Sociéte / Monde

Le rêve de liberté de Khadija, mineure isolée, s'est évanoui aux portes d'un bordel italien

Temps de lecture : 7 min

Comment une jeune reine de beauté africaine, exploitée par un réseau de prostitution, s'est enfuie seule en France pour se reconstruire.

Illustration par Connie Noble
Illustration par Connie Noble

Chaque nuit, Khadija* court. Elle traverse en trombe les couloirs de son foyer, ne s’arrêtant que pour jeter des regards furtifs derrière son épaule et s’assurer qu’elle n’est pas suivie. Une fois qu’elle a atteint sa chambre, décorée aux couleurs chaleureuses de son pays d’origine, elle commence lentement à se détendre et à reprendre son souffle.

Même en pleine nuit, elle n’arrive toujours pas à s’assoupir sans ses médicaments. Le moindre bruit suspect, la moindre ombre qui passe la pétrifie. Son cœur s’emballe comme celui d’une enfant craignant que les monstres cachés sous son lit viennent l’enlever.

Ses monstres à elle sont loin, planqués en Italie dans cette maison close où elle est restée séquestrée durant des mois. Ou dans un 4x4, quelque part entre le Maroc et la Libye, pour faire passer des migrants. Qu’importe, la jeune femme pense qu’un jour, ils seront de retour et viendront s’en prendre à elle. Encore.

«Malheureusement, j’ai gagné»

Khadija a 20 ans. Elle vit en France sous l’assistance de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) depuis ses 17 ans, comme environ 20.000 autres mineures et mineurs isolés étrangers (MIE).

Elle s’est enfuie il y a trois ans du bordel italien où elle était retenue prisonnière. Son histoire est celle d’innombrables mineures étrangères exploitées par des réseaux mafieux dans le monde. Une histoire de «château de sable qui s’effondre».

En 2014, Khadija vit encore en Côte d'Ivoire, trimbalée entre la maison de son oncle qui la bat et celle de sa grand-mère. Elle a 16 ans. Elle n’a jamais connu son père, les autres membres de sa famille sont morts quelques années auparavant, dans les affrontements qui ont suivi une période électorale.

Elle se souvient: «Il fallait que je me débrouille seule». Elle s’inscrit à un concours de miss organisé par sa commune, dans l'espoir de s'ouvrir des portes. Quitte à mentir sur son âge. «Malheureusement, j’ai gagné.»

Sur la vidéo de l’évènement, encore en ligne sur YouTube, on la voit rayonnante dans une robe traditionnelle. Elle danse, défile, soutenue par les cris survoltés du public. Lorsqu’elle reçoit son écharpe rose de première dauphine, elle semble aux anges, le sourire figé et les yeux qui pétillent.

Dans son discours, elle explique qu’elle souhaite mettre à profit sa victoire pour venir en aide aux enfants nés d’une mère séropositive. Un voile triste passe dans ses yeux quand elle évoque «ces enfants livrés à eux-mêmes» –une intuition.

«Ah, mais ce n’était pas un petit bateau gonflable qu’on voit à la télé, le nôtre était beau, il avait un bon moteur, c’était pas un truc de réfugiés.»

Khadija

Aussitôt après son couronnement, un étranger d’origine maghrébine l’approche. Lui fait rencontrer du beau monde, des gens importants. Puis il lui propose des contrats avec une célèbre agence de mannequinat. «Les documents avaient l’air vraiment réels. Ils étaient tamponnés et tout», s’étonne-t-elle encore.

La vie rêvée de Khadija lui paraissait à portée de main. Commence alors un périple de 8.000 kilomètres à travers l’Afrique. Avec l’autre gagnante du concours et le passeur, ils se rendent jusqu’au Mali en bus, puis en jeep en Libye, pour finalement prendre un bateau vers l’Espagne à partir du Maroc: «Ah, mais ce n’était pas un petit bateau gonflable qu’on voit à la télé, le nôtre était beau, il avait un bon moteur, c’était pas un truc de réfugiés».

«C’était une maison close»

Faux passeport français en poche, la bande voyage en VIP. La jeune reine de beauté pense que son heure est arrivée, qu’elle est devenue une star. «C’était un rêve. Tout était trop beau.»

On lui apprend à ne pas avoir peur durant les contrôles, à adopter l’allure «d’une vraie Française». Son voyage se déroule sans encombre. La petite troupe pose pied en Espagne, avant de gagner l’Italie. C’est à ce moment que le calvaire de Khadija commence.

«Dans une petite maison discrète mais très belle à l’intérieur», elle rejoint des dizaines de jeunes femmes, quasiment toutes d’origine africaine –excepté deux Européennes. «J’ai posé quelques questions aux autres filles sur le mannequinat, relate Khadija. Ils m’ont fait descendre de deux étages direct. C’était une maison close.»

En Afrique de l’Ouest, les concours de miss sont fréquemment utilisés par des proxénètes pour fournir de jolies jeunes femmes à des clients riches et puissants. Ces dernières années, les concours de beauté ont pullulé. Les grandes villes et quelques grandes entreprises veulent avoir leur miss.

Michel Galy, politologue enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste de l’Afrique subsaharienne, explique les dessous de ces concours: «Ils sont devenus des viviers à prostitution pour l’élite de ces pays, les responsables politiques et économiques. Parfois, ils monnayent du sexe contre un poste au sein de leur entreprise ou administration».

Le chercheur a même entendu parler des frasques du fils d'un dictateur d’un pays d’Afrique de l’Ouest vivant en France, qui utiliserait des passeports diplomatiques de son pays pour faire venir régulièrement une demi-douzaine de miss prostituées à Paris.

«J’avais l’âge de son fils»

Khadija n’a pas eu le choix. Le jour où elle refuse de se prostituer, on la bat. Elle montre les cicatrices qui recouvrent ses mains. Elle en a partout sur le corps. Dans cette maison, elle se plie aux exigences de ses tortionnaires.

Tous les vendredis, le passeur proxénète, qui gère plusieurs autres maisons de ce type en Europe, vient relever les compteurs. «Je n’ai pas vu passer un seul euro, c’était de l’exploitation pure», se remémore la jeune femme.

Les murs du bordel sont les seuls monuments qu’elle voit d’Italie. Le nom de la rue où elle est retenue, elle ne le connait pas. Et puis une mère maquerelle, travaillant dans le réseau depuis dix ans, décide de la prendre sous son aile. «J’avais l’âge de son fils.»

«Je restais assise, contemplative, toute la journée près de la gare du Nord. La seule chose qui me dérangeait, c’était de pas pouvoir me laver ou manger.»

Khadija

C’est elle qui l’aidera à s’enfuir jusqu’en France. En la mettant dans un train direction Paris, elle lui donne le numéro d’une amie à contacter. À Paris, le contact de la mère maquerelle ne répond pas. Khadija n’a pas d’argent, ni de logement, ni aucun repère.

Sur son bout de trottoir, elle découvre Paris en même temps que la liberté. «Je ne pensais à rien. Je restais assise, contemplative, toute la journée près de la gare du Nord. Tout était beau. La seule chose qui me dérangeait, c’était de pas pouvoir me laver ou manger.»

Pendant quatre jours, Khadija demande de l’aide aux passants, mais ne récolte que des regards fuyants. «J’avais l’impression de leur faire peur.» Un homme s’arrête, l’écoute. Ce Camerounais père de famille la recueille chez lui: «Je l’ai suivi, même si j’ai peur des hommes». Après deux semaines, il la confiera aux services sociaux.

Envoyée à la Permanence d'accueil et d'orientation des mineurs isolés étrangers (PAOMIE), dans le 19e arrondissement de Paris, des agents l’interrogent durant trois jours sur son parcours. «C’était horrible. On me reposait encore et encore les mêmes questions, alors que j’étais très fragile psychologiquement. À un moment j’ai craqué, tout ce que je voulais c’était rentrer chez moi, mais personne ne voulait me laisser partir, car j’étais mineure.»

Pour faire reconnaître sa minorité, on lui demande de passer un test osseux, une technique incertaine utilisée pour déterminer l’âge des personnes se déclarant mineures. «Le docteur à l’hôpital m’a dit: “Le truc, là, il n’est pas fiable”.» Finalement, le test décrié par l’Académie de médecine conclura qu’elle est majeure, alors qu’entre-temps, l’acte de naissance de Khadija a été authentifié.

Pour se faire scolariser, elle doit attendre qu’un juge la reconnaisse comme mineure. En attendant, elle est logée à l’hôtel, seule, sans activité: «Un jour, un ami m’a dit que l’ASE ne me scolariserait pas si je ne trouvais pas un établissement qui puisse m’accueillir».

Le temps presse. À 18 ans, les chances d’obtenir des papiers ou un contrat jeune majeur deviennent quasi nulles si une formation sérieuse n’a pas été effectuée avec succès sur le territoire. En général, les mineures et mineurs isolés étrangers essayent d’obtenir un CAP ou un bac pro.

«Je veux faire de longues études»

Elle s’acharne alors à chercher une formation. «Je veux faire de longues études, au moins jusqu’au master, et ça, à l’ASE, ça les énerve beaucoup. Ils aimeraient que je fasse un CAP chaudronnerie ou restauration, comme tout le monde.»

Chaque jour, elle se rend au Centre d'information et d'orientation (CIO) et demande à entrer dans un lycée, même sans l’aval de l’ASE.

Après avoir passé le test du Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et enfants du voyage (CASNAV), et grâce à l’aide de l’association Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers (ADJIE), elle obtient finalement une place dans un établissement.

Durant sa première année de scolarisation en bac pro en relation client, elle demeure à l’hôtel. «Je ne voyais personne. Je n’avais pas d’amis. J’ai commencé à me sentir fatiguée et à dormir tout le temps: c’était en fait une grosse dépression.»

«J’essaye de m’intégrer en France. Si je reste avec les Africains et leurs problèmes, on va s’entraîner vers le bas.»

Khadija

Malgré ses galères avec l’administration, sa fragilité psychologique et son manque de repères, Khadija obtient son bac avec la mention assez bien et est acceptée dans un BTS. Grâce à ce diplôme, elle obtient un contrat jeune majeur, un précieux sésame qui lui permet de rester en France et de recevoir de l’argent de l’ASE. Mais elle a récemment appris la fin prématurée de son contrat, malgré ses bons résultats scolaires. Sans aide, elle risque de devoir chercher un hébergement d'urgence.

En attendant la réponse de la préfecture à sa demande de titre de séjour, Khadija essaye de se reconstruire en marge de la communauté. «Je ne veux rien avoir à faire avec eux. J’essaye de m’intégrer en France. Si je reste avec les Africains et leurs problèmes, on va s’entraîner vers le bas.»

Quand elle n’est pas à l’école ou en consultation auprès de ses psychologues, Khadija va au musée et lit du Balzac pour mieux comprendre le pays dans lequel elle imagine son avenir. Seuls les garbas, les placalis sauce gombo et autres poulets braisés qu’elle cuisine assidûment la rattachent encore à ses racines.

*Le prénom a été modifié.

David Simantov-Lévi Journaliste

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