Monde / Économie

Édouard Philippe est revenu de Chine avec de juteux accords

Temps de lecture : 9 min

Le Premier ministre français a rencontré le président de la République populaire ainsi que son homologue, avec qui il a signé seize accords commerciaux.

Les Premiers ministres chinois et français se serrent la main à l'issue d'une conférence de presse à Pékin, le 25 juin 2018. | Fred Dufour / POOL / AFP
Les Premiers ministres chinois et français se serrent la main à l'issue d'une conférence de presse à Pékin, le 25 juin 2018. | Fred Dufour / POOL / AFP

Certains anciens Premiers ministres français viennent fréquemment en Chine. Dominique de Villepin fait des voyages brefs en accompagnement d’entreprises qui cherchent à approfondir leurs contacts économiques. Bordeaux dont il est maire étant jumelée avec Wuhan, Alain Juppé s’y rend parfois. Les deux municipalités travaillent notamment sur l’établissement de bilans carbone. Laurent Fabius, qui est souvent venu à Pékin lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, participe régulièrement en Chine à des séminaires de haut niveau et, début juillet, en tant que président du Conseil constitutionnel, il rencontre la Cour populaire suprême, la plus haute juridiction chinoise.

Mais, dans l’ensemble de la classe politique française, c’est Jean-Pierre Raffarin qui détient actuellement le record des séjours en Chine. Il n’était pas dans le voyage d’Édouard Philippe. Mais en 2003, alors qu’il était Premier ministre et qu’une épidémie de Sras se développait dans le pays, il a été le seul dirigeant occidental à ne pas annuler sa venue à Pékin. Le régime chinois lui en est reconnaissant et, ces dernières années, il est en Chine au moins une dizaine de fois par an, accompagnant des délégations ou participant à des colloques. En janvier, le gouvernement français lui a confié une mission de soutien aux PME qui souhaitent exporter en Chine.

Le parcours d’Édouard Philipe est différent: avant d’être à Matignon, il est allé onze fois en Chine. Il a commencé par passer six semaines dans le pays, en 1997. Il avait alors 27 ans, et c’était le moment où Hong Kong était restitué à la République populaire. Puis, au fil de voyages plus courts, il a séjourné dans diverses villes chinoises. Et en 2010, quand il est devenu maire du Havre, il a effectué des visites régulières à Dalian, le port chinois jumelé avec Le Havre –comme le faisait son prédécesseur Antoine Rufenacht.

De ses voyages en Chine, Édouard Philippe tire un incontestable intérêt pour ce pays. Y venir en tant que Premier ministre lui permet de faire un séjour soigneusement organisé autour des relations économiques existantes et possibles entre la France et la Chine. Ce qui a largement occupé son voyage du 22 au 25 juin.

Les startuppers français à l'honneur

Première étape: Shenzhen, vaste agglomération qui rivalise avec Hong Kong dont elle est géographiquement proche. Édouard Philippe n’a pas le temps d’aller non loin de là, à Taishan où, il y a trois semaines, pour la première fois au monde, une centrale nucléaire de type EPR, conçue par EDF, a débuté son entrée en service.

C’est dans l’usine PSA de Shenzhen que le Premier ministre se rend pour appuyer le lancement en Chine de la Citroën DS7. Ce modèle à huit vitesses est muni d’une caméra qui lui permet de voir les places disponibles dans le parking le plus proche mais aussi de réagir à un obstacle sur la route tandis que la suspension s’assouplit en cas de dos d’âne.

À Shenzhen, également, se négocie l’installation d’un musée destiné à accueillir des œuvres de Rodin. Elles seront prêtées pour une durée renouvelable de trois ans par le Musée Rodin de Paris, dont la directrice Catherine Chevillot était dans la délégation prenant part au voyage.

Autre sujet constamment présent dans ce déplacement en Chine: le soutien et l’encouragement à des start-ups françaises qui travaillent dans des domaines innovants et qui cherchent à renforcer leur installation dans la modernité chinoise. À chaque étape du voyage, Édouard Philippe rencontre de jeunes Français fondateurs de start-ups. Et une quinzaine de dirigeants de ce type d’entreprises sont venus de Paris dans l’avion du Premier ministre.

À Shanghai est organisée, le 23 juin, une visite du terminal 4 du port en eau profonde de Yangshan, à cinquante kilomètres du centre-ville. Le chef du gouvernement s’y rend à bord d’une «Drapeau rouge», la voiture officielle chinoise que la municipalité de Shanghai met à sa disposition. Il monte alors à bord du «Théodore Roosevelt», porte-conteneurs de la Compagnie française CMA-CGM, leader mondial du transport maritime. Le capitaine est ukrainien et son second russe.

Par l’importance des installations et du trafic (750 millions de tonnes l’an dernier), le port de Shanghai est le deuxième au monde, derrière Ningbo également en Chine. D’immenses grues dominent le décor. Les manœuvres de chargement sont totalement automatisées. Édouard Philippe commente: «Entre un tiers et la moitié de notre déficit commercial est réalisé avec la Chine. On pourrait imaginer que la bonne solution serait de limiter notre commerce. Au contraire, notre objectif est de le rééquilibrer en profitant de cet incroyable marché qu’est aujourd’hui la Chine et avec lequel nous devons commercer et être plus forts».

Censure et langue de bois

Le même jour, le Premier ministre rencontre des membres de la communauté française de Shanghai. Celle-ci est forte de 9.758 personnes recensées. Plus que les Français et Françaises de Pékin –qui sont 3.411. Ces chiffres baissent chaque année. À la différence de ceux de Hong Kong où les Français et Françaises sont actuellement 13.315. Dans la résidence du consulat de Shanghai, Édouard Philippe explique les réformes que mène son gouvernement et donne une sorte de directive à ses concitoyens: «Lorsque vous expliquez les atouts de la France, vous servez votre pays. Lorsque vous le critiquez ou le dénoncez, vous le desservez».

Le Premier ministre a l’occasion de prononcer un autre discours, le lendemain, à l’université Tsinghua de Pékin. Devant une assistance de profs, d'étudiantes et d’étudiants chinois, son propos est largement improvisé et à dominante philosophique. Édouard Philippe cite Confucius: «Dépasser les limites est un moindre défaut que rester en deçà». Puis, il affirme que «seul un monde ouvert et fondé sur le droit peut garantir une économie de la connaissance». Ce qui n’est pas, en Chine, le point de vue de la censure.

La dernière journée pékinoise du séjour du Premier ministre comporte une visite du Temple du Ciel, au sud de la capitale. Autrefois, c’est là que l’empereur de Chine venait prier, au solstice d’hiver, pour que les récoltes soient bonnes. Édouard Philippe s’interroge sur l’éventail de dieux que représente ce temple: «Un parallèle est-il envisageable avec les pratiques religieuses de la Rome antique?» esquisse-t-il.

Le reste de la journée est nettement plus matériel. Le matin, la «Drapeau rouge» prêtée au chef du gouvernement français l’amène à l’Assemblée nationale populaire où il est reçu par Xi Jinping, président de la République et secrétaire général du Parti communiste chinois.

Celui-ci ne manque pas de lui dire en début d’entretien: «Vous êtes venu en Chine plusieurs fois. Voilà qui est favorable à nos échanges dans l’avenir». Le numéro un chinois estime ensuite que «le monde est le théâtre de changements profonds et complexes». Et il ajoute en des termes où domine la langue de bois: «La Chine est prête à collaborer avec la France afin que les relations bilatérales continuent à servir de modèle pour le respect mutuel, la coopération gagnant-gagnant, ainsi que les échanges et l'apprentissage mutuel entre les pays». Là-dessus, les journalistes chinois et français, qui suivent les quatre premières minutes de l’entretien, sont invités à sortir.

Pléthore d'accords

L’après-midi, après une conversation qui fut sans doute plus concrète, Édouard Philippe et son homologue chinois, le Premier ministre Li Keqiang, assistent à la signature d’accords entre la France et la Chine. Les deux hommes se parlent en anglais.

La liste des accords est loin d’être aussi dense que ce qu’elle était il y a une dizaine d’années dans ce genre de cérémonies. La Chine d’aujourd’hui a nettement moins besoin d’équipements d’infrastructures importants. Elle les fabrique elle-même. Et nombre d’accords commerciaux ne se concluent plus lors de voyages officiels.

Sur seize accords signés, on note que la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, convient avec son homologue, le ministre de la Justice Fu Zhenghua, d’un plan d’action pluriannuel «qui doit assurer une meilleure visibilité du droit français en Chine». BioMérieux, entreprise française spécialisée en microbiologie, s’associe avec l’hôpital Huashan pour améliorer le diagnostic et la prise en charge de la tuberculose. Ou encore, le groupe industriel français Schneider Electric va travailler avec la «Green Manufacturing Partnership Initiative» à la définition conjointe de normes de fabrication verte.

Un sujet domine cependant: les autorités chinoises ont décidé d’importer de la viande bovine française. Ce qui n’arrivait plus depuis la crise de la «vache folle» en 2001. De la viande désossée, provenant d’animaux de moins de 30 mois élevés dans sept entreprises française agréées, va apparaître en Chine dès septembre prochain. Elle voisinera des viandes importées de quatorze pays dont le Brésil, l’Australie ou l’Inde. «Nous allons viser la qualité pour nous différencier, déclare Dominique Langlois, le président de l’interprofession bétail et viande. Notre travail va être de valoriser les qualités de la viande française qui sera un peu plus chère que celle qu’a actuellement le consommateur chinois.» 30.000 tonnes de viandes françaises devraient commencer par être vendues en Chine.

En dehors de ce qui a été signé devant les deux Premiers ministres, il existe un projet de création de centre d’art contemporain à Shanghai dont les œuvres seraient fournies par le Centre Pompidou. Serge Lasvignes, le président du Centre, avait des contacts à ce sujet tout au long du voyage. D’autre part, un accord sur le ski a été conclu le 25 juin. Il concerne les Jeux olympiques d’hiver de 2022 qui se dérouleront au nord de la Chine. Le Club Méditerranée (qui gère deux villages dans les montagnes chinoises) et la «China ski association» ont décidé que 180 champions potentiels de ski chinois viendraient s’entraîner à Val-Thorens. Henri Giscard d’Estaing, le président du Club Med, estime que «les regards de la Chine vont se tourner vers les Alpes françaises, pour lesquelles ça va être un formidable atout». La pratique du ski se développe en Chine, à tel point que le gouvernement souhaite qu’il y ait 300 millions de skieurs dans le pays. «Si une petite partie d’entre eux vient en France, ce sera une très grande ressource pour l’économie des Alpes», conclut Henri Giscard d’Estaing.

Tout autre dossier: la Chine ne confirme pas l’achat de 184 Airbus A320 qu’avait annoncé Emmanuel Macron au terme de sa visite en janvier. Li Keqiang explique que son pays est «prêt» à continuer les pourparlers en vue d’un «achat d’Airbus en quantité». Mais, en conférence de presse aux côtés d’Édouard Philippe, il explique prudemment que «la Chine a beaucoup acheté d’avions à l’étranger ces dernières années, il lui faut du temps pour les absorber». Les relations commerciales devenues difficiles avec l’Amérique de Donald Trump peuvent-elles nuire à Boeing et donc profiter à Airbus? Ce schéma n’est pas impossible.

Pékin continue de souhaiter que la France s’engage dans les «Routes de la Soie», ce programme commercial chinois qui cherche à se développer en Europe. La position française reste prudente, comme l’avait exprimé Emmanuel Macron lors de sa visite début d'année.

Le voyage du Premier ministre s’est déroulé six mois après celui du président de la République. Celui-ci avait alors annoncé qu’au cours de son quinquennat, il reviendrait chaque année en Chine. En précisant d’ailleurs qu’il voulait, la prochaine fois, manger de la viande française à Pékin –ce qui devrait donc pouvoir se faire. Édouard Philippe, viendra-t-il lui aussi régulièrement à Pékin dans les années à venir? Côté chinois en tout cas, ni Xi Jinping, ni Li Keqiang n’ont pour l’instant fixé de dates de visites en France.

Richard Arzt Journaliste

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