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Le succès des œuvres de Banksy ne tient plus qu’à son nom

Temps de lecture : 7 min

La dernière sortie du street-artist dans la capitale française n'a pas plu à tout le monde.

Un graffiti de Banksy sur un mur près de la Sorbonne, photographié le 28 juin 2018. | Thomas Samson / AFP
Un graffiti de Banksy sur un mur près de la Sorbonne, photographié le 28 juin 2018. | Thomas Samson / AFP

Banksy partout, unanimité nulle part. Le passage à Paris du street-artist anonyme le plus connu du monde a beaucoup fait parler. Si certaines et certains se sont enthousiasmés des marques qu'il a laissées à huit endroits de la capitale, Banksy a aussi fait l'objet de pas mal de moqueries sur Twitter. Sur son site, le HuffPost a répertorié une petite dizaine de tweets moquant la hype autour de l'artiste, ainsi que les messages qu'il tente de faire passer.

Pour la version française du site internet américain, ces détournements sont une «sorte de private joke entre hipsters érudits qui eux connaissent vraiment l'œuvre de Banksy, cette démarche vise surtout les “profanes” en matière de street art qui ont tendance à crier au loup un peu vite dès qu'une fresque murale réalisée au pochoir noir fait son apparition dans la rue». Une façon de renvoyer gentiment les deux camps dos à dos.

Pourquoi sont-ils si méchants?

Pourtant, il existe de vraies raisons à cette absence d'enthousiasme envers Banksy. Comme pour chaque artiste ayant du succès, une partie de la réponse est finalement assez prévisible. «Dès qu'un artiste obtient ce genre de reconnaissance, il y aura toujours quelqu'un qui va vouloir s'exprimer là-dessus, que ce soit par jalousie ou par colère. Ils ont l'impression qu'ils doivent absolument réagir», expliquait un membre du groupe de street art Robots Kill Will au Daily Beast, en 2014.

Oui, le succès de Banksy et sa place de choix parmi les street-artistes les plus populaires du monde le placent par défaut dans le camp des gens facilement critiquables. D'autant que son succès permet à ses œuvres de se vendre contre une petite fortune, ce qui lui vaut aussi des accusations de s'être vendu, ainsi qu'une certaine dissonance entre son discours et son succès commercial, résume Hyperallergic.

«Sa fé reflechire»

Surtout, de plus en plus de monde semble avoir du mal avec le message diffusé par Banksy. Si au début, il passait sans aucun problème, et que ses œuvres semblaient uniques et novatrices, aujourd'hui, certains ont surtout l'impression qu'il n'a pas réussi à se renouveler et que l'on trouve une «lourdeur redondante dans son taf».

Quand Télérama y voit «une vraie charge contre le gouvernement français et sa politique migratoire par l’un des artistes les plus militants en activité», pour de nombreuses personnes, cette sortie n'est rien de plus qu'un nouveau «sa fé reflechire», façon de se moquer gentiment d'un message consensuel et convenu, faussement profond (mais que certains ou certaines ne comprennent pas toujours), et qui laisse l'impression que l'artiste voulait ouvrir les yeux du monde sur une problématique que lui seul connaît, quand elle est déjà bien mieux décrite par d'autres.

C'est déjà ce que lui reprochait un journaliste de Business Insider au moment de la révélation de Dismaland: «La société de consommation c'est mal, Disney c'est mal, la pub c'est malhonnête —ça va, on a compris». Selon lui, «la popularité de Banksy ne dure que parce qu'il prêche les convertis. Il y a une demande insatiable pour sa marque et les gens sont contents d'obtenir ce qu'ils veulent. Ils se sentent intelligents, et ses images surtravaillées continuent de trouver leur origine dans les mêmes vieilles valeurs progressistes avec lesquelles les gens sont trop heureux d'être en accord».

Et ce genre de critique n'est pas nouvelle. Charlie Booker, le créateur de la série Black Mirror s'en faisait le porte-parole dès 2006, quand il écrivait dans le Guardian que «ses œuvres pseudo-subversives semblent incroyablement brillantes aux yeux des idiots».

Le street-artist Instagram

L'historien de l'art Paul Ardenne regrette ainsi les nombreux clichés, qui selon lui peuplent les œuvres parisiennes de Banksy. Interrogé par l'AFP, il estime que «ce genre de “tag” sur la poussée des extrêmes, la progression de l'extrême droite, des radicalismes néo-nazis, il y en a partout. Vous avez tous les clichés: l'enfant, la pureté, les grands méchants blancs...».

À l'ère de Twitter, et surtout d'Instagram pour laquelle son travail semble calibré, le site Hyperallergic rappelait justement qu'avec Banksy, «il est trop facile pour les critiques de citer la compréhension instantanée de son œuvre comme la preuve ultime de son attrait superficiel et d'un manque de profondeur intellectuel».

À sa décharge, Banksy doit également pâtir dans l'inconscient collectif de son association avec de faux comptes à son nom, dont le pas vraiment regretté @thereaIbanksy, un compte Twitter suivi par plus de deux millions de personnes avant sa fermeture, mais qui n'avait rien d'officiel. Junkee y voyait soit un superbe exemple de trolling de la part de Banksy, soit, si c'était vraiment un faux compte Twitter, une œuvre «déceptive, qui se basait sur une autorité inexistante, qui ne ressemble à rien de ce qu'a pu réaliser l'artiste, et qui n'est profondément pas original».

Le compte a été désactivé, mais certaines de ses reliques existent encore sur internet aujourd'hui. Et effectivement, «sa fé reflechire».

Omniprésence médiatique

Mais il faut également prendre en compte l'immense couverture médiatique, qui finit toujours par attirer des avis critiques. Les moindres faits et gestes de Banksy sont rapidement couverts par les médias, et ce depuis des années.

Et lui sait aussi particulièrement surfer sur l'actualité, rappelle Nicolas Laugero-Lasserre, collectionneur de street art, et à l'origine du musée Art 42, à l'AFP: «Le génie de Banksy, c'est qu'il intervient pile au moment où on a eu le phénomène du [navire humanitaire] Aquarius, pile à un enjeu politique crucial pour l'Europe. Donc, comme toujours, au bon endroit et au bon moment. C'est ce qui est assez fou dans son travail».

C'est ce qui semble ressortir de cette parodie méta, qui mélange Banksy et ses messages simplistes et Voltuan, manifestant bien connu des médias franciliens et activiste de toutes les causes qui a tendance à prendre un peu trop la lumière et s'approprier toutes les luttes, au grand dam des autres.

Banksy, le street-artist de l'establishment

Quant à l'aspect rébellion du street art, cela semble avoir disparu avec Banksy. Ses œuvres se vendent pour des petites fortunes, et alors qu'il y a quelques années, les municipalités se battaient pour s'en débarrasser, aujourd'hui, elles les accueillent parfois à bras ouverts: en témoignent les deux tweets d'Anne Hidalgo, la maire de Paris, accueillant avec joie deux de ses œuvres sur Twitter.

Par ailleurs, il est difficile d'imaginer qu'un autre street-artist n'ayant pas sa visibilité puisse poser l'une de ses œuvres sur l'une des issues de secours du Bataclan sans qu'elle ne disparaisse dans les heures ou les jours qui suivent.

Banksy et son message n'ont pas vraiment changé depuis le début de sa carrière. En revanche, ce qui a changé c'est la position dans laquelle il se trouve désormais. «À un moment, l'outsider devient l'establishment», expliquait Time au moment de son passage à New York, en 2014, et du backlash qui avait suivi. Chacune de ses œuvres devient un événement. À Paris, des artistes et galeristes ont même décidé de les placer sous verre, pour éviter les dégradations et les toyings.

Qui se moque de qui ?

Pourtant, même Banksy semble s'amuser et s'indigner de ce que son personnage est devenu. Il y a deux semaines, il racontait sur son compte Instagram qu'il avait envoyé une œuvre à la Royal Academy sous un autre pseudo. La Royal Academy avait refusé de l'exposer. Un mois plus tard, il explique avoir reçu un mail du curateur lui demandant d'envoyer quelque chose. Il a donc renvoyé la même œuvre, aujourd'hui exposée dans cette même Royal Academy. Peu importe que la Royal Academy assure que les deux œuvres sont différentes. Banksy venait de taper une nouvelle fois sur les musées et galeristes, et confirmer ce que beaucoup pensent: le succès de ses œuvres tient à son nom et non aux œuvres elles-mêmes.

En 2007, après avoir fait payer une de ses œuvres pour plusieurs centaines de milliers d'euros aux enchères, il avait modifié son site pour y placer un nouveau tableau où on pouvait lire «Je n'arrive pas à croire que vous soyez assez cons pour acheter cette merde», raconte le New Yorker.

Hyperallergic notait que cette «autodérision, bien que masquée par l'humour, désigne un individu qui a pris conscience de son succès, qui ressent un besoin pressant de réfuter les arguments de ses critiques». Peut-être qu'au fond, en remplissant toutes les cases qu'on attend qu'il remplisse, c'est Banksy qui se moque de nous.

Grégor Brandy Journaliste

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