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En souhaitant instaurer une «souveraineté européenne», Macron se trompe de problème

Temps de lecture : 4 min

Elle est élitaire, consensuelle et éloignée de la masse des citoyens.

Emmanuel Macron intervient lors d'un événement du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle (Allemagne) le 9 mai 2018, un jour avant de recevoir ce prix. | Patrik Stollarz / AFP
Emmanuel Macron intervient lors d'un événement du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle (Allemagne) le 9 mai 2018, un jour avant de recevoir ce prix. | Patrik Stollarz / AFP

La critique de l’Union européenne a le vent en poupe. Issue de la droite populiste, de la gauche radicale, mise en avant par l’alliance entre populistes du Mouvement 5 Étoiles (M5S) et populistes de droite de la Ligue (Lega) en Italie, la critique de l’UE met au défi le discours dirigeant sur l’intégration européenne.

Pour comprendre l’Union européenne, il faut –à l’instar du sociologue chercheur au CNRS Marc Joly– emprunter les sentiers tracés par Norbert Elias. Sociologue allemand, exilé au cours des années 1930, tour à tour réfugié en France puis au Royaume-Uni (à Leicester), Elias est le sociologue du procès de civilisation, des interactions. Il explique dans de nombreux livres la marche des sociétés humaines vers le processus de civilisation mais aussi vers celui de décivilisation, comme en témoigne son grand livre Studien über die Deutschen récemment (et enfin!) traduit en Les Allemands en France. C’est au cours des années 1980 qu’il produit des écrits d’une lumineuse intelligence quant à la vérité de l’intégration européenne.

Il faut prendre acte de cette intégration telle qu’elle s’est faite depuis sa genèse. Il ne s’agit pas de dénigrer l’œuvre accomplie mais de comprendre ce qui a été réalisée depuis le traité de Rome, induit par la conférence de Messine, à savoir depuis que les élites politico-administratives des six États fondateurs ont pris les commandes du processus d’intégration.

Voilà la base du processus d’intégration entre États-nations souverains. C’est là que se situe la matrice de la matrice mise en place visant à l’intégration des économies et des systèmes juridiques afférant, c’est-à-dire de l’embryon de marché unique. Le marché commun –puis unique– est, dès 1958, au cœur de tout, tout étant le marché bientôt unique, s’imposant par le droit aux États. «Le droit force l’Histoire», déclarait à ce propos Walter Hallstein, le premier président de la Commission européenne.

Le marché unique est l’Europe. Mais l’Europe est aussi un processus de civilisation des rapports interétatiques. L’Europe n’est pas l’héritière de la Société des Nations (SDN) en version continentale. Elle contribue à civiliser les relations entre États.

Une souveraineté élitaire

De 1958 à 1985, la Communauté économique européenne (CEE) fonctionne sans autre prétention que d’organiser le marché commun. C’est beaucoup si l’on considère les menées normatives en matière de télécommunications, domaine où la Commission opère un petit coup de force juridique dès le début des années 1980, bien avant l’Acte unique.

À partir de 1979-1981, avec l’élection de Thatcher puis de Reagan, le fond de l’air évolue vers le libéralisme. De droite ou socialistes, les gouvernements européens en pincent pour les solutions libérales. Ce sont bien les gouvernements qui –comme le souligne le professeur de science politique Andrew Moravcsik– poussent à des solutions libérales que Fritz Scharpf définit comme «intégration négative». Le pari de Jacques Delors –qui est aussi celui de François Mitterrand– est de faire l’Europe par le marché. Pour les Français, une promesse sert de caution: «l’Europe sociale». Elle viendra après. Après la libéralisation, après l’extension du marché.

«L’Europe» n’est pas qu’un processus juridique de codification de l’extension du marché. «L’Europe» est un processus sociologique qui travaille chacun de nos pays. Ainsi on peut observer un lent processus d’autonomisation des élites du pouvoir en lien avec l’intégration européenne. «L’Europe» est bien un fait social profondément élitaire. Les élections européennes, rassemblant désormais environ 40% des inscrits, témoignent d’une polarisation élitaire du débat européen. Pour certains partis, comme le PS, l’Europe est devenue une identité de substitution au socialisme, jugé désuet depuis 1983.

L’habitus national ou le retour en force de la réalité sociologique

Norbert Elias, dont on peut sans peine dire qu’il fut le premier véritable sociologue européen, ne mésestimait pas la réalité de l’habitus national. «L’Europe», c’est-à-dire la civilisation des relations interétatiques, s’inscrit bien dans le processus de civilisation défini par le sociologue. Elle est liée au premier chef à l’approfondissement démocratique des États-nations. Marc Joly, dans son remarquable ouvrage L'Europe de Jean Monnet, souligne l’impasse faite par ce père fondateur de l'unification européenne sur les identités collectives et l’importance des constructions étatiques. Au contraire, Elias en tant que chercheur prend au sérieux les identités collectives. Il n’est pas si facile de se défaire d’un habitus, d’une identité construite dans le cadre de l’État-nation.

Emmanuel Macron invoque fréquemment la «souveraineté européenne». Elle existe! Découle de ce que nous avons dit plus haut le fait que s’est constituée une souveraineté européenne, mais que celle-ci est élitaire, consensuelle et place les élites du pouvoir de chaque État dans une ambivalence permanente: l’opinion des collègues ministres européens a autant de pouvoir que les citoyens passant aux urnes. On l’a vu avec Tsipras. On le constate de façon plus heureuse avec Costa au Portugal.

Disons le nettemment: l’Europe a un problème majeur de légitimité.

Comme le dit Marc Joly, «elle n’est pas un pouvoir ouvert directement appropriable par la masse des citoyens». C’est dans l’arsenal de légitimation de l’État-nation que l’Europe a cherché des atouts pour se légitimer: une frontière (d’où l’affaire turque), une monnaie, un hymne, etc. De plus, une double légitimité existerait: celle des États et celle des citoyens. Cela consacre en fait un divorce entre ces deux parties… phénomène qui nourrit le populisme type M5S-Lega.

Le problème de la «souveraineté européenne» imaginée par Emmanuel Macron, c’est qu’elle existe déjà. Elle est élitaire, éloignée de la masse des citoyens. Le problème de l’UE, c’est de trouver la manière de gérer nos interdépendances en associant les peuples. Pour l’heure, on en est loin.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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