Égalités / Monde

«Permit Patty», symptôme d’une société américaine qui entretient les injustices raciales

Temps de lecture : 6 min

Dans une vidéo où on la voit appeler la police pour dénoncer une fillette noire vendant de l’eau, Alison Ettel apparaît comme le symbole d’une Amérique blanche usant de lois futiles pour mettre son racisme en pratique.

Alison Ettel au téléphone: «Oui, en train de vendre de l’eau illégalement sans permis». | Capture d'écran via Twitter
Alison Ettel au téléphone: «Oui, en train de vendre de l’eau illégalement sans permis». | Capture d'écran via Twitter

Il y a bien des choses qui secouent internet chaque semaine. Des phénomènes viraux parfois incompréhensibles, des échos de différents undergrounds, des déclarations chocs… Mais toutes ne sont pas aussi parlantes que celle d’Alison Ettel. Cette Américaine blanche (c’est important) de 44 ans a eu une bien mauvaise idée: le 23 juin 2018, alors qu’une fillette noire de 8 ans vendait de l’eau devant sa maison à Oakland en Californie, elle a menacé d’appeler la police pour la dénoncer car elle ne bénéficiait pas de permis pour offrir un rafraichissement aux passants contre une poignée de dollars. C’est la cousine de cette fillette, plus âgée, qui a filmé Alison Ettel au moment où elle téléphonait.

Le regard haineux d’Alison Ettel, la disproportion totale de sa réaction face à ce délit insignifiant, le fait qu’elle se cache maladroitement derrière un muret pour échapper à l’objectif, le fondement raciste de son intervention… Tout était réuni pour que la vidéo devienne virale. Et ça n’a pas loupé.

Un cas similaire quelques semaines plus tôt

Alors certes, YouTube est bourré de vidéos montrant des personnes blanches insulter des personnes noires, usant bien souvent du «n-word». C’est choquant, oui, mais toutes ne connaissent pas le même dessein qu'Alison Ettel, loin de là. Si «Permit Patty», puisque c’est comme cela qu’elle a été rebaptisée par les internautes, a fait les gros titres, c’est parce que son action est révélatrice d’une injustice bien plus profonde.

D’abord, cette vidéo sort quelques semaines après celle montrant une autre résidente blanche d’Oakland, Jennifer Schulte (rebaptisée «BBQ Becky»), appeler la police parce qu’une famille noire avait organisé un barbecue dans un parc, sur une aire dédiée… aux barbecues. La police était arrivée et Jennifer Schulte s’était mise à pleurer, accusant ceux qu’elle dénonçait de l’avoir harcelée avant l’arrivée des forces de l’ordre. Déjà, la viralité et l’indignation avaient été fortes. Mais celles qu’a suscitées Alison Ettel le sont encore plus.

Ça a été la fois de trop, et une série de révélations faisant effet boule de neige, symbolisant chacune le fossé existant entre les Noirs et les Blancs face à la police aux États-Unis et devant la loi, s’est alors formée. Même devant les lois apparemment les plus insignifiantes.

«Elle est noire!»

Le site américain Vox a recueilli le témoignage d’un ancien opérateur du 911 à Oakland, numéro d’urgence de la police du pays. Il raconte un appel qu’il a reçu:

«– Il y a une femme qui pousse un chariot de supermarché devant ma maison.
– Je suis désolé, je ne comprends pas. Quel est le problème?
– Il faut que vous veniez, maintenant!
– Je suis désolé, je ne comprends pas ce que vous signalez.
– Elle est noire!
– Monsieur, je ne vois toujours pas le problème. Est-ce qu’elle fait du bruit? Est-ce que le bruit du chariot vous gêne?
– Où est-ce que vous vivez?
– À Oakland.
– Alors vous ne pouvez pas comprendre. On n’est pas à Oakland ici. On n’a pas de gens comme ça dans notre quartier. Envoyez quelqu’un pour la faire dégager. Je ne m’adresserai plus à vous.»

Cet opérateur raconte qu'il recevait tous les jours des coups de fils comme celui-ci. Ceux d’Alison Ettel et de Jennifer Schulte ne sont que la toute petite partie émergée d’un gigantesque iceberg. De plus, il est extrêmement courant aux USA que des personnes blanches appellent la police pour dénoncer les enfants ou adolescents du quartier qui vendent de la limonade ou de l’eau les jours ensoleillés.

Dans ces cas-là, les réflexes des internautes les plus indignés sont d’aller faire des recherches sur les protagonistes des vidéos qui les révoltent. Et il se trouve qu’Alison Ettel a fondé en 2015 une société nommée Treatwell, qui commercialise légalement du cannabis (on est en Californie), s’étant fait un nom en ciblant notamment les propriétaires de chiens et chats dans le cadre d’un usage thérapeutique pour leur animal de compagnie. Le problème, c’est qu’elle aurait développé cette activité bien plus tôt, il y a huit ans, sans permis. Une Blanche qui vend de la weed illégalement mais appelle la police parce qu’une fillette noire vend de l’eau dans la rue, difficile de composer un contraste plus prononcé. Ça n’est donc pas seulement le racisme d’Alison Ettel qui est problématique, c’est un racisme d’État.

«Des petites filles blanches vendent de la limonade et on les appelle des entrepreneures. Des petites filles noires vendent des bouteilles d'eau et #PermitPatty appelle les flics. Les jeunes hommes noirs vendent de l'herbe, il finissent en prison avec une photo à ajouter aux rapports de police. Alison Ettel vend de l'herbe, c'est une entreprise de cannabis prospère et on en tire un portrait glamour. #PrivilègeBlanc»

Les conséquences

Après cela, tout est allé très vite. Les réseaux sociaux se sont emparés du sujet, détournant la vidéo, comme le veut désormais la tradition. Alison qui fait pipi derrière le muret, Alison et Jennifer vivant une idylle dans laquelle les coups de fils racistes à la police sont légion, Alison qui ressemble à Donald Trump, Alison assise dans la partie réservée aux Blancs dans un bus sous la ségrégation… Classique. Mais violent. À tel point que l’accusée est allée se justifier sur un plateau de télévision, clamant que ça n’est pas le racisme qui a motivé son geste, mais le fait que la fillette et sa cousine faisaient du bruit. Elle a aussi expliqué, en larmes, qu’elle avait fait semblant de téléphoner aux autorités. Le département de police de San Francisco, qui englobe celui d’Oakland, confirme n’avoir reçu aucune plainte.

Ce déferlement sur les réseaux sociaux a poussé certains des clients de Treatwell à cesser leur collaboration avec la société, et a finalement forcé Alison Ettel à démissionner de son poste de PDG, ce dont Vice.com s’est réjoui. D’autant qu’une journaliste l’ayant rencontrée en 2016 afin de réaliser un article pour le site Inc.com sur ces femmes qui se sont lancées dans la vente de cannabis légal a dressé un portrait peu flatteur de l’interviewée:

«La marijuana l’a aidée à guérir d’une méningite l’ayant plongée dans le coma, dont elle “n’était pas censée survivre”. Quand j’ai demandé à Ettel de me donner un peu plus de détails sur ses dires, elle m’a dit qu’elle ne savait pas qui était son médecin ni même le nom de l’hôpital de Vancouver où elle s’était évanouie à cause de sa méningite. L’associé d’Ettel, dont elle dit qu’il “cultivait et extrayait de la marijuana depuis plus de vingt ans” serait “décédé d’une maladie auto-immune”. Ettel n’a évoqué que son prénom, Harry, et une interview d’elle dans Emerald Magazine dit qu’elle “préfère ne pas donner son nom de famille”.» Si en plus de cela Alison Ettel invente des histoires de miracles médicaux ou d’associé décédé pour vendre ses produits… Le shitstorm reprend de plus belle.

Une goutte d’eau dans un océan de racisme

Cette histoire, qui constitue donc un amas de révélations successives, est révélatrice de la manière dont l’indignation fonctionne aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Il y a le choc, l’émotion, les partages nombreux, les détournements (qui servent en fait de défouloirs et d’humiliations), les petites enquêtes, la construction d’un personnage, puis les conséquences sur la personne incriminée. Mais dans ce cas, il y a aussi le portrait d’une société américaine qui entretient les injustices. Alison Ettel n’est malheureusement qu’une goutte d’eau dans l’océan du racisme quotidien, mais elle est celle qui a fait déborder le vase.

Brice Miclet Journaliste

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