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Sur YouTube, les chasseurs vloguent leur quête du gros gibier

Temps de lecture : 9 min

Sur la plate-forme de vidéos, une petite communauté de vidéastes et de fans s'évertuent à donner une autre image de leur passion.

Extrait de la vidéo «Un sanglier attaque un chasseur!!» de Chasse Passion | Capture écran via YouTube
Extrait de la vidéo «Un sanglier attaque un chasseur!!» de Chasse Passion | Capture écran via YouTube

C’est une journée presque banale dans les bois pour Julien, 22 ans, et ses amis, affectueusement surnommés Dindin, Nounours, Nono et la baronne. Le ciel est gris, mais l’ambiance est bonne. Et pour cause: un sanglier, jusque-là caché dans les fourrés, vient de surgir devant Julien et son épagneul.

Véloce, la bête sauvage se faufile entre les pins et manque de disparaître de l’autre côté du petit chemin de terre. C’était sans compter sur Julien, qui dégaine sa carabine et tire sans hésiter. Le sanglier, mort sur le coup, s’effondre derrière un bosquet, pour la plus grande joie du jeune chasseur et de son chien.

De cette chasse, il n’aurait pu rester qu’un souvenir, ou au mieux une photo postée sur Facebook. Mais depuis 2012, Julien filme ses sorties et publie le résultat sur YouTube. Sa chaîne, Chasse Passion, compte à ce jour près de 39.000 abonnés, et la vidéo de sa traque du sanglier plus de 830.000 vues.

Avec Dindin, Nono et bien d’autres, ils forment la communauté des YouTubeurs chasseurs. Une communauté qui, au royaume de Mcfly et Carlito, est bien moins discrète qu’on ne le pense.

La chasse au sanglier au ralenti et en HD

Feliew, chasseur vosgien de 35 ans, se souvient encore de l’époque où il «fallait se lever la nuit pour enregistrer “Histoires Naturelles” sur TF1» et observer d’autres chasseurs se confronter à la nature.

Il y a eu la période des DVD offerts avec les magazines spécialisés, mais la véritable révolution est survenue grâce à YouTube. «Maintenant, ces contenus sont gratuits et disponibles à toute heure.»

En 2018, c’est sur sa chaîne, celle de Chasse Passion, de Chasse HD, de Marius Chasse ou encore de Dindin Chasse que les amateurs vont chercher, comme ils le disent souvent en commentaire, de l’émotion, des belles images, des beaux gibiers. Car si, comme pour la plupart des YouTubeurs «classiques», le face cam existe chez les chasseurs, il est loin d’être essentiel aux vidéos.

Le format le plus courant est un best of, un condensé des journées de chasse et de leurs meilleurs moments. «C’est assez compliqué de se filmer, car on peut avoir cinq minutes d’action sur une journée; il faut être opérationnel à ce moment-là, souligne Julien de Chasse Passion. On n’a le droit qu’à une seule chance.»

Si les images sont bonnes, si les tirs sont réussis, alors les vidéastes proposent du contenu en HD et au ralenti à leurs abonnées et abonnés, ajoutant une cible sur l’image pour suivre l’angle de tir et des commentaires écrits ou audio pour expliquer au mieux l’action.

Et pour sortir du côté trivial de la chasse et mettre en avant d’autres aspects, les vidéastes ajoutent bien souvent des moments de détente avec leurs camarades. Dindin Chasse est un spécialiste du genre.

Dans sa vidéo «Grande chasse de merde», il ricane quand son voisin lui avoue avoir raté un tir à cause de la sécurité sur son arme, et peste quand Julien de Chasse Passion, qu’il a pourtant placé à «couillonville [en plaine, un terrain moins favorable] pour qu’il se caille un peu les miches», tue quatre sangliers en moins de trente minutes.

Tuto appeau à canard et unboxing de carabine Sauer

En parallèle de ces moments, les chasseurs s’inspirent beaucoup des autres YouTubeurs pour alimenter leurs chaînes, reprenant le principes des vlogs pour commenter les nouvelles règles sur la chasse, des lives, des collaborations, des tutos –par exemple pour passer le brevet grand Gibier– ou des unboxing de carabine Sauer.

Après tout, la plupart de ces chasseurs vedettes ont moins de trente ans et ont grandi avec la plateforme. Julien de Chasse Passion a longtemps regardé des gamers et tenté sa chance dans le domaine des jeux vidéo, avant de trouver sa voie.

Comme les autres YouTubeurs, les chasseurs ont aussi droit à des partenariats. Et si certains deviennent ambassadeurs de marques ou de boutiques spécialisées, les relations avec les partenaires se limitent souvent au prêt ou au don d’armes.

La vraie différence avec des Cyprien ou des Natoo concerne la relation nouée avec leur public. S’ils sont souvent reconnus dans les salons dédiés à la chasse, ils ne bénéficient pas du même statut. Pour une raison simple: leurs communautés sont bien plus restreintes.

«Il y a environ un million de chasseurs et chasseuses en France, et les chaînes les plus importantes dans le domaine ont seulement entre 30 et 35.000 abonnées et abonnés», précise Marius, 19 ans, employé d’une réserve naturelle et vidéaste spécialiste de la chasse au canard, avant d’ajouter: «Sur YouTube, notre public a plus entre 15 et 35 ans».

Contrairement aux vedettes de la plateforme, qui gèrent tant bien que mal l’équilibre entre vie privée et proximité avec leurs millions de fans, les chasseurs jouissent d’une relation bien particulière avec leur public. «Certains nous invitent chez eux pour qu’on aille chasser ensemble et pour nous faire découvrir les traditions de leur région, nous a expliqué Alex, de Chasse HD. Récemment, j’ai fait deux jours dans la Marne et une semaine dans les Pyrénées orientales.» Feliew en a fait un format récurrent, appelé «J’irai chasser chez vous». Cette bonne entente et ce partage mis en avant par les vidéastes connaissent pourtant une limite importante: l’algorithme YouTube étant ce qu’il est, il n’est pas rare que les vidéos de chasseurs s’échappent de cette petite communauté d’initiées et initiés pour cumuler des millions de vues ou se hisser dans la page Tendances. Cette viralité importante, souvent inattendue pour les chasseurs, les a poussés à réenvisager la façon dont ils présentent leur passion. Scènes coupées au montage

À leurs débuts, les chasseurs ne montaient pas leurs vidéos. Le contenu brut qu’ils mettaient en ligne ne s’adressait qu’à leurs proches et à quelques personnes passionnées. Mais lorsque leur communauté a évolué, notamment en touchant de nouvelles couches d’internautes néophytes, de nouvelles questions se sont posées –et particulièrement sur la façon de filmer.

«Eh bien, comme la caméra était accrochée à l’arme, certains vidéastes filmaient leurs coéquipiers en la pointant vers eux, à l’horizontale.»

Marius, chasseur youtubeur

À l'origine, il n’était pas rare que la caméra soit directement accrochée sur l’arme. «Maintenant, c’est interdit pour des raisons de sécurité, explique Marius. Par exemple, dans la chasse en battue, il y a des règles strictes qui interdisent certains angles de tir, notamment parce que vos coéquipiers se trouvent dans ces angles. Eh bien, comme la caméra était accrochée à l’arme, certains vidéastes filmaient leurs coéquipiers en la pointant vers eux, à l’horizontale. Mais c’était une minorité.» La GoPro est désormais accrochée sur leur tête, permettant au public de se sentir au cœur de l’action, comme dans un jeu vidéo de tir à la première personne.

«Que l'on aime ou non la chasse, on enlève la vie à un animal et tout le monde peut être choqué, ajoute Julien, de Chasse Passion. On essaye un maximum de ne pas montrer de sang, de ne pas montrer d’animal qui souffre, ou même de ne pas laisser un coup de fusil qui ferait trop de bruit. Il y a des scènes que l'on ne montre pas, comme lorsqu’un chien attrape un sanglier. On se contente d'une action de tir, avec l’animal à distance.»

En visionnant plusieurs dizaines de vidéos, on peut pourtant relever des exemples possiblement choquants, notamment cette scène mise en ligne en octobre 2015, lorsque Feliew tire sur un sanglier avant d’aller l’achever –on dit «servir» chez les chasseurs– à l’aide d’un couteau.

Peu de choses sont épargnées à l’internaute: ni les cris du sanglier agonisant, ni le coup de couteau, ni l’éclaboussure de sang. Feliew ajoute même un selfie de lui et de son couteau ensanglanté.

Lorsque nous lui avons demandé si ces images étaient nécessaires, Feliew reconnaissait que le selfie n’était «pas très heureux». «Je n’avais pas fait gaffe au sang sur le couteau. Mais achever au couteau est un acte de chasse que j’aime faire quand c’est nécessaire et que je préfère à la balle de “rachève”.»

Récemment, YouTube a imposé une restriction d’âge sur une vidéo où il explique et montre comment éviscérer un gibier. «On m’a mis une limite d’âge, alors qu’on peut avoir accès à des vidéos de personnes qui se prennent des bastos ou se lancent dans des bagarres pas possible. C’est un peu plus choquant, je trouve, que de montrer quelque chose qu’on apprenait à faire pour survivre pendant des milliers d’années.»

Il n’empêche, les montages moins trash des chasseurs semblent globalement avoir porté leurs fruits: si de nombreux vidéastes stars sont touchés par la démonétisation (le retrait des publicités devant certaines de leurs vidéos, et donc des revenus associés), les chasseurs sont apparemment relativement à l'abri. «J’ai eu quelques vidéos qui ont été démonétisées à cause d’images considérées comme violentes, raconte Marius. Mais sur plus de soixante-dix vidéos, j’ai eu ce souci pour trois ou quatre d’entre elles.»

Et puis, comme nous l’a expliqué un autre vidéaste, les revenus du programme partenaire de YouTube sont si faibles que leur activité, très coûteuse en matériel, se fait souvent à perte.

Pour cette nouvelle génération de chasseurs, les vidéos «épurées» n’ont jamais eu pour but de plaire à YouTube. Pour eux, l’enjeu autour de ce nouveau médium est ailleurs.

Le chasseur 2.0 comme ambassadeur

La chaîne Chasse Passion compte la vidéo de chasse la plus vue de France. «Un sanglier attaque un chasseur!!», publiée début 2014, affiche plus de 3,8 millions de vues au compteur. Un chiffre mirobolant si on le compare à son nombre d’abonnées et abonnés, qui approche les 39.000.

Mais ce n’est pas le plus intéressant. En scrollant sur la page, on remarque que la vidéo a recueilli 4.000 pouces en l’air, 1.000 pouces en bas et surtout plus de 1.200 commentaires, où pro et anti-chasse défendent leur position.

«Ce que j'aime chez les chasseurs, c'est leur degré d'intelligence mise en éveil par la qualité de leurs dialogues... ce qui équivaut à peu près au QI d'une sardine à l'huile, stupéfiant!», peut-on lire d’un côté. «Bonne dose d'adrénaline, joli. Et écoute pas tous ces cons qui sont contre la chasse, ils n'ont aucune logique», peut-on lire de l’autre.

Il faut savoir que sur YouTube, les communautés de véganes et de défense des animaux sont très importantes et souvent plus visibles que les chasseurs. Gurren Vegan a ainsi réalisé plusieurs vidéos pour critiquer différents aspects de la chasse, comme les battues administratives ou la valeur de trophée donnée aux animaux abattus.

Aux besoins de régulation invoqués par les pro-chasses (l’un des vidéastes interrogés estime même que lui et ses camarades sont «les premiers écologistes»), leurs adversaires rétorquent en évoquant la souffrance animale.

Depuis plusieurs mois, la chasse à courre –ou vénerie– est mise en cause par le collectif Ava, qui filme lui-même ses vidéos et les publie sur Facebook et YouTube, engrangeant parfois des millions de vues.

En guise de réponse, les chasseurs sur YouTube font de l’exemplarité une caractéristique essentielle de leur activité. «Les gens qui filment font beaucoup plus attention que quelqu’un qui ne filme pas, estime Marius, ce qui ne veut pas dire non plus que ces personnes tirent sur tout ce qui bouge.»

«Comme dans tout milieu, certaines personnes ne respectent pas forcément les règles de sécurité, surtout parce que les règles diffèrent selon les territoires. Et ça se voit à l’image, précise Alexis, de Chasse HD. Mais ils se font incendier dans les commentaires, et heureusement, ce genre de comportement reste marginal.»

La Fédération nationale de la chasse, après un peu d’appréhension, voire de méfiance, semble avoir compris l’intérêt de YouTube. «Cela fait cinq ans que l'on a repéré que c’était une tendance de société, explique Jacky Desbrosse, secrétaire général de la fédération en charge de la communication. On a commencé à s’organiser et on a mis en place notre propre webTV.»

La fédération a également lancé des discussions avec des vidéastes pour réfléchir à des projets communs, qu’il s’agisse de Feliew, directeur de la section des Vosges, ou Johanna Clermont, chasseuse suivie par 114.000 personnes sur Facebook, qui les a contactés pour discuter d’éventuelles collaborations.

«C’est un moyen de communication assez récent, confirme Alexis, de Chasse HD. On touche un public plus jeune qui découvre la chasse, même s’il existe déjà une tradition familiale chez eux. Je pense que l'on se doit d’être de bons ambassadeurs de la chasse.»

Marius nous a même relaté avoir convaincu des internautes de se lancer. «J’ai déjà reçu des messages qui allaient dans ce sens. Cela permet de casser un peu l’image faussée de la chasse en France.»

Les chasseurs du XXIe siècle, aidé de leur GoPro et de leur public, estiment être sur la bonne voie. Mais le chemin est encore long: pour l’instant, lorsqu’on tape «chasseurs» dans la barre de recherche YouTube, on nous renvoie avant tout... vers le fameux sketch des Inconnus. Chez l’algorithme YouTube aussi, les clichés ont la peau dure.

Vincent Manilève Journaliste

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