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Les applications de pronostics gâchent la Coupe du monde des fans de foot

Temps de lecture : 4 min

Deux choses auront ruiné le spectacle sportif du Mondial russe: l'arbitrage vidéo et l'invasion des concours de pronos.

Où l'on en vient à espérer une contre-performance de son équipe nationale / Montage Slate | NeONBRAND via Unsplash License by

J’ai compris que le mal me rongeait en m’arrêtant dans un bar pour jeter un œil à un écran géant projetant les dernières minutes du match Mexique-Allemagne. Les joueurs mexicains menaient un but à zéro face au champion du monde en titre et les dernières minutes s’annonçaient tendues.

Le public supportait très majoritairement la sélection d’Amérique centrale. En temps normal, j’aurais dû en faire autant: des membres de ma famille vivent à Mexico depuis mon enfance, d'où mon faible pour le Mexique. Surtout, l’Allemagne est l’une des pires rivales de la France depuis le fameux «Séville 82»; elle nous a une nouvelle fois éliminés en 2014, lors du Mondial brésilien.

Pourtant, dans ce bar en ébullition, et alors que la Tricolor livrait une prestation héroïque, j’en venais à espérer que nos voisins d’outre-Rhin plantent un but assassin –ce qu’ils n’ont finalement pas réussi à faire.

Arrière-pensées

Pourquoi un tel revirement? Tout simplement parce que j’avais prévu sur Mon petit prono, une application de pronostics parmi de nombreuses autres, un score de 1-1.

C’est la grande mode pour cette Coupe du monde 2018: dans chaque bande de potes, une bonne âme décide de créer une ligue commune, que tout le monde est enjoint à intégrer pour parier sur les matchs –Mon petit prono revendique 700.000 joueurs et joueuses inscrites pour le seul Mondial russe. Deviner le bon résultat (victoire, nul, défaite) rapporte des points, trouver le score exact (1-1, 3-1, 0-0…) encore plus.

J’ai été invité dans deux ligues différentes en ce mois de juin, mais n’ayant pas un temps infini, j’ai concentré tous mes espoirs sur une seule d'entre elles. Je suis actuellement quinzième sur dix-sept au classement, ce qui, reconnaissons-le, n’a rien de glorieux.

J’ai eu le tort d’être trop optimiste concernant les résultats des sélections africaines. Mais mes potes, qui ont le goût de la compétition dans le sang, se fichent bien de mes états d’âme et prennent plaisir à m’humilier par SMS à chaque nouveau résultat qui tombe.

Je n’arrive plus à apprécier en tant que tel un match de cette Coupe du monde 2018, pour le talent des joueurs d’une équipe qui pratique un jeu spectaculaire ou suivant mon affection subjective pour telle ou telle sélection. Devant une rencontre, j’ai désormais toujours en arrière-pensée mon pronostic sur le résultat.

Je pensais être le seul à vivre ce calvaire, mais non. Mon frère, qui est un fan de cyclisme autant que de football, m’a confié qu’il était avait subi le même désagrément en jouant sur une application de pronostics lors du dernier Tour d’Italie, ne parvenant plus à regarder une étape sans espérer que «son» coureur remporte l’étape, même s’il était plus attaché à un grimpeur français qui avait le malheur de ne pas être dans ses paris.

Conséquence, il a préféré passer son tour pour cette Coupe du monde russe, histoire de vivre les matchs de l’équipe de France –et du Mexique– en paix.

La bourse ou le cœur

Si vous supportez les Bleus, il y a une erreur à ne pas commettre: pronostiquer une contre-performance des hommes de Didier Deschamps lors de l’un de leurs matchs.

C’est le risque que j’ai pris pour France-Pérou. Conscient que les coéquipiers de Paul Pogba affichaient un niveau de jeu inquiétant lors de leur victoire étriquée face à l’Australie, j’ai parié avec pragmatisme sur un match nul.

La formation sud-américaine est un adversaire difficile à battre, et pronostiquer un autre score qu’une victoire gauloise m’offrait plus de points sur la très fourbe application en cas de bonne réponse. Ce que n’a pas manqué de me rappeler de manière diabolique «Mon petit prono», en m’envoyant une notification bien sentie sur mon smartphone quelques heures avant le duel entre les Bleus et les Péruviens.

Cette alerte indiquait que parier sur la France était le choix du cœur mais rapportait peu de points, alors qu’une victoire des Sud-Américains pouvait rapporter jusqu’à 140 points. Les créateurs de l’application ont poussé le vice jusqu’à indiquer un score hypothétique de «0-8» pour le Pérou dans leur notification.

J’ai regardé le match dans le sous-sol d’un pub, où la température était parfaite pour s’acclimater au Mondial 2022 qui se jouera au Qatar. Résultat, en fin de match, face à la victoire étriquée des Bleus, la chaleur et le manque de spectacle, je n’avais qu’une envie: que le Pérou inscrive un but qui me rapporte un jackpot –et tant pis pour Grizou et compagnie. J’ai évidemment culpabilisé d'avoir eu de telles pensées dès que j’ai retrouvé l’air libre, au coup de sifflet final.

Pour la plus grande joie des Footix

Si les applications de pronostics peuvent gâcher le mois de juin d’un fan de foot, il faut rendre justice à leur capacité à intéresser au Mondial les gens qui se foutent habituellement de voir des jeunes hommes en short taper dans un ballon.

«Cela me permet de comprendre les enjeux de la Coupe pour la qualification en huitièmes de finale, de savoir quelles équipes sont fortes et inversement, tout en sachant quel est le programme des prochains jours», admet une amie, qui perd toujours le fil d’un match après trois minutes devant la télévision. «Mais, si l’équipe sur laquelle j’ai parié mène au score, je vais regarder les cinq dernières minutes avec attention», rigole-t-elle.

Le phénomène est répandu. En terrasse d’un restaurant, à quelques mètres d’une baie vitrée qui laissait apparaître un écran géant sur lequel se jouait l’épique duel entre l’Allemagne et la Suède (victoire des Allemands 2-1 à l’ultime seconde), j’ai vu un jeune couple pas plus intéressé que ça par le match s’interroger mutuellement: «Tu avais parié pour qui toi? Je crois que c’est l’Allemagne qui a gagné, finalement».

Personnellement, étant largué au classement des pronostics, j’ai fait le vœu de parier uniquement sur les équipes que j’apprécie d’ici la fin de la Coupe du monde, histoire de ne pas me briser le cœur tout seul devant les prochaines rencontres de la France.

J'espère que les notifications de «Mon petit prono» ne me feront pas rechuter, comme une publicité alléchante pour une bière à la mi-temps d’un match peut faire replonger un alcoolique.

Camille Belsoeur Journaliste

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