Sociéte / Culture

La fin du monde approche, et Hollywood a fini par l'accepter

Temps de lecture : 10 min

Les films et les séries de science-fiction commencent à se faire à l’idée que l’espèce humaine est condamnée.

Extrait du trailer de «Jurassic World: Fallen Kingdom» | Capture écran via YouTube
Extrait du trailer de «Jurassic World: Fallen Kingdom» | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des élements clés des intrigues des films Jurassic World: Fallen Kingdom, Blade Runner et Blade Runner 2049, du film Westworld et de la série éponyme, de la saga La planète des singes et de Avengers: Infinity War.

Comme toute bonne suite de film moderne, Jurassic World: Fallen Kingdom laisse la porte ouverte à d’éventuelles autres aventures, mais le discours que fait Ian Malcolm, le personnage interprété par Jeff Goldblum, à la toute fin du film laisse penser que l’espèce humaine ne sera plus forcément là assez longtemps pour en profiter.

Au début du film, ce sont les dinosaures qui sont menacés d’extinction à plus courte échéance, à cause d’un volcan en éruption sur leur île d’Isla Nublar. Mais cette éruption, explique-t-il, n’est qu’une «correction», le moyen trouvé par la nature pour rétablir l’équilibre. Le risque le plus grand vient de l’espèce qui, la première, a perturbé cet équilibre: nous.

Minuit moins deux avant la fin du monde

Malcolm n’a pas tort. En 2017, une étude publiée dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Scientists expliquait que nous étions entrés dans le sixième cycle d’extinction de masse sur Terre, une «annihilation biologique» qui constitue «une attaque effrayante contre les fondements de la civilisation humaine».

En 2014, un des contributeurs d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations unies a averti que la «fenêtre d’opportunité» qui permettrait de renverser la dynamique du réchauffement climatique était en train de «se refermer rapidement». Et l’année dernière, un des auteurs d’un nouveau rapport du GIEC a annoncé que la planète pourrait être «mortellement blessée par négligence» si nous ne faisions rien d’ici 2020.

Étant donné que le président américain Donald Trump et la majorité des membres de son parti refusent de reconnaître ne serait-ce que la réalité du changement climatique, les chances qu’une action mondiale concertée ait lieu semblent effroyablement minces.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que bon nombre d’entre nous aient abandonné tout espoir. En 2017, une enquête nationale a révélé que presque 40% de la population américaine pensait que le réchauffement climatique était susceptible de conduire à l'extinction de l'espèce humaine.

Et il n’y a pas que le changement climatique. En janvier 2018, le Bulletin of the Atomic Scientists, prenant acte de l’incapacité des humains à gérer de manière satisfaisante à la fois le changement climatique et la menace d’une guerre nucléaire, a placé l’horloge de la fin du monde à minuit moins deux minutes. La seule fois où elle a été réglée si près de l’apocalypse était en 1953, à l’apogée de la Guerre Froide, et elle n’en a jamais été plus proche. De plus en plus, la question n’est plus de savoir si cela arrivera, mais quand.

Annihilation inévitable

L'humanité imagine la fin du monde depuis qu'elle raconte des histoires –la mythologie nordique avait imaginé le Ragnarök bien avant que le fim Thor ne le réduise au statut de sous-titre, mais ne ne l'avons jamais fait aussi fréquemment, ni de tant de manières différentes qu'aujourd'hui.

Une nouvelle apocalypse se pointe à chaque multiplex du coin à un rythme quasi-hebdomadaire, et nos écrans de télé débordent de petites bandes de survivants qui se battent pour empêcher l’espèce humaine de sombrer dans l’abîme.

Or il semblerait qu’elles perdent de plus en plus souvent la partie et que –curieusement– cela nous perturbe de moins en moins. Peut-être la répétition nous a-t-elle immunisés, mais on dirait que la culture populaire a fait passer l’annihilation de l’espèce humaine du statut de catastrophe à celui de fait accompli, à quelque chose d’inévitable qu’il faut accepter, voire célébrer.

Dans les plus optimistes des scénarios de fin du monde, l’humanité disparaît parce que nous avons créé quelque chose de supérieur à nos êtres désespérément défaillants.

Plus humains que les humains

Les «réplicants» du Blade Runner original étaient des copies imparfaites des humains, habitées par une étincelle de quelque chose qui ressemblait à la vie mais qui était fondamentalement instable, même au-delà de leur espérance de vie programmée de cinq ans.

Mais dans la suite parue l’année dernière après une longue période de gestation, Blade Runner 2049, les réplicants sont devenus plus humains que les humains et les humains, plutôt moins.

L’idée, dans le premier film, que le personnage de Deckard –joué par Harrison Ford– puisse être un réplicant avait été considérée comme trop peu commerciale pour son premier lancement. Dans la suite, le statut de réplicant du protagoniste est annoncé dès la première scène, et l’on passe de longs moments sans voir un seul être humain –un état de fait d’autant plus troublant qu’il est traité de manière extrêmement détachée.

Blade Runner 2049 débute sur la révélation que les réplicants sont capables de porter des enfants, et si l’industriel aux yeux d’acier incarné par Jared Leto considère cette capacité reproductive comme plus rentable en termes de coûts que leur fabrication classique, les réplicants eux-mêmes ont un programme tout différent.

Il est temps pour les humains, dont la plupart ont déjà filé dans les insaisissables «colonies d’outre-monde», d’abandonner totalement la Terre et de la laisser aux espèces qu’ils ont involontairement créées pour les remplacer. Comme le dit en guise d’avertissement le personnage de réplicant tueur incarné par Sylvia Hoeks à un humain au bord de l’extinction, tenter de leur barrer la route revient à essayer de «repousser la marée avec un balai».

Sombre vision de l'humanité

Dans la version originale du film Westworld, sortie en 1973, les «hôtes» du parc à thème bachique étaient à peine davantage que des jouets mécaniques, des robots sans âme dont le visage cachait des circuits électroniques à fleur de peau synthétique. Mais dans sa reprise télévisée du XXIe siècle, la frontière entre les hôtes et les visiteurs est délibérément brouillée, et les protagonistes ne peuvent pas savoir à coup sûr qui est quoi, ou quels personnages sont mieux que les autres.

Westworld reste évasif sur l’état du monde à l’extérieur du parc, mais à l’intérieur de ses limites, en tout cas, l’humanité se fait rare. Dans la première saison de la série, seules les plus belles qualités de l’espèce se raréfient, victimes d’affaissement devant le spectre des tentations impeccablement conçues proposées à Westworld.

En théorie, les visiteurs ont le choix entre héros et méchants, entre le chapeau blanc et le chapeau noir. Mais au fil du temps, les scénarios héroïques s’usent à force d’être répétés, tandis que les possibilités des méchants restent infinies. Selon la sombre vision de la nature humaine projetée dans Westworld, si on nous en donne la possibilité, on finit tous tôt ou tard par se transformer en l’Homme en noir.

Dans la deuxième saison de Westworld, la menace contre l’humanité devient plus littérale. «J’ai évolué vers quelque chose de nouveau», explique l’hôte joué par Evan Rachel Wood, fille de fermier au visage laiteux, transformée en révolutionnaire sanguinaire. Lorsqu’elle déclare que son but est de «dominer ce monde», on se doute bien qu’elle ne parle pas seulement du parc à thème.

Bien que tous les hôtes aient été créés avec l’idée de perfection physique en tête, quasiment rien ne laisse penser qu’ils soient plus moraux que les humains vénaux et souvent monstrueux qui les ont engendrés. Mais même s’ils ne sont pas meilleurs, ils ne sont pas pires, et étant donné que l’espèce humaine a déjà fichu en l’air la chance qui lui avait été donnée, pourquoi ne pas laisser quelqu’un d’autre essayer?

Plus grand-chose à sauver

L’argument le plus nourri, éloquent même, qu’Hollywood ait mis en avant pour soutenir la thèse de l’extinction de l’humanité est aussi celui qui a connu le plus grand succès: la trilogie de la Planète des singes, réinventée en 2011 avec La planète des singes: Les origines, qui a au total rapporté plus de 1,6 milliard de dollars [1,4 milliards d'euros] dans le monde entier.

La nouvelle version commence comme une bête histoire de progrès scientifique qui tourne mal: en testant sur des chimpanzés un remède potentiel visant à guérir la maladie d’Alzheimer, un chercheur en biotechnologies incarné par James Franco crée par inadvertance à la fois une variété de singes intelligents et un virus qui s’avère mortel pour les humains. Mais les films qui ont suivi, La planète des singes: L'affrontement et La planète des singes: Suprématie, sorti l’année dernière, ont lentement déplacé la compassion éprouvée à l’égard des humains vers les singes, soit d’une espèce qui s’est déjà condamnée elle-même vers une autre qui a au moins encore l’espoir de faire les choses bien, cette fois.

Arrivé au dernier épisode, nous en sommes à acclamer le spectacle de notre propre destruction: 99,8% de l’espèce humaine a été éliminée et la plus grande partie de ce que nous considérions comme notre civilisation a disparu avec elle. Parfois surgit une allusion à ce que nous étions autrefois, comme une photo de famille pleine de sourires qui apparaît sur l’iPad d’un général impitoyable lorsque l’électricité est brièvement remise en service.

Mais lorsqu’on arrive à La planète des singes: Suprématie, cette étincelle a disparu et il ne reste plus que deux espèces en guerre l’une contre l’autre –une encore en train d’évoluer et l’autre en bout de course. Dans le film, les humains sont les ennemis, pas les héros; la seule question est de savoir s’ils vont causer leur propre perte ou mourir de causes naturelles. Une nouvelle souche du virus élimine leurs fonctions cognitives les plus élaborées, ce qui les ramène à un stade primitif, et ceux qui ne sont pas encore contaminés sont décimés par la guerre. Lorsque l’humanité finit par être éliminée pour de bon, il ne reste plus grand-chose à en sauver.

La dernière fois que nous voyons des humains dans la série des Planète des singes, ils sont emmitouflés de pied en cap dans des parkas militaires, luttant contre un froid que leurs corps glabres n’est pas capable de supporter, tellement étrangers à leur environnement qu’ils ne se rendent pas compte que leurs cris de guerre sont sur le point de déclencher une avalanche qui va leur tomber dessus.

Dans le Planète des singes original et son remake du début du siècle, la découverte que l’humanité a été remplacée représente l’horreur ultime, incarnée par les cris désespérés de Charlton Heston et l'incompréhension abasourdie de Mark Wahlberg.

Mais dans La planète des singes: Suprématie, la mort de dizaines d’humains qui –pour ce que nous en savons– pourraient bien constituer le dernier groupe survivant sur terre est présentée comme un gag façon tarte à la crème, leurs corps tous semblables et sans visages ensevelis sous une montagne de neige avec un bruit sourd, rapide et discret –fin sans gloire pour une espèce qui ne mérite rien de mieux. C’est ainsi que finit le monde: pas avec un bouquet final, mais dans un gimmick sans la moindre dignité.

Approche résignée

Les exemples sont nombreux, et le pessimisme de certaines productions ne les empêche pas de connaître une immense popularité.

The Walking Dead reste un énorme succès télévisé –malgré un audimat en baisse; la série continue de séduire les téléspectateurs et téléspectatrices avec sa vision d’un monde où la survie brutale est la seule fin et où les vertus de la civilisation sont un luxe dont on peut se passer.

Les films cultes d’Alex Garland Ex Machina et Annihilation adoptent une approche intellectuelle, résignée même, de ceux qui pourraient évincer l’humanité, qu’il s’agisse d’androïdes ou d’êtres extraterrestres.

Avengers: Infinity War, le film qui a fait les plus grosses recettes de l’année, se termine sur l’extermination en bloc de personnages de bandes dessinées bien-aimés, tandis que le méchant Thanos, pris de remords –sans doute le principal personnage du film et indubitablement celui qui bénéficie du plus de temps d'apparition à l'écran, poursuit son objectif de soulager le fardeau de l’univers en éliminant la moitié de ses habitants.

Compte tenu de l'explosion démographique sur Terre et de la surexploitation de ses ressources, ce qui fait le plus peur chez le monstre mélancolique du film, c’est le fait que c’est peut-être lui qui a raison.

De l'ignorance au désespoir

L’espèce humaine –attention, spoiler!– survit à la fin de Jurassic World: Fallen Kingdom. Mais le pronostic n’est pas bon. Quand Ian Malcolm revient plaider à la fin du film afin de laisser la nature reprendre son cours, ce n’est plus de l’extinction des dinosaures dont il parle. C’est de la nôtre. Les dinosaures, explique-t-il, ne sont qu’un exemple de «changement cataclysmique provoqué par l’homme», le genre de changement que nous savons beaucoup mieux provoquer que gérer.

À moins de voir comme certains une sournoise incarnation de Trump dans l’indoraptor de Fallen Kingdom, impitoyable machine à tuer contre-nature au dos hérissé d’une rangée irrégulière de picots orange, le fait d'inclure «l’avarice et la mégalomanie politique» dans les potentiels catalyseurs d’un «changement soudain, radical et irrationnel» identifiés par Malcom peut paraître un effort désespéré pour donner un chouïa de pertinence à un blockbuster de l’été.

Mais dans un pays continuellement au bord du chaos, le message atteint sa cible avec une force surprenante. Les militants écologistes ont évoqué le danger de passer de l’ignorance au désespoir, celui de ne pas prendre conscience du problème jusqu’à se retrouver paralysé par son ampleur.

Seulement, il y a quelque chose de confortable et de séduisant dans l'idée de baisser les bras, surtout si nous pouvons nous bercer de l’idée que quelque chose de mieux va se produire et qu’il suffit d’attendre sans rien faire que ça arrive. Ces histoires ne nous disent pas de nous battre jusqu’à la fin. Elles nous disent de l’accepter, cette fin, et parfois même que nous la méritons.

Fallen Kingdom n’anéantit pas l’espèce humaine, mais il conclut que ce n’est qu’une question de temps avant que nous ne finissions le boulot nous-mêmes. Ian Malcolm dit que la vie finit toujours par triompher. Mais il ne dit pas de quel genre de vie il s’agira.

Sam Adams  Sam Adams est rédacteur en chef de Slate.com.

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