Sports

Couverture médiatique de la Coupe du monde: le football est devenu un spectacle excessif

Temps de lecture : 5 min

«Ce que le public réclame, c'est l'image de la passion, non la passion elle-même», disait Roland Barthes. Bienvenue en Coupe du monde de football!

L'édition du 20h de TF1 était entièrement consacrée au match de l'équipe de France face au Danemark, le 26 juin 2018. | Capture d'écran via My TF1
L'édition du 20h de TF1 était entièrement consacrée au match de l'équipe de France face au Danemark, le 26 juin 2018. | Capture d'écran via My TF1

Version XXL du sport, la Coupe du monde de football se répand sur nos écrans au fil d’un fleuve continu d’images et de paroles que les réseaux sociaux charrient jusqu’à l’infini. Quand la France serait-elle devenue si toquée de foot pour nous servir ainsi cette Coupe du monde en mode 24 heures sur 24? En quoi cette manifestation serait-elle le signe d’une subite culture football, voire sportive, qui n’a jamais été vraiment la nôtre?

Cette submersion n’est pas seulement liée au football lui-même –la Coupe du monde est un événement majeur du calendrier sportif et mérite à ce titre d’avoir une place de choix au cœur de l’actualité– mais à l’exploitation exagérée, si ce n’est abusive, qui en est désormais faite à la télévision et dans les autres médias, tous d’ailleurs désormais convertis au culte de l’image animée dans leurs pratiques éditoriales.

Depuis qu’elle est devenue –à sa propre surprise– championne du monde en 1998, la France, toujours plus encline à considérer le sport comme un fait de société plutôt qu’un simple sujet autonome, espère renouer avec des scènes de liesse vues il y a vingt ans quand Paris s’était notamment crue revenue aux heures folles de sa libération à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Qu’elle soit sacrée meilleure équipe de la planète, le 15 juillet, ou qu’elle échoue, de manière décevante ou non, l’équipe de Didier Deschamps sera sujette à une surinterprétation de son résultat à une époque où les «experts» de tous horizons s’expriment à tout bout de champ dans des émissions d’«analyse», à chaud ou à froid.

Grand-messe du ballon rond

Ces débats relèvent parfois plus du sketch de café-théâtre, chacun jouant sa partition en fonction de son rôle dévolu, que d’un décodage très scrupuleux du football pratiqué. Et peu importe même les audiences, souvent maigres, de ces talk-shows ou le fait qu’ils tournent même carrément à vide, il en reste toujours «quelque chose» à travers une séquence ou un propos qui finira bien par s’échouer sur Twitter pour lui donner un écho et une visibilité supplémentaires.

L’expression-cliché «un mot de sport», régulièrement ressassée par les présentateurs de journaux télévisés français en fin de programme comme si le sport n’avait le droit qu’à ce petit mot si réducteur en temps ordinaires (il n’y a jamais un «un mot d’économie» ou «un mot de culture», matières sans doute plus nobles du journalisme français), est balayée lors d’une Coupe du monde de football par une déferlante verbale emportant tout sur son passage. À l’heure où l’écrit est de plus en plus écrasé par la vidéo –L’Équipe a acté cette suprématie avec sa propre chaîne de la TNT en transformant ses journalistes de presse écrite en journalistes de télévision quitte à modifier voire à brouiller son image–, le sport roi fait sauter toutes les digues. «Ce que le public réclame, c'est l'image de la passion, non la passion elle-même», disait Roland Barthes.

La toute-puissance de la télévision, organe de spectacle et non d’information lorsqu’il s’agit de sport, a toujours posé «problème». Or, la télévision (ou l’écran animé) n’a jamais eu une place aussi déterminante qu’aujourd’hui. Elle finance notamment le football professionnel qui ne cesse de lui en demander toujours plus et tant pis si les modèles économiques de ces chaînes deviennent de plus en introuvables. Au cœur de cet enjeu industriel, l’intervenant télévisuel, qu’il ait une carte de presse ou non, relève donc plus de l’animateur que du journaliste. Avant d’éventuellement faire du journalisme, il convient avant tout de soutenir le spectacle ou le produit chèrement acquis.

TF1, propriétaire des droits d’une grande partie de cette Coupe du monde, «surjoue» ainsi l’événement en multipliant les rendez-vous d’«information» y compris au cœur de sa sacro-sainte messe du 20h dédiée au football dès lors que l’équipe de France est concernée. À l’issue de la rencontre France-Danemark, à l’enjeu relatif et au si pâle scénario, Gilles Bouleau a lancé notamment un sujet aussi essentiel que «Rennes, une ville à l’heure du match» avant d’évoquer la visite d’Emmanuel Macron au Vatican. LCI, la filiale de TF1, participe également au déploiement de cet arsenal massif en œuvrant en deuxième rideau. Les autres chaînes, ne bénéficiant pas des droits, ne sont pas en reste, loin s’en faut.

Le foot se laisse dicter sa loi par l’image

Dans cette agitation frénétique, la présence croissante d’anciens sportifs procède toujours de cette obsession des chaînes d’ajouter du spectacle au spectacle. Il importe moins qu’ils sachent faire passer leurs connaissances, pourvu qu’ils aient un «nom» ou éventuellement une propension à faire le clown –par exmple Ludovic Giuly sur TF1. Certains sont très compétents, avec une vraie identité et une authentique sincérité communicative comme Omar da Fonseca sur BeIN SPORTS, mais ils sont majoritairement biaisés par leur carrière passée, par leurs relations dans le monde du sport, et parfois par leurs intérêts personnels dans ce même univers. Ils «polluent» l’information.

Plus gênant, dans leur volonté de se mettre en avant plutôt que d’éclairer le débat, ils ont également souvent une fâcheuse tendance à généralement justifier la culture de l’antijeu et de la tricherie qui pourrit le sport professionnel –à commencer par le foot– en employant des formules comme «C’est de bonne guerre» (malice du joueur qui gagne du temps ou qui simule) ou en faisant l’éloge de la fameuse «faute utile» (un tel affront à l’esprit du jeu qu’elle mériterait un carton rouge direct). Hélas, placés le plus souvent en situation d’infériorité, et enclins eux aussi aux mêmes faiblesses, les «journalistes» qui partagent l’antenne avec eux sont réduits à l’état de compères ou de passeurs en plats. Il n’est pas certain, là encore, que le football en sorte totalement gagnant. «La vertu du catch, c'est d'être un spectacle excessif», écrivait le même Roland Barthes dans Mythologies il y a plus de soixante ans. Il est à craindre que le football soit devenu à son tour un spectacle excessif.

Dans cette société du spectacle jamais rassasiée, le football a même fini par accepter, dans son règlement, de se laisser carrément dicter sa loi par l’image, à travers la mise en place de la désormais célèbre VAR, l’assistance vidéo à l’arbitrage, censée punir l’injustice en réglant nombre de litiges. Cette forme rêvée de scénario «idéal» s’est heurtée à la réalité. Évidemment, ou tant mieux, l’exercice a tourné à la confusion depuis le début de cette Coupe du monde en démontrant que la vidéo ne prouvait parfois rien même lorsqu'elle était diffusée cent fois.

Le débat sur la vidéo est de toute façon faussé. La vidéo ne peut pas établir de vérités car il y en a autant que de points de vue dans tous les sens du terme (angle de vision et opinion). Elle n'a que deux fonctions. La première est de mettre enfin l'arbitre à égalité avec les pseudo-experts de la télé. Elle désamorce ensuite les conflits avec l'arbitre sur les terrains. Malgré l’injonction des images et des commentaires qu’elle déclenche, surnage donc une forme d’incontrôlable imaginaire qui nous sauve, mais ne nous épargne pas, hélas, d’autres polémiques promptes à relancer le grand show de l’info.

Yannick Cochennec Journaliste

Newsletters

L’image des Bleus n’est pas lisse et dorée comme leur trophée pour rien

L’image des Bleus n’est pas lisse et dorée comme leur trophée pour rien

Marqué par une histoire relationnelle houleuse avec les médias traditionnels, Didier Deschamps a construit la stratégie de communication du groupe autour des réseaux sociaux.

Supporter une équipe est usant émotionnellement

Supporter une équipe est usant émotionnellement

C'est la science économique qui nous le dit.

Tour de France: se relaxer et se relâcher pour mieux pédaler

Tour de France: se relaxer et se relâcher pour mieux pédaler

De plus en plus de coureurs utilisent des méthodes issues de la médecine dite alternative.

Newsletters