Médias

«Quotidien» avait tout pour écraser «TPMP» mais...

Temps de lecture : 7 min

À la rentrée 2017, nombreux voyaient l'émission de Yann Barthès détrôner celle de Cyril Hanouna. Mais le talk de TMC a calé.

Capture écran
Capture écran

La bataille fut rude. La saison médiatique se termine, les bilans se dressent après une année marquée par la petite guerre de l’access prime time, celle entre «Quotidien» (TMC) et «Touche pas à mon poste» (C8), à coups de piques publiques pas toujours inspirées et autres petites méthodes pour gonfler artificellement ses résultats Médiamétrie. Résultat: des audiences moyennes quasi identiques, au point que chaque camp revendique la victoire.

Il aura été curieux d’observer Yann Barthès et Cyril Hanouna se tirer dans les pattes continuellement tout le long de la saison, comme s’ils se disputaient un public que l’on pensait pourtant différent. Comme si les frontières s’estompaient et que les propositions éditoriales des deux shows tendaient à se rapprocher au fil des semaines.

JT moi non plus

S’il est aisé de décrire l’émission de C8 –un talk potache autour de sujets people et/ou de société– «Quotidien» reste difficilement définissable, plus de dix ans après les débuts du Petit journal en tant que tel sur Canal+ et alors que se termine la deuxième saison de son ère TMC. Certains y voient la preuve d’un genre unique, complet, progressiste, qui ne refuse à entrer dans les cases comme on refuse d’être cantonné à son sexe ou à sa couleur de peau. Bref, une véritable incarnation du citoyen moderne.

Pour d’autres, forcément, les allers-retours entre décryptages politiques, humour enfantin, reportages de guerres et interviews dociles de stars diverses font l’effet d’un fourre-tout peu digeste dans lequel les moments d’intérêt se font rares. Le temps paraît lointain où en 2015, suite à un changement d’horaire mettant Le Petit Journal de Canal+ face aux journaux de 20 heures, Laurent Bon, producteur éternel de l’émission, expliquait qu’il allait falloir «choisir entre les JT et [Le Petit Journal]» dont l’ambition était alors de devenir «le JT pour la jeune génération».

Mais voilà désormais l’équipe de Bangumi, la boite de production détenue par Laurent Bon et Yann Barthès, installée sur une chaîne appartenant au groupe TF1, diffuseur du JT le plus regardé de France et qui a lieu en même temps que «Quotidien». Impossible, donc, de se poser en concurrent direct du journal d’information classique et de s’affirmer comme le JT de «la nouvelle génération».

Petit Grand Journal

L’ambition n’est de toutes façons plus franchement identifiable. Lorsque le groupe TF1 communique les audiences, «Quotidien» est qualifié de «talk», au même titre que «Touche pas à mon poste». Pour François Jost, professeur en sciences de l'information à l'université Sorbonne Nouvelle Paris III, le terme est tout à fait approprié, décrivant lui-même le programme de TMC comme un «talk-show d’infotainment entre-coupé de sketchs». En dehors des moments d’info donc, le format de l’émission ressemblerait ainsi de plus en plus à celui de «TPMP» –ce dont, nous dit un ancien collaborateur de Bangumi, «tout le monde a conscience» dans la boîte. Avec, selon les sensibilités, plus ou moins de gêne par rapport à cette évolution.

Première cause: la durée du show, une heure et demie désormais, en comptant les nombreuses coupures pub, soit une soixantaine de minutes de temps utile. Un temps d’antenne difficile à remplir sur un rythme journalier. Ainsi, ce qui faisait le succès de feu Le Petit Journal, les séquences de décryptage politico-médiatique, ne représente désormais qu’une petite partie du programme. Comme si Le Petit Journal des premières années était redevenu une simple pastille au sein d’une machine imposante. Un autre ancien de la boîte le formule d’ailleurs clairement: «Quotidien se transforme en Grand Journal époque Denisot».

Ce qui revient à dire qu’on se bouscule désormais pour y être invité. Preuve que «la marque» «Quotidien» est devenue «la plus puissante de la télé» nous dit ce même ex-employé, mais aussi qu’elle a «perdu en impertinence, voire en qualité».

Pros de la promo

Les invités sont aujourd’hui le cœur du programme. Ce sont eux qui sont mis en avant, par le temps qui leur est consacré ou par leur place dans le teasing des émissions à venir. Lorsqu’il s’agit de retenir un moment de la saison qui vient de s’écouler, le rédacteur en chef Guillaume Hennette hésite entre la venue de Steven Spielberg ou celle de Tom Cruise. Et semble oublier, par exemple, le dernier gros coup du show, la diffusion des enregistrements de Laurent Wauquiez qui dézingue ses collègues face à des étudiants et étudiantes de l’École de management de Lyon en février dernier.

Comme dans LGJ version Denisot, ces interviews de stars s’inscrivent dans la plus pure logique promotionnelle, sans question qui fâche. On est là pour rigoler et vendre un produit, quel qu’il soit. «On a tous été étonnés en voyant arriver certains invités», confie t-on sous couvert d’anonymat du côté de Bangumi. TF1 oblige, «Quotidien» se plie souvent à la promotion des autres programmes du groupe. Une tendance qui va en s’accentuant et que Télérama avait déjà soulignée en décembre dernier, s’interrogeant sur la glorification des Danse avec les stars et autres Koh-Lanta en présence de leurs présentateurs et participants ou participantes respectives. «Et si encore Quotidien la jouait corporate avec dérision. Même pas. C’est souvent à pleurer de premier degré», écrivait alors la journaliste Marie-Hélène Soenen.

Sur ce point encore, c’est avec l’équipe de Cyril Hanouna que celle de Yann Barthès est en concurrence. Les deux boss du PAF se sont même publiquement écharpés à plusieurs reprises cette saison quand l’un prenait la priorité sur un invité (en l’occurrence l’athlète Pierre-Ambroise Bosse puis Jeremstar). Hanouna attaque, Barthès fait fit d’ignorer, mais répond à l’antenne avec une blague au mépris non dissimulé. Un chapitre de plus dans le storytelling de la bataille mi-culturelle mi-financière entre les deux poids lourds.

Monsieur loyal

La dérision est depuis toujours la marque de fabrique de Yann Barthès. Mais après dix ans de vannes quotidiennes, l’humour du programme de TMC laisse de plus en plus perplexes un nombre grandissant d’observateurs et observatrices. Les sketchs du duo Eric et Quentin, dont l’absence d’imagination et l’humour scato ne cessent d’étonner par leurs constances, sont globalement très mal reçus par les réseaux sociaux, comme peuvent en témoigner, par exemple, les réponses à ce tweet.

L’échec tonitruant et la violence de la critique envers leur tentative de transposition cinématographique de ce même humour (Bad Buzz, 2017) aura pourtant été un signal tout ce qu’il y a de plus clair sur l’inadéquation du duo à l’air du temps.

Alors pourquoi persister? Tout simplement, nous dit un des anciens, «parce que Laurent Bon fonctionne sur la loyauté». C’est d’ailleurs pour cette même raison que tout article concernant son émission n’a jamais été constitué que de brèves déclarations en off difficiles à obtenir malgré l’assurance d’anonymat, tant rompre cette loyauté peut provoquer la rancœur d’un des producteurs les plus puissants de Paris. Ce qui ne constitue pas tout à fait un coup de pouce professionnel.

Ainsi, même «s’il doit certainement se rendre compte du problème que pose le duo, il ne veut pas jeter salement» ceux qui ont toujours été reconnaissants de la vitrine qui leur a été offerte.

L’humour brandé Petit Journal/Quotitien, c’est aussi et surtout le montage de séquences accentuant ou créant le ridicule. D’abord novateur et piquant, la technique «s’épuise» dit-on en off (évidemment). Le chercheur François Jost souligne aussi le côté répétitif de ces séquences «qui donnent l’impression de redécouvrir naïvement et tous les jours le principe de la communication politique».

Retrouver l’âme

Il serait bien sûr précipité, voire tout à fait hors de propos, d’affirmer que «Quotidien» n’est plus qu’une émission parmi les autres. Tous nos interlocuteurs le répètent: le talk-show de Yann Barthès reste le plus «puissant» du PAF: la présence dans n'importe quel événement d’un journaliste au micro rouge est un événement en soi. Et le résultat à l’antenne sera particulièrement épié tant l'impact d'une séquence de l'émission peut être immense.

Et même si l’actualité «passe parfois au second plan», le sérieux et l’expertise des jeunes journalistes révélés par «Quotidien» «ont réussi à crédibiliser» un programme qu’il paraît aujourd’hui inimaginable de priver de carte de presse comme ce fut brièvement le cas en 2012.

Il n’empêche qu’après un début de saison en trombe, le basculement de décembre à partir duquel «Touche pas à mon poste» a complètement repris le dessus pose question. L’actualité politique d’une année post-élection ne joue certes pas en faveur de TMC, mais la tendance au tout promo et à l’humour superficiel et répétitif donne indéniablement une impression de fin de cycle. Reste à voir si le retour de Salhia Brakhlia, partie exercer ses talents sur BFM TV durant trois saisons, suffira à retrouver le souffle de l’époque Petit Journal, et «l’âme perdue» du programme, comme disent des anciens. En off, bien sûr.

Thomas Deslogis Journaliste

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