Sociéte

Devenir végane pour résister aux normes sexuelles

Temps de lecture : 7 min

La contre‑culture qui a rendu culte le cuir va-t-elle mettre fin à son règne?

Une banane bondée ou le symbole d'une convergence des luttes. | Thomas Duval
Une banane bondée ou le symbole d'une convergence des luttes. | Thomas Duval

Cet article est publié en partenariat avec le magazine trimestriel Machin Chose, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Chaque année, un milliard d’animaux sont tués pour produire du cuir. Une industrie responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre. Mais peu de pollueurs ont su si parfaitement épouser les fantasmes d’une société pour faire oublier leurs méfaits. Bad boys, punks, rebelles, bikers, rockeurs, folles à sac, fashionistas: le cuir réconcilie les adeptes de la contre-culture avec ceux de la culture de masse. Il règne même sans trop de partage sur la libido de l’Occident avec ses flics à moustache et ses dominatrices cravachées.

Mais qui dit règne dit chute, et celle des peaux tannées semble inéluctable dans une société en quête d’éthique. La preuve, même ses adorateurs les plus soumis commencent à le lâcher: le cuir n’a plus la cote dans le milieu BDSM (les gens qui font comme dans Cinquante nuances de Grey). De Berlin à San Francisco, les capitales du genre, on voit fleurir les boutiques qui proposent de s’adonner aux plaisirs sado-maso garantis 100% sans souffrance animale. Un paradoxe pour une communauté qui fait commerce de la douleur? Pas vraiment.

Coups et plaisirs

«L’idée de base du véganisme c’est de réduire la souffrance. Et le but du BDSM est de ne pas infliger à quelqu’un de souffrance qu’il n’aurait pas réclamée. Sans consentement, ce que nous faisons s’apparenterait à de la torture», explique Snow depuis Salt Lake City. Patronne de Vegan Boundary, une boutique dédiée au BDSM végane, elle a choisi le nylon tressé comme principale alternative: «Quand j’ai commencé à l'utiliser dans des shows fétiches, certaines personnes ne voulaient pas en entendre parler. D’autres, au contraire, le trouvaient si ressemblant qu’ils le reniflaient pour vérifier que ce n’était pas du cuir. Notre persistance a payé et des gens qui levaient les yeux au ciel à l’idée de se passer de cuir font maintenant partie de nos meilleurs clients».

Un symbole phallique en cuir ou une aubergine? | Thomas Duval

Comment une culture qui a érigé le cuir en zone érogène peut‑elle imaginer s’en débarrasser? Être végane et BDSM, «c’est une façon d’élargir la notion de consentement mutuel à toutes les parties impliquées», explique Maria, de la boutique Justine & Juliette, en Suède, où le marquis de Sade s'habille en version «animal cruelty free» grâce au caoutchouc, à la corde et aux cuirs végétaux. Des bons plans que s’échangent à l’envi, sur les forums véganes BDSM, les pionniers d’une sexualité libre et responsable. Sur FetLife, le Facebook des «kinksters» (les amateurs de BDSM), des milliers d’utilisateurs réunis sur une grosse centaine de groupes dédiés à la question végane cherchent à articuler pratique SM et souci du bien‑être animal.

«À Stockholm, où nous vivons, la communauté BDSM végane est en plein boum, observe Maria, et beaucoup de ses membres sont jeunes et queer.» Un hasard? Pas vraiment non plus. «Politique, sexualité, bouffe: quand tu ouvres une porte, ça en ouvre inévitablement d’autres, raconte Sarah de Vicomte, vidéaste, réalisatrice de films porno, queer féministe et végane. Le fait d’être lesbienne m’a ouverte sur le féminisme, qui m’a ouverte sur la politique, qui m’a ouverte sur les mécanismes de domination, qui m’ont finalement ouverte sur le véganisme. Je ne suis pas devenue végane par amour des animaux mais par éthique. Ce ne sont pas les mêmes ­histoires mais les outils de déconstruction sont identiques et ils m’ont amenée à réfuter toute forme de souffrance et de domination.»

Les nouveaux pervers

L’intérêt grandissant d’une partie de la communauté queer pour le véganisme a poussé des chercheurs et des militants à s’interroger sur les liens entre les deux notions. Est‑ce qu'être végane est queer? Quel rapport entre une orientation amoureuse, un questionnement sur les identités de genre et la décision de ne pas consommer de produits ­issus de l’exploitation animale? «Je suis gay et végane. Pour la plupart des gens, ces deux choses n’ont aucun rapport. Pour moi, le lien est limpide, explique Ari Solomon, de l’association de défense des animaux Mercy for Animals. Quand j’étais jeune, certaines personnes ont été cruelles avec moi simplement à cause de qui j’étais. C’est exactement ce qui se passe avec les animaux. Parce que les gens les perçoivent comme différents, ils les traitent avec mépris. Les animaux sont vulnérables et souvent sans défense. De nombreux enfants victimes de harcèlement peuvent en dire autant.»

Dans son essai A Queer Vegan Manifesto (2012), Rasmus R. Simonsen, qui enseigne à la School of Design and Technology de Copenhague, va même plus loin en établissant des liens entre le vécu des personnes LGBT et celui des véganes: «Déclarer son véganisme peut presque être comparé au fait de faire son coming out pour une personne queer. Quand j’ai dit à mes parents que je devenais végane, ma mère a fondu en larmes en me disant “Comment vais‑je pouvoir un jour te faire de nouveau à manger?”».

Pour Sarah de Vicomte, le coming out végane a même été «plus violent» que l’annonce de son homosexua­lité: «Ma mère me mentait sur la présence de viande dans les plats qu’elle me préparait et certaines personnes se sont montrées très méfiantes sur les réseaux sociaux. Quand tu dis que tu es homo, les gens ne le prennent pas pour eux, mais si tu ne manges pas de viande c’est comme si tu critiquais leur manière de manger».

«Refuser de manger de la viande, c’est aussi une manière de résister à la norme hété­rosexuelle.»

Et si Simonsen met en garde contre une mise à égalité des stigmates liés au véganisme et à l’homosexualité, «parce que nous savons tous qui se retrouve le plus souvent du côté des victimes de crimes haineux», il considère que le végane est une sous‑catégorie de pervers, au sens où l’entend Foucault dans son Histoire de la sexualité, c’est‑à‑dire un queer. Parce qu’il remet en cause l’ordre social établi et qu’il vient interroger ce qui, jusqu’ici, ne posait pas question. De la même manière que le prétendu «ordre naturel des choses» implique que les hommes aiment les femmes (et inversement), les humains sont censés être omnivores et donc manger de la viande.

Pour Simonsen, le ­végane «ne désavoue pas seulement la nourriture animale, mais une forme d’être ensemble symbolisé par le dîner familial». De là à dire que les véganes remettent en question la culture patriarcale (qui préside le dîner familial?), il n’y a qu’un pas, que Simonsen, dans la lignée d’autres chercheurs, franchit avec enthousiasme: «Refuser de manger de la viande, n’implique pas seulement de prendre position contre la culture patriarcale, c’est aussi une manière de résister à la norme hété­rosexuelle qui pèse sur la viande pour les hommes et, dans une moindre mesure, pour les femmes», écrit‑il dans son manifeste. Oui, vous avez bien lu: la viande est hétéro. Mais avant de vous inscrire à un groupe d’Incel pour vous plaindre que ça va trop loin et que les hétéros sont victimes d’une chasse aux sorcières, lisez la suite. Vous verrez que les animaux sont plus à plaindre que vous.

Corps résistants

La viande, contrairement aux brocolis à la vapeur par exemple, est associée à la force et à la virilité. Celle des hommes qui la préparent saignante sur le barbecue et qui donne de l’énergie, alors que le régime végane est souvent soupçonné de favoriser les carences, et donc la faiblesse. «Même les modes de cuisson sont genrés», reconnaît Julie Coumau, qui prépare une thèse à la Sorbonne sur la communauté végane parisienne. Mais la question végane ne se limite pas à un régime alimentaire, il s’agit pour ses adeptes de repenser totalement notre rapport aux animaux. «Les queers cherchent à abolir la binarité entre les genres. Les véganes, eux, cherchent à abolir la binarité entre humains et non humains. Dans les deux cas, il s’agit de combattre l’essentialisation.»

Une convergence des luttes qui n’a pas échappé aux pionnières du féminisme: «Parmi les premiers défenseurs de la cause animale, on retrouve des femmes», rappelle Élise Desaulniers, journaliste et militante québécoise, qui fait référence à la polémique du Brown Dog, dans les années 1900, quand des féministes suédoises, bientôt rejointes par des suffragettes, ont dénoncé la vivisection dans les facs de médecine anglaises, déclenchant la colère des étudiants et même des émeutes. «Alors que se développe la gynécologie et qu'elles se sentent traitées comme de la viande, des féministes font déjà le parallèle entre la manière dont les hommes contrôlent leurs corps et celui des animaux.»

«Il faut renverser l’image du corps animal comme un corps toujours offert et disponible, comme pour celui des femmes.»

Une réflexion désormais développée par Carol J. Adams, écrivaine et militante féministe américaine, auteure de Politique sexuelle de la viande. Selon elle, ce sont les mêmes structures qui oppressent les femmes, les queers et les animaux. «Personne ne se considère comme un oppresseur d’animaux, les gens se disent juste qu’ils mangent de la viande. Il faut renverser l’image du corps animal comme un corps toujours offert et disponible, comme pour celui des femmes. Et au‑delà, il faut repenser tout notre modèle agricole fondé sur l’exploitation des ouvriers et des animaux», explique Adams, dont le nouvel ouvrage, Protest Kitchen (sorti en octobre 2018), s’attaque au colonialisme alimentaire. «On force les gens à nourrir leurs corps avec des aliments dont on sait qu’ils ont des effets délétères sur la santé, comme les produits laitiers ou la viande

«Le premier lieu de résistance du végane demeure son propre corps», confirme Julie Coumau. Par son alimentation, mais aussi des actions militantes qui le mettent souvent en scène, nu, ensanglanté, à l'instar des «activistes de l’association 269 Life qui se font marquer au fer rouge, comme des animaux d’élevage». Vous avez dit BDSM ?

Hugo Lindenberg Rédacteur en chef adjoint chez Stylist

Machin Chose Version masculine de Stylist

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