Société

Procès de Lionel Cardon: un verdict qui donne à voir une justice implacable

Temps de lecture : 9 min

Jeudi 14 juin, la cour d'assises de Haute-Garonne a rendu son verdict, au terme d'un procès marqué par l'absence du principal accusé et de sa défense.

«Un procès sans défense, c’est prendre le risque de rompre l’équilibre.» | Loïc Venance / AFP
«Un procès sans défense, c’est prendre le risque de rompre l’équilibre.» | Loïc Venance / AFP

Cet article est la troisième et dernière partie du récit du procès de Lionel Cardon, accusé de vols avec violences, enlèvements et séquestrations pour des faits commis en 2015 en Haute-Garonne.

Pour (re)lire les volets précédents:
> Procès de Lionel Cardon: l'accusé manque à l'appel
> Procès de Lionel Cardon: quand l'accusé n'est pas là, les victimes s'épanchent

Aux portiques de sécurité de la cour d’assises, il n’y a plus guère foule. La presse, à l’exception du journal local La Dépêche, a déserté.

L’affaire des disparus de Mirepoix vient de connaître un nouveau tournant avec l’arrestation de deux suspects par la section de recherches de Toulouse, le soleil est réapparu sur la ville rose, et ainsi le vent tourne.

Le retour de la défense

Mercredi 13 juin, l’audience s’apprête à reprendre après la pause déjeuner, quand la porte d’entrée s’ouvre. Tous les regards convergent alors vers l’escalier, où deux personnes sont en train de monter les marches. Les avocats de Mohamed Boubaka, Maître Alexandre Martin et Maître Emmanuelle Franck, sont de retour.

Sans un mot, ils boutonnent leur robe noire jusqu’au col et prennent place sur les bancs de la défense. Le visage de Mohamed Boubaka est plus apaisé. Il chuchote à l’oreille de son interprète, un sourire détendu derrière sa main. Après les plaidoiries des parties civiles arrivent celles de son conseil.

Emmanuelle Franck se dirige au centre du prétoire, l’assurance chevillée au corps. «Certains se sont posé des questions sur ma déontologie d’avocat, sur ma conscience, plaide Me Franck. Je rassure la personne qui s’interrogeait. Je ne me suis jamais sentie aussi avocate, je ne me suis jamais sentie aussi fière de porter la robe, que lorsque j’ai quitté la salle d’audience lundi.»

Lundi, en sortant du palais de justice, les avocats ont éclusé les cafés serrés et vidé leur paquet de cigarettes. Ils ont remonté la rue d'Alsace-Lorraine jusqu’à leur bureau, désœuvrés par cette après-midi grise où les débats se poursuivaient sans eux. Les deux nuits suivantes ont été difficiles.

«C’est un jeu, c’est un caprice, oh la la mon Dieu, ces avocats… C’est du théâtre, hein?», ironise Emmanuelle Franck.

Son confrère Me Martin se lève à son tour pour sa plaidoirie. «Je ne suis pas commis d’office, je le répète. Je ne suis ici que parce que mon client me l’a demandé. Je ne crains aucune sanction de l’ordre, je n’en ai que faire. Il y a des moments où l’absence est un acte de défense. En vingt-six ans de carrière et cent cinquante procès d’assises, je n’ai jamais quitté une barre. [...] Quelle tristesse, lundi, de réaliser que ceux qui partageaient les mêmes valeurs que moi étaient capables de ceci.»

Les yeux plissés, il pointe ses lunettes en direction du banc des parties civiles: «Comment vous –c’est aux avocates que je m’adresse, comment vous avez pu accepter de rester, accepter ce procès? [...] Le socle de notre démocratie, c’est le respect pour un homme sur son lit d’hôpital, et pour les victimes aussi! Quel procès leur a-t-on offert?»

K.O après la cloche

Trois ans après sa libération conditionnelle, Lionel Cardon braque le couple de bijoutiers, accompagné de Mohamed Boubaka, et la postière, seul, au mois d’août 2015. Il voulait, a-t-il dit aux enquêteurs, avoir assez d’argent pour ouvrir sa propre salle de boxe.

Le ring était un territoire fait pour Cardon. Il est de ces hommes pour qui la douleur physique n’est jamais une défaite. La boxe, ce n’est pas un sport où l’on place la balle au centre. C’est un sport de combat où le pacte est clair dès le départ: on accepte les coups, à condition de pouvoir se relever pour les rendre.

Ce n’est pas un hasard qu’il se soit retrouvé avec des avocats comme les siens, prêts à quitter le prétoire comme on descendrait du ring.

«Pour moi, Lionel, il a passé sa vie en prison, à recevoir des coups sur la tête, disait la veille son ami Pierre* à la barre. Le système carcéral, ça aide pas non plus.» Et alors ce n’est pas un hasard, non plus, qu’il se soit retrouvé avec des avocats comme les siens, prêts à quitter le prétoire comme on descendrait du ring –parce que les règles ont été bafouées et que le K.O. a eu lieu après que la cloche a retenti.

Si les procès fantômes n’existent pas, ce n’est pas parce que personne n’en a jamais vus. D’un point de vue technique, un procès sans l’accusé principal et sans défense peut avoir lieu.

En 2008, s’est tenu en France le procès d’Antonio Ferrara. Un cas semblable à celui de Lionel Cardon: un braqueur, une présidente qui refuse le renvoi, des avocats récusés par leurs clients et qui refusent la commission d’office. Et un cas prévu par la jurisprudence: en 1976, la chambre criminelle de la Cour de Cassation a par exemple estimé que «dès lors qu'il ne résulte pas du fait de la cour, du président ou du ministère public, le départ, en cours d'audience, des avocats choisis ou désignés [...] ne saurait par lui-même vicier la procédure et l'entacher de nullité». En 1994, cette même chambre précisera qu'«il n'est commis aucune violation des droits de la défense lorsque, après la récusation par l'accusé de son conseil [...], le président de la cour d'assises commet d'office le même avocat».

Non, si les procès fantômes n’existent pas en France, ce n’est pas parce que personne n’en a jamais vus: c’est parce que personne n’y croit.

Le risque de rompre l'équilibre

«Quel procès a-t-on offert [aux victimes], s'inquiète l’avocat de Mohamed Boubaka. Et il est tentant de percevoir la justice comme un rapport de force entre l'accusé et des intérêts autrement supérieurs: ceux des victimes et de la société. En réalité, la justice est faite pour tous.

Lors de son réquisitoire, l’avocat général David Sénat affirme: «Un procès sans défense n’en est pas un tout à fait». Lui qui représente la société le sait: un procès sans défense, c’est prendre le risque de rompre l’équilibre. Dans un procès, les intérêts sont interdépendants: l’histoire des accusés permet aux victimes de mieux connaître la leur, et réciproquement.

Le couple de bijoutiers sait-il que tous les jeudis, Lionel Cardon déjeunait chez son ami Pierre*, et qu’il tenait à apporter des petites boîtes de thon, par orgueil et par habitude, parce qu’il était invité et «parce que c’est ce qu’il mangeait à la cantine de la prison»?

Lionel Cardon sait-il que la femme du bijoutier a des flash-backs dès que la nuit tombe, que la postière a dû quitter un travail qu’elle aimait parce qu’il était entaché du souvenir de l’agression?

Et même si cela ne change rien à la décision, ne faut-il pas au moins l’entendre?

En guerre contre lui-même

Seulement voilà, entre Lionel Cardon et la justice, il s’agit d’une affaire personnelle.

Le premier jour, l’avocat de Lionel Cardon depuis trente ans, Me Pierre Blazy, a dit: «Il reconnaît tout! Qu’il est l’instigateur et que celui-là [mimant un geste vers Mohamed Boubaka] n’y est pour rien. Cette cour d’assises, il la voulait. Ce n’était que des petites assises!»

Ce n’était que des petites assises. Il n’y a pas eu mort d’homme. Cette phrase, cette petite phrase, fait état à elle seule des rapports entre l’accusé et l’institution judiciaire.

En 1983, Lionel Cardon tire mortellement dans la poitrine d’un officier de police. Le 1er décembre 1986, au premier jour de son deuxième procès d’assises, où il comparaît à Bordeaux pour les meurtres des époux Aran, il fait une tentative de suicide, interrompant les débats durant dix jours. En 1989, il tente de s’évader de la maison d’arrêt de Fresnes. En 1991, il prend en otage un gardien avec un couteau de cantine à la maison centrale de Saint-Maur, dans l'Indre.

Depuis, toute violence de la part de Cardon est perçue comme une attaque contre la société en général, et contre l’institution judiciaire en particulier –même lorsque cette violence est auto-infligée, lorsqu’il met en joue sa propre intégrité physique. Cardon est à ce point révolté qu’il est prêt à partir en guerre contre lui-même.

Cardon défie moins la société que sa propre mort.

Les ennuis commencent à son adolescence: son père, garde-côte, se suicide en se jetant d’une falaise normande. Ils avaient pour projet de monter un restaurant ensemble. L’année suivante, il est arrêté pour tentative de vol à main armée et se défenestre du quatrième étage de la prison, puis passe sept mois dans un corset, «muré dans ce catafalque de plâtre».

Le docteur psychiatre parle à la barre du «comportement ordalique» de l’accusé. Dans Voyage au bout de la nuit, Céline écrivait: «La plupart des gens ne meurent qu'au dernier moment; d'autres commencent et s'y prennent vingt ans d'avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre». Cardon défie moins la société que sa propre mort.

«Par sa carrière même, il a fait preuve imminente de sa dangerosité», souligne l’expert psychiatre. Il précise: «En prison, il travaille, il est dégourdi et débrouillard. Mais il y a une limite: sa personnalité n’a pas beaucoup bougé, parce qu’elle n’a pas trop de raison de bouger». Puis: «Cet homme préfère être en marge, seul au monde. Il n’a pas très envie de rejoindre la société. Certes, il y a eu un virage positif, mais il va devoir trouver sa place, professionnelle, affective, et sociale. [...] C’est un homme qui, à sa sortie, est nu.»

Et un homme livré à lui-même ne reste pas irréprochable très longtemps.

Une préoccupation légitime

«Parfois, l’histoire bégaie et se répète», dit l’avocate de la postière, Me Alice Patoureaux, lors de sa plaidoirie. La question qui intéresse la justice est celle de la récidive. De la même façon que Lionel Cardon a replongé après trente-trois ans de détention, comment être certain qu’il ne recommencera pas une grève de la faim au moment de son procès renvoyé?

«L’audience serait reportée à dans huit mois. Si monsieur Cardon continue la grève de la faim, qu’est-ce qu’on fait? On reporte une fois, deux fois, et après?, demandait le président Michel Huyette le premier jour du procès. Peut-on lui laisser l’entière maîtrise de l’institution judiciaire?»

La récidive et la réinsertion sont liées autant qu’elles s’opposent: s’il l’une existe, l’autre s’éteint.

Parce qu’il a choisi de faire la grève de la faim, son hospitalisation d’urgence est assimilée à un refus de comparaître «non par les mots, mais par le corps». Parce qu’il a choisi de faire la grève de la faim pour contester les conditions de sa réinsertion, il est entendu que «Monsieur Cardon cherche à décentrer le débat» –à savoir répondre des faits qui lui sont reprochés, les deux braquages en août 2015.

La préoccupation est légitime. Il y a, dans ce procès, plusieurs victimes, qui ont droit elles aussi à voir leur affaire jugée dans un délai raisonnable. Mais au fond, les juges et Lionel Cardon ne parleraient-ils pas de la même chose? La récidive et la réinsertion sont liées autant qu’elles s’opposent: s’il l’une existe, l’autre s’éteint.

L'assurance d'une seconde chance

Avoir la pleine et entière maîtrise de l’institution judiciaire passe par le contrôle des débats. Sans débat, que reste-t-il à comprendre?

Mercredi 13 juin, l’avocat général David Sénat a requis une peine de douze ans de réclusion criminelle pour Lionel Cardon et une peine de six ans pour Mohamed Boubaka, avec interdiction définitive du territoire français, pour vols avec arme et délits de séquestration avec libération volontaire avant le septième jour.

Le lendemain, la cour d’assises de la Haute-Garonne a respectivement condamné Lionel Cardon et Mohamed Boubaka à vingt ans et huit ans de réclusion criminelle. Un verdict qui donne à voir une justice implacable et pourtant digne d’un ring de boxe: un coup à la fois fort et agile.

Les avocats de la défense n’auront d’autre choix que de faire appel de cette décision. C’est l’assurance d’une seconde chance, la garantie que se tiendra un nouveau procès où il est à espérer, cette fois, que Lionel Cardon sera présent aux côtés de Mohamed Boubaka. Si tant est, d’ici là, que la mort ne veuille pas de lui, pas plus qu’il ne veut d’elle.

* Le prénom a été modifié.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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