Égalités / Monde

Jordan Peterson et la revanche de la masculinité

Temps de lecture : 7 min

Ce psychologue canadien auteur d'un best-seller conteste la critique féministe du «patriarcat». Des dizaines de milliers d'hommes disent qu'il a changé leur vie.

Jordan Peterson lors d'un sommet organisé par une association de jeunes conservateurs au Texas. | 
Gage Skidmore via Flickr CC License by

Plusieurs universités américaines ont récemment mis en place des groupes de parole réservés à leurs étudiants hommes dans lesquels ils sont censés apprendre à se débarrasser de leur «masculinité toxique», à réfléchir à leur «privilège d’homme» et s’autoriser à devenir «extrêmement vulnérables». L’idée est que ces espaces de dialogue peuvent aider les hommes à «désapprendre les normes masculines toxiques».

Après la fusillade qui a fait dix-sept morts dans un lycée de Parkland en Floride, un éditorial du New York Times déclarait que l’Amérique avait «un problème avec ses garçons». Comme les meurtriers de ces fusillades récentes étaient tous des hommes, l'auteur de l'article, qui est comédien et écrivain, suggérait qu’il devait y avoir quelque chose de fondamentalement brisé dans la masculinité.

«Beaucoup ont l’impression que les caractéristiques qui les définissaient –leur force, leur agressivité leur esprit de compétition– ne sont plus désirables ou nécessaires; d’autres ne se sont jamais sentis forts ou agressifs ou compétitifs. Nous ne savons pas comment être et nous sommes terrifiés.»

Jordan Peterson, le psychologue canadien et auteur controversé du best-seller 12 Règles de vie: une antidote au chaos, part du même diagnostic: celui d’une crise de la masculinité. Il pense que les garçons «souffrent dans le monde moderne» mais propose une solution diamétralement opposée.

Il s'intéresse aux problèmes des hommes

Pour lui, c’est la remise en question radicale de la masculinité qui pose problème.

«Quand le fait d’être doux et inoffensif devient la seule vertu ouvertement acceptable, écrit-il, alors la dureté et la domination peuvent commencer à exercer une fascination inconsciente. Partiellement, ce que cela veut dire pour l’avenir, c’est que si on pousse trop les hommes à se féminiser, ils deviendront de plus en plus intéressés par une idéologie fasciste politique.»

Il explique ensuite que la victoire de Donald Trump peut être comprise comme faisant partie de ce mouvement de réaction.

S’il est faux de dire que seule la «féminisation» des hommes est actuellement valorisée en Amérique du Nord, il est vrai que pour de nombreux hommes blancs, le vote Trump était un vote de ressentiment contre un certain discours antisexiste et antiraciste de la gauche, un discours qui semblait ne plus s’intéresser à leurs problèmes (notamment socio-économiques). C’est en partie à cette frustration que répond Peterson.

Alors que ces derniers mois, les médias ont beaucoup parlé d’inégalités salariales et de harcèlement sexuel, Peterson prend le contre-pied et s'intéresse aux problèmes des hommes. Il cite d'autres statistiques: les filles obtiennent désormais la majorité des diplômes universitaires dans de nombreux pays riches et la disparition du secteur industriel ne profite pas aux métiers traditionnellement masculins (aux États-Unis, les salaires des hommes non diplômés sont moins élevés aujourd’hui qu’en 1996). Un des objectifs de Peterson est de contester une certaine rhétorique féministe qui présente les hommes comme des privilégiés et les femmes comme des victimes.

Dans les médias, son discours est décrit tantôt comme réactionnaire, fascisant, misogyne, dangereux ou simplement conservateur et traditionnaliste. Pendant ses longs discours, il cite Nietzsche, Carl Jung, la Bible, des contes de fées, des études scientifiques et des anecdotes sur ses patients dans son cabinet de psychologue.

Pour la tournée promotionnelle de son livre, il a fait salle comble dans des salles de concert aux États-Unis, au Canada, en Angleterre et en Australie. Sa chaîne YouTube a 1,2 millions d’abonnés et grâce aux contributions de ses fans via le site Patreon, il gagne environ 50.000 euros par mois et organise des séances payantes via Skype. Il dit avoir reçu des dizaines de milliers de messages d'hommes (et de femmes) qui affirment qu'il a changé leur vie. Certains de ces témoignages sont disponibles sur YouTube.

Dans son livre de conseils, il explique que les normes et hiérarchies ont été remises en question de façon excessive et se présente comme défenseur de l’ordre et de la discipline. Il enjoint à ses lecteurs de se tenir droit, de ne pas rester dans un état d’adolescence prolongée et de mettre en ordre leur propre vie avant de vouloir changer le monde.

Les controverses le popularisent

Mais c'est sa critique du «politiquement correct» qui l'a rendu célèbre. Il pense que les universitaires de sciences sociales ont trop poussé l’idée que les différences de genre étaient uniquement des constructions sociales, et il trouve absurde de vouloir qu’hommes et femmes soient également répartis dans tous les secteurs professionnels.

Il cite des études scientifiques qui montrent que ce sont dans les pays les plus égalitaires en termes de genre que les différences de personnalité entre hommes et femmes sont les plus grandes (où les femmes ont des scores plus élevés en termes d’agréabilité et les hommes en termes d’extraversion). Ce qui semble indiquer une différence biologique au-delà de l'influence de la construction sociale. Il s’appuie aussi sur des études pour montrer la corrélation entre ces traits de personnalité et le salaire, car en moyenne, les personnes qui font plus preuve d’agréabilité ont de moins bons salaires.

Dans une interview avec la journaliste britannique Cathy Newman, qui a été vue sur YouTube plus de dix millions de fois, il essayait d’expliquer que la discrimination de genre ne permettait pas de rendre compte entièrement de l’écart salarial entre hommes et femmes car il fallait prendre en compte le choix de carrière (même dans les sociétés les plus égalitaires, les femmes choisissent des carrières moins payées ou choisissent parfois de travailler moins pour passer du temps avec leurs enfants) et les traits de personnalité.

On pourrait discuter de l'interpretation de ces études, mais au lieu de cela la journaliste caricaturait constamment les propos de Peterson, comme ici:

Donc vous dites en gros que les femmes sont trop agréables pour obtenir les augmentations de salaires qu’elles méritent.
– Non, je dis que c’est un des éléments de l’équation à plusieurs variables qui permet de prédire le salaire. Ça permet peut-être d’expliquer 5% de l’écart. Il faut regarder dix-huit autres facteurs, dont un est le genre.

Ce genre de dialogue est assez représentatif de la façon dont certains des propos de Peterson sont déformés dans les médias, ainsi que de la panique qu’il engendre. En 2017, l’université canadienne Wilfried Laurier a rappelé à l’ordre une chargée de cours, Lindsay Shepherd, qui avait montré à ses étudiants un extrait d’un débat entre Peterson et un autre professeur sur l’utilisation de pronoms non genrés (comme «ze» pour remplacer «il» ou «elle»).

Dans cette réunion disciplinaire, l’administration a dit à Shepherd que c’était comme si elle avait montré un discours d’Hitler (Peterson est très critique de ces pronoms et particulièrement d'une loi canadienne qui rend passible d'amende le fait de ne pas les utiliser). Plusieurs professeurs ont publié une lettre ouverte pour dire qu’en montrant ce débat, Shepherd avait contribué à ce que de nombreux étudiants ne se sentent plus en sécurité dans le campus. L'université est aujourd'hui sous le coup de deux procès: un avec Shepherd, qui l'accuse d’avoir créé un climat hostile à son égard, et un autre avec Peterson, qui la poursuit pour l'avoir comparé à Hitler.

Cet incident, comme toutes les controverses liées à Peterson, a beaucoup augmenté sa popularité.

Certaines féministes lui facilitent la tâche

Peterson fait parfois une critique modérée du féminisme et de la déconstruction du genre, mais il a aussi tenu des propos excessifs et sexistes. Dans un entretien avec Vice, il explique que les femmes qui se maquillent au travail et se plaignent d’être harcelées sexuellement sont hypocrites car le maquillage est fait pour séduire. Même si son discours est parfois ambigu, il semble nostalgique d'une répartition plus traditionnelle des rôles entre hommes et femmes.

L'anticommunisme est une de ses obsessions et il associe l’idéologie antiraciste et féministe que l’on retrouve sur les campus nord-américains à un début de «totalitarisme». Il voit en effet la volonté d'imposer un nouveau langage non genré ou de définir des dizaines d’identités de genres, comme une manifestation d’une idéologie post-moderne dangereuse qui veut modifier la réalité par souci idéologique.

Mais pour comprendre sa popularité, il faut aussi regarder le discours auquel il s'oppose. Plus le camp de ses ennemis tombe dans l’excès, plus son discours semble valable –et certaines féministes américaines lui facilitent la tâche.

En juin 2018, une professeure de sociologie de Northeastern University a écrit un éditorial dans le Washington Post dans lequel elle s'adresse ainsi aux hommes:

«Les hommes, si vous êtes vraiment #AvecNous et que vous voulez qu’on ne vous déteste pas pour les millénaires de malheurs que vous avez produits et dont vous avez bénéficié, commencez ainsi: écartez-vous pour qu’on puisse prospérer sans être vaincues. Promettez de voter seulement pour des femmes féministes. Ne faites pas campagne pour des postes politiques. Ne dirigez rien. Quittez le pouvoir. On s’en charge.»

Ce n’était pas du second degré. Quelques mois avant, Lena Dunham avait tweeté une animation sur «l’extinction des hommes blancs» dans laquelle son père, un homme blanc artiste, expliquait qu’il était temps que les hommes blancs laissent la place aux autres.

Ces derniers mois dans la presse et sur Twitter, le terme «patriarcat blanc» était régulièrement utilisé pour expliquer tous les maux de la société de façon très générale, que ce soit Harvey Weinstein, l'arrestation de sans-papiers par l’administration Trump ou les fusillades de masse.

Ce genre de racourcis est présent un peu partout. Ayant eu de mauvaises critiques, l’équipe du film Ocean 8 a expliqué que c’était parce qu’il y avait trop de critiques hommes dans la presse. Et un article du Guardian expliquait que les décès de femmes cyclistes en Angleterre étaient en partie causé par le fait que l’aménagement urbain était pensé par des hommes.

C’est dans ce terreau que fleurit Jordan Peterson, dont le fonds de commerce est de dénoncer la diabolisation excessive du «patriarcat». Son discours de célébration de la masculinité semble avoir rempli un vide, et malgré ses excès, il s'agit d'une réponse au féminisme étonnamment beaucoup plus mesurée que celles qui pullulent dans les recoins masculinistes d'internet.

Claire Levenson Journaliste

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