsque cette ville s'appelle Vancouver, c'est encore différent. On se demande à chaque fois pourquoi, oui, pourquoi diable on en est parti. Partout où je vais, on me chante les mérites de cette ville. Le magazine Economist a plusieurs années de suite élu Vancouver comme la ville où il fait «le meilleur vivre». Mercer, qui publie chaque année un classement des villes selon la «qualité de vie» qu'on y trouve, voit systématiquement Vancouver arriver parmi les cinq premières -quatrième en 2009.  Le magazine Monocle, fondé par l'arbitre international du bon goût Tyler Brûlé, a récemment classé la ville canadienne 14e, derrière Sydney, mais devant Barcelone. USA Today a surnommé Vancouver la «top model des villes d'Amérique du Nord». Voilà, subir tout ça, c'est comme entendre quelqu'un vous répéter sans arrêt que votre ex était vraiment trop génial. Mais si c'était vrai, pourquoi suis-je partie sans me retourner?

Ça n'aurait pas pu marcher

Ce qui a l'air si parfait sur le papier peut aussi vous donner envie de sauter d'un pont, et on ne capture pas l'essence d'une ville en comptant ses écoles ou bien ses parcs. Mais tout cela continue de me hanter. Quand j'ai quitté Vancouver pour aller à l'université, je pensais que le monde était si grand que j'imaginais que ma ville était toute petite. Durant ces années d'exil, je me suis rendue compte qu'entre Vancouver et moi, ça n'aurait pas pu marcher. Alors oui, bien sûr, le samedi je pouvais toujours sauter dans un bus pour aller faire du ski, et je pouvais aussi faire semblant de m'intéresser au hockey, mais je savais que ça ne durerait pas; il fallait que je fasse ce pour quoi j'étais vraiment douée. Plus jeune, j'étudiais le ballet et je passais des heures à la bibliothèque, et aujourd'hui, ma capacité à descendre une montagne à l'aise tient plus de la volonté que de mes affinités naturelles avec la neige.

Après notre séance de snowboard, nous retournâmes chez Kristin, à Vancouver-Nord, une banlieue toute en pentes coincée entre Burrard Inlet et les Coast Mountains. La nouvelliste Alice Munro, qui vivait là-bas dans les années 1950, ne supportait pas cet endroit. Dans une interview au Paris Review, elle décrit son expérience de femme au foyer à Vancouver-Nord comme un véritable séjour au goulag, et raconte que ce sont précisément ces années cauchemardesques qui lui ont donné envie d'écrire. «Les femmes étaient en compétition pour tout et n'importe quoi, c'était à celle qui avait le meilleur aspirateur ou la meilleure lessive pour laver la laine; je devenais folle», confie-t-elle. Les épouses des hommes en «pleine ascension» (vers le sommet de la hiérarchie) n'avaient pas le droit de s'intéresser sérieusement à quoi que ce soit.

Mon amour pour New York

La vie en banlieue de Vancouver a bien changé depuis les années 1950. Maintenant, quand on parle d'«ascension», il s'agit d'une forêt ou bien d'une montagne. Et c'est d'ailleurs devenu le principal sujet de conversation de tout le monde, des hommes comme des femmes, détrônant le ménage et la lessive. Malgré tout, on se dit que l'esprit de clocher aussi peut rendre fou. C'est sans doute ce qui m'a poussée à m'installer à New York. Là-bas, ma chambre est aussi grande qu'un placard, l'accès aux soins et à l'éducation tiennent du luxe, et en été, lorsqu'il fait très chaud, les rues dégagent une odeur de bidonville. Et pourtant, tout ça me fait me sentir vivante. Appelez ça de l'amour si vous voulez, en tout cas, c'est difficile à expliquer.

Je suis retournée à Vancouver exactement douze mois avant le début des JO d'hiver, un évènement qui a poussé cette ville en constante modernisation à accélérer un peu plus la cadence. Les soirées au Cypress Bowl seront un peu plus agitées en février 2010, avec toutes ces compétitions de snowboard et de ski freestyle. Mais ce soir, Vancouver est encore agréable. Kristin, que je connais depuis le lycée, me fit visiter la maison qu'elle et son fiancé venaient d'acheter. Cinq chambres, un balcon surplombant le port et la ville toute entière. Chacun a sa voiture et ils partent en vacances dans des endroits un peu chics et exotiques, récemment la Patagonie et le nord de l'Italie. Elle, se plaint que ses quatre semaines de congés annuels ne sont pas suffisantes. Par la fenêtre, derrière les collines et la mer, on aperçoit les lumières de la ville qui clignotent. Nous terminons les plats thaï livrés plus tôt en buvant du vin Okanagan. J'avoue que ces gens qui classent les villes du monde entier n'ont peut-être pas tout à fait tort.

Elisabeth Eaves

Traduit par Nora Bouazzouni

(A suivre: Vancouver l'adolescente)

Image de une: Vancouver dans la brume, vu de Cypress Mountain, le 17 novembre 2008. REUTERS/Andy Clark

Elisabeth Eaves
Elisabeth Eaves (5 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte