Sports

Pour les Serbes, la Suisse n’est pas un pays neutre

Temps de lecture : 8 min

Les supporters nationalistes de la Serbie espéraient retrouver leur fierté nationale en battant l'équipe suisse. C’était sans compter Xherdan Shaqiri, l’ailier helvète né au Kosovo.

Les chaussures de Xherdan Shaqiri, personnalisées avec les drapeaux de la Suisse et du Kosovo, lors d'un entraînement à Nijni Novgorod (Russie), le 26 juin 2018 | Dimitar Dilkoff /AFP
Les chaussures de Xherdan Shaqiri, personnalisées avec les drapeaux de la Suisse et du Kosovo, lors d'un entraînement à Nijni Novgorod (Russie), le 26 juin 2018 | Dimitar Dilkoff /AFP

La plupart des fans de football n’avaient certainement pas conscience de la portée du match du vendredi 22 juin opposant la Serbie et la Suisse. À première vue, cette rencontre n’avait effectivement rien de particulier. Et pourtant, il s'agissait sans doute de l’une des rencontres aux plus fortes implications politiques de toute la Coupe du monde.

Trois des joueurs du onze suisse de départ, à savoir Xherdan Shaqiri, Granit Xhaka et Valon Behrami, sont d’origine kosovare-albanaise. Un quatrième, Blerim Dzemaili, est né de parents albanais dans l’ancienne république yougoslave de Macédoine.

Pour de nombreux Serbes, le match de vendredi n’était pas un match contre l’équipe nationale suisse: c’était un nouvel épisode d’un affrontement alimenté par de vieilles haines sectaires, une occasion de panser les plaies de toute une nation.

Mythologie nationaliste

Le 17 février 2008, le Kosovo déclare unilatéralement son indépendance de la Serbie, neuf ans après qu'une campagne de bombardement menée par l’Otan a mis un terme aux guerres de Yougoslavie. Alors que les Serbes ont accepté le fait d’être les perdants d’une longue série de conflits qui ont déchiré la région, ils vivent la perte du Kosovo comme un affront intolérable à leur sentiment d’identité collective.

Cette nuit-là, à Belgrade, une foule se rassemble devant l’ambassade américaine pour manifester sa colère. Les slogans et les chants sur le thème «le Kosovo est la Serbie» laissent bientôt la place à la violence, quand les émeutiers saccagent et incendient le bâtiment de l’ambassade. Depuis, le Kosovo est le sujet le plus brûlant du débat politique serbe.

Le Kosovo, province à majorité albanaise, faisait partie de l’État serbe –sous ses différentes formes– depuis le Moyen Âge. Selon la mythologie nationaliste, le Kosovo est le berceau de l’identité et de la culture nationales serbes. On y trouve de nombreux monastères orthodoxes anciens, mais aussi le site de la bataille de Kosovo Polje de 1389, où le prince Lazare mourut dans une vaine tentative de repousser l’armée ottomane –un épisode que les nationalistes serbes considèrent comme capital dans l’histoire de leur pays.

Cet affrontement entre les chrétiens et les musulmans est la source des tensions religieuses et ethniques qui orientent le discours politique dans les Balkans depuis trente ans. C’est également l’événement fatidique, pourtant vieux de plus de 600 ans, dans lequel les guerres de Bosnie et du Kosovo ont puisé leurs racines.

En 1989, dans une Yougoslavie post-Tito, c’est Kosovo Polje que choisit l’ancien président serbe Slobodan Milosevic pour prononcer le discours tristement célèbre dans lequel il exploite les passions nationalistes pour embraser la région, déclenchant une série de génocides dans les années 1990.

Autosatisfaction populiste

Bien que de nombreux Serbes n’aient jamais mis les pieds au Kosovo, le caractère central de la région dans notre folklore national crée un sentiment d’attachement émotionnel profond, ce qui explique que beaucoup considèrent l’indépendance du Kosovo comme une catastrophe nationale.

Les carrières politiques se font et se défont au gré des prises de position sur la question kosovare: dire que l’on est favorable à une forme de compromis ou de réconciliation avec Pristina revient à se suicider politiquement. Même le tout-puissant et despotique président serbe Aleksandar Vucic marche sur des œufs: il normalise discrètement les relations avec la province sécessionniste, tout en veillant à garder le soutien des conservateurs radicaux.

Dans un tel environnement politique, l’autosatisfaction populiste à l’égard du Kosovo est un moyen simple de gagner des points auquel les politiques serbes ont beaucoup de mal à résister.

Seulement quelques jours avant le coup d’envoi du match du 22 juin, le ministre des Affaires étrangères serbe Ivica Dacic a saisi l’occasion d’une conférence de presse avec son homologue libérien pour récolter le fruit bien mûr, en qualifiant la victoire de son pays contre le Costa Rica lors de son premier match de «petit et doux acte de revanche».

En dehors de Serbie, peu de gens savent que le Costa Rica a été l’un des premiers pays au monde à reconnaître l’indépendance du Kosovo. Cette petite phrase obscure a tout à coup transformé la victoire peu spectaculaire (1-0) de la Serbie sur une distante nation d’Amérique centrale en un triomphe historique contre la soumission étrangère.

Nous, les Serbes, nous nous réjouissons démesurément de nos petites victoires sportives contre les nations qui nous ont froissés; nous sommes tellement usés des défaites que nous sommes fiers de n'importe quelle victoire, aussi insignifiante soit-elle.

La rancœur que les Serbes ressentent à l’égard de la communauté internationale les conduit à se détourner de l’Union européenne pour aller vers la Russie, un pays avec lequel la Serbie entretient de forts liens diplomatiques et partage de profondes attaches culturelles.

Cette proximité avec la Russie était tangible vendredi 22 juin, lorsque les supporters serbes et russes ont scandé «Russie, Serbie, Frères, Pour toujours» en se dirigeant vers le stade, à Kaliningrad.

Récents précédents

On dit souvent que le sport est «le prolongement de la politique par d'autres moyens», et c’est particulièrement le cas en Serbie. Les chants «le Kosovo est le cœur de la Serbie» sont un incontournable des matchs serbes, aussi bien pour le championnat que pour les rencontres internationale.

Lorsque le Partizan Belgrade a affronté le club albanais KF Skënderbeu Korçë dans un match de l’Europa League l’automne dernier, les ultras du Partizan ont déroulé une immense banderole à l’effigie de Lazare, le martyre serbe du XIVe siècle.

Le symbolisme était double: la bannière évoquait l’attachement ancien de la Serbie au Kosovo et exprimait l’idée répandue que la majorité albanaise de la région est un agresseur étranger, tout comme les Ottomans qui avaient tué le prince Lazare en 1389.

En octobre 2014, un match de qualification pour l’Euro 2016 entre la Serbie et l’Albanie a tourné à l’affrontement et a dû être annulé après que le stade a été survolé par un drone sur lequel était accroché un drapeau avec une carte de la «Grande Albanie» –un projet qui a pour objet de réunir au sein d'un même État l’Albanie, le sud de la Serbie, le Kosovo et le Monténégro voisin.

Lorsque le joueur serbe Stefan Mitrovic a essayé d’enlever le drapeau pour que le match puisse se poursuivre, les Albanais Andi Lila et Taulant Xhaka –le grand frère du milieu de terrain suisse Granit Xhaka– s’étaient rués vers lui, lui arrachant violemment le drapeau des mains.

Cet incident avait déclenché une bagarre générale entre les joueurs des deux équipes, rejoints sur le terrain par des supporters serbes qui avaient passé la soirée à scander «Tuez! Tuez! Tuez un shqiptar» (un terme péjoratif pour désigner les Albanais).

Le match a finalement été abandonné et les Albanais ont rejoint la relative sécurité du vestiaire, escortés par des joueurs serbes sous une pluie de sièges et d’autres projectiles envoyés depuis les tribunes.

Politisation inévitable

Étant donné ces précédents, la politisation du match de la Serbie contre la Suisse était inévitable. Quand cette rencontre de la phase de poules a été annoncée en décembre, la star suisse née au Kosovo Xherdan Shaqiri a écrit sur Instagram: «Hmmm, j’aime bien ce tirage au sort!».

Ce commentaire était assez banal, mais Shaqiri, dont la famille a fui la Yougoslavie en 1992, est un patriote bruyant qui joue avec des chaussures décorées des drapeaux suisse et kosovar –ce qui explique pourquoi sa publication a été considérée comme un acte de provocation en Serbie, où elle a été perçue comme le coup d’envoi d’une nouvelle bataille de Kosovo Polje.

Au début du mois, l’attaquant serbe de Newcastle United, Aleksandar Mitrovic, a utilisé une interview dans un média sportif local pour riposter de façon à peine voilée. «Ils étalent tous le drapeau, mais ils refusent de rejoindre l’équipe du pays dont ils sont si fiers. Ça en dit long sur eux, a-t-il dit avec dédain. S’ils aiment tant le Kosovo, pourquoi est-ce qu’ils jouent avec le maillot d’un autre pays?»

Même le fils du président serbe, Danilo Vucic, a été accusé de souffler sur les braises du nationalisme lorsqu’il a été repéré dans les tribunes du match Serbie-Costa Rica aux côtés de célèbres hooligans du Partizan, dont les liens avec le crime organisé sont connus de tous. Vucic junior et ses acolytes portaient tous un t-shirt arborant une carte du Kosovo et les mots «Pas de reddition».

Aigle à deux têtes

Pendant le match entre la Serbie et la Suisse du 22 juin, le sous-texte politique a fait irruption sur le devant de la scène comme si cela avait été écrit à l’avance. La Serbie a marqué dans les cinq premières minutes de la rencontre grâce à une tête de Mitrovic, qui s’est ensuite vu refuser un penalty par l’arbitre, alors qu’il avait été victime d’une double faute de défenseurs suisses dans la surface de réparation.

La Serbie a dominé la première moitié, ne laissant jamais la possibilité aux joueurs suisses de s’approcher des cages. Dans les tribunes, une foule agitée encourageait bruyamment la Serbie et malmenait le contingent kosovar de l’équipe suisse, huant les joueurs dès qu’ils touchaient la balle ou apparaissaient sur les écrans du stade. Dans la deuxième moitié du match, le vent a pourtant tourné.

À la 52e minute, Xhaka, dont le père a fui le Kosovo après avoir fait de la prison pour sa participation à des manifestations en faveur de l’indépendance, a envoyé un boulet de canon impossible à arrêter dans les cages serbes. Célébrant son but, il a levé ses mains vers sa poitrine et les a liées pour représenter l’aigle à deux têtes caractéristique du drapeau albanais, un geste clairement adressé aux supporters serbes qui l’avaient chahuté toute la soirée.

Puis dans la dernière minute du match, le natif du Kosovo Shaqiri a trompé la défense serbe pour marquer le but de la victoire en plaçant le ballon entre les jambes du gardien serbe, Vladimir Stojkovic. La foule en a été abasourdie. Et alors qu’il parcourait le terrain pour exprimer sa joie, Shaqiri a retiré son maillot et effectué le même geste que son coéquipier avant lui, devant des fans serbes ahuris.

La Serbie a porté plainte contre les joueurs suisses auprès de la Fifa, qui enquête sur l’incident ainsi que sur des messages politiques insultants qui auraient été prononcés par le sélectionneur et les supporters serbes.

Si un simple match contre quelques joueurs helvéto-kosovars a pris une telle importance en Serbie, c’est que cette rencontre était une occasion rare de retrouver un peu de fierté nationale perdue. Les responsables politiques locaux ont beau ne pas s’avouer vaincus sur la question du Kosovo, dont ils refusent théâtralement de reconnaître l’indépendance, le fait est que la Serbie ne peut guère que repousser l’acceptation de cette réalité politique, à laquelle Belgrade ne peut plus rien.

Le Kosovo est désormais un État à part entière, et la Serbie un pays diminué. Mais au lieu de s'habituer à ce nouveau statu quo, la Serbie a choisi de se retirer dans la mythologie et de se tourner vers le passé, tant l’avenir semble dépourvu d’espoir.

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