Sports / Monde

Le dictateur Ramzan Kadyrov a déjà gagné son Mondial

Temps de lecture : 7 min

Le tyran tchétchène Ramzan Kadyrov n'a pas hésité à user de la diplomatie sportive pour redorer son blason.

Le footballeur égyptien Mohamed Salah et le dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov au stade Akhmat Arena de Grozny, le 10 juin 2018 | Karim Jaafar / AFP
Le footballeur égyptien Mohamed Salah et le dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov au stade Akhmat Arena de Grozny, le 10 juin 2018 | Karim Jaafar / AFP

Le 14 juin, Vladimir Poutine a souhaité la bienvenue aux joueurs, spectateurs et spectatrices du monde entier, leur souhaitant une Coupe du monde «ouverte, hospitalière et aimable».

C’est la première fois que le Mondial se tient en Russie, et le Kremlin compte bien exploiter les avantages diplomatiques que représente cet événement. Mais s’il est un homme plus désireux encore que Poutine de profiter de la Coupe, c’est bien Ramzan Kadyrov, le dictateur tchétchène. Ce grand amateur de sport utilise la compétition pour se rapprocher d’alliés potentiels en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Opération de communication avec Salah

La Tchétchénie accueille l'équipe nationale égyptienne pour la durée de son séjour en Russie. La république tchétchène, située dans la région russe du Caucase du Nord, a servi de base temporaire et de terrain d'entraînement à l'équipe pendant ses trois matchs de groupes.

Cette nouvelle alliance sportive entre la Tchétchénie et l'Égypte est la dernière preuve en date de l’ambition croissante de Kadyrov dans la région –comme dans le reste du monde musulman– et de son intention d’utiliser le sport pour promouvoir ses intérêts politiques, à domicile comme à l’extérieur.

Sa stratégie: établir des relations diplomatiques directes entre la Tchétchénie et des gouvernements étrangers, et accroître l’investissement étranger direct dans la république.

Peu après l'arrivée de l'équipe égyptienne en Russie, des responsables tchétchènes sont allés frapper à la porte de la chambre d’hôtel de Mohamed Salah, joueur vedette de l'équipe d’Égypte, pour lui dire que Kadyrov l'attendait dans le hall. Salah a accepté de rencontrer le tyran tchétchène; les deux hommes ont posé pour des photos devant plusieurs centaines de fans.

Cette opération n'était qu’une étape dans l’offensive de charme lancée par Kadyrov. Ce dernier souhaite donner au monde l’image d’un leader bienveillant, rompre avec l'impression créée par la répression meurtrière qui a récemment pris pour cible les personnes LGBT+ en Tchétchénie et, parmi ses compatriotes, cultiver sa réputation de dirigeant influent capable de se lier d'amitié avec des célébrités.

Il n’a pas choisi de s’afficher avec Mohamed Salah par hasard: le joueur égyptien est sans doute l'athlète le plus populaire du monde musulman.

Purges contre les personnes LGBT+

En 2000, au lendemain de la seconde guerre de Tchétchénie, le Kremlin a conclu un accord tacite avec ce pays, lui accordant un soutien exceptionnel et un financement accru en échange de sa loyauté et de son obéissance. Il s’agit aujourd’hui d’un État semi-autonome au cœur de la Russie, que Kadyrov gouverne comme s'il s'agissait de son fief personnel.

L’homme est arrivé au pouvoir en 2007, trois ans après l'assassinat de son père Akhmad Kadyrov, alors président de Tchétchénie, pendant un défilé dans un stade de football de Grozny, la capitale de la république.

Depuis son arrivée au pouvoir, soutenue par son bienfaiteur Vladimir Poutine, Ramzan Kadyrov règne d’une main de fer sur la population tchétchène. Cette emprise passe par la peur et par l'intimidation: exécutions sommaires, répression des dissidents et des journalistes, purges contre les personnes LGBT+ –des faits attestés par de nombreux documents.

Plus d’une centaine d’hommes soupçonnés d'être homosexuels ont été arrêtés par le gouvernement tchétchène en mars et avril 2017; on les a torturés à coup de décharges électriques, entre autres actes atroces. Plusieurs ont été tués, des centaines d'autres ont dû fuir et se réfugier à l’étranger. Aucun bourreau n’est passé devant la justice.

Kadyrov nie l'existence de personnes LGBT+ en Tchétchénie et déclare qu’il est «absurde» de parler de purge anti-homosexuels, tout en présentant les crimes d’honneur comme une solution viable pour les Tchétchènes comptant des gays parmi les membres de leur famille.

Le sport au service de la dictature

Comme beaucoup de dictateurs, Kadyrov adore le sport –une passion qu’il exploite pour renforcer son image virile autant que pour s’attirer les bonnes grâces de l’opinion publique. Sans surprise, il aime particulièrement le football et les arts martiaux mixtes (MMA), deux des sports les plus populaires en Russie.

Les arts martiaux sont étroitement liés aux membres de la pègre russe, devenus des acteurs de premier plan après la chute de l’Union soviétique; Kadyrov s’appuie en partie sur eux pour asseoir son autorité.

Au fil des années, une longue liste d'athlètes et de célébrités se sont rendues en Tchétchénie à l'invitation personnelle de Kadyrov. On peut notamment citer les acteurs Jean-Claude Van Damme et Steven Seagal, le champion de kickboxing Badr Hari et les anciens champions de l'Ultimate Fighting Championship Fabricio Werdum et Frankie Edgar, tous heureux de toucher des cachets –aux montants non divulgués– et de passer sous silence la violence et la répression du régime.

Ramzan Kadyrov et Diego Maradona à Grozny, le 11 mai 2011 | AFP / STR

Chacun de ces visiteurs a renforcé la légitimité du tyran et a détourné l'attention internationale des brutalités du régime.

Lors de son mandat, Kadyrov a fondé le Fight Club Akhmat et le Championnat du monde de combat Akhmat –soit, respectivement, un club d’arts martiaux et un événement de promotion des sports de combat– pour cultiver la popularité des MMA au sein de sa république. Le club compte aujourd’hui plus de cinq mille adhérents.

Ce sport était autrefois considéré comme opposé aux valeurs traditionnelles du Caucase du Nord; de tels combats étaient interdits, tant par la culture que par la religion. Kadyrov a balayé ces traditions et les a remplacées par une hyper-masculinité ancrée dans l’univers de la lutte professionnelle. Ces nouvelles normes de virilité tchétchènes, créées de toutes pièces par ses soins, lui servent désormais d’outil de propagande.

Kadyrov a placé ses alliés politiques à des postes clés au sein des instances dirigeantes sportives, afin d’exercer un contrôle total sur les athlètes. Parmi ces derniers, on trouve Magomed «Lord» Daudov, un ancien militant séparatiste devenu allié, accusé par des victimes d’avoir participé à la torture de personnes LGBT+ en Tchétchénie l'année dernière et aujourd’hui président du FC Akhmat Grozny, l'équipe de football de la capitale. Daudov posait aux côtés de Kadyrov et de Mohamed Salah lors de la séance photo de la Coupe du monde.

Intermédiaire entre la Russie et les pays musulmans

Depuis son arrivée au pouvoir, Kadyrov s’est illustré comme leader politique, mais aussi comme représentant des quelque vingt millions de musulmans russes. Sa république est soumise à la charia et abrite l’une des plus grandes mosquées de Russie, surnommée «le cœur de la Tchétchénie».

Il est désormais un acteur de premier plan sur la scène politique russe, non seulement compte tenu de l’étendue de son pouvoir dans le Caucase du Nord, mais également parce qu’il est bien placé pour servir d’intermédiaire dans le renforcement des liens unissant la Russie et les pays à majorité sunnite du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

En avril 2017, il s’est rendu au Bahreïn en tant qu’émissaire musulman sunnite de Poutine; il y a rencontré le roi Hamad pour un «réexamen des relations bilatérales», qui a principalement pris la forme d’un renouvellement de la coopération économique entre les deux pays. Pendant son séjour, Kadyrov a rendu visite aux fils du roi Hamad, les cheikhs Nasser et Khalid, tous deux fortement impliqués dans les affaires sportives du royaume. Le voyage de Kadyrov au Bahreïn a ouvert la voie à un renforcement des relations économiques du royaume avec la Tchétchénie, et la Russie dans son ensemble.

Kadyrov a également œuvré à resserrer les liens de son pays avec les Émirats arabes unis, et notamment avec leur leader de facto, le cheikh Mohammed ben Zayed. En 2017, ce dernier a créé le Fonds Zayed, qui finance des projets en Tchétchénie. Ces rencontres ont été les premières pierres d'un édifice qu’il tente aujourd'hui de consolider en courtisant l’Égypte.

Kadyrov s'est également impliqué dans le conflit syrien: il a envoyé un bataillon de sa police militaire combattre les forces de l'opposition et a contribué à la reconstruction d'une mosquée d’Alep.

À force de côtoyer divers régimes du Moyen-Orient, il est aujourd’hui un messager incontournable pour le Kremlin. Mais ces relations diplomatiques lui ont aussi permis d’obtenir des investissements étrangers pour sa propre république, ce qui minimise sa dépendance vis-à-vis de Moscou et renforce son autonomie.

Ramzan Kadyrov et Vladimir Poutine devant la mosquée Akhmad Kadyrov de Grozny (Tchétchénie), le 16 octobre 2008 | AFP Photo / Ria Novosti / Pool / Alexey Nikolsky

Plateforme de propagande politique

En matière de relations publiques, la Coupe du monde 2018 constitue une victoire de plus pour Kadyrov. Mohamed Salah, la Fédération égyptienne de football et la Fifa ont été vivement critiquées par les médias occidentaux, qui leur ont reproché d’avoir participé à la propagande du régime –mais la charge ne semble pas avoir été suivie d’effets. Le gouvernement égyptien continue de défendre sa décision d’avoir permis à l'équipe de s’installer à Grozny pendant le Mondial.

Des organisations de défense des droits humains ont tiré la sonnette d’alarme lorsque la Fifa a donné son aval à ce projet de camp de base au cœur de la capitale tchétchène. Sans succès: la plus grande organisation sportive au monde continue de permettre au dictateur de se servir de la Coupe du monde comme plateforme de propagande politique.

Finalement, l’Égypte ne sera restée que cinq jours dans la compétition. Elle a perdu son match d’ouverture 1 à 0 contre l’Uruguay avant d’être battue 3-1 par la Russie, abandonnant tout espoir d’accéder aux huitièmes.

Malgré ces mauvaises performances, Kadyrov est encore parvenu à tirer son épingle du jeu, en affichant sa loyauté envers le Kremlin. «Les Tchétchènes ont avant tout soutenu l’équipe nationale de Russie», a-t-il déclaré sur Telegram. C’était peu après la deuxième défaite égyptienne.

Karim Zidan Journaliste sportif

Newsletters

Ces footballeurs qui tâtent du clavier aussi bien que du ballon

Ces footballeurs qui tâtent du clavier aussi bien que du ballon

Rares sont les footballeurs musiciens, mais les mondes du foot et de la musique partagent de nombreux points communs.

L’histoire des ballons de foot qui donnaient l’assaut dans les tranchées

L’histoire des ballons de foot qui donnaient l’assaut dans les tranchées

Dans son livre «Le sport et la Grande Guerre», Paul Dietschy évoque une anecdote folle, représentative de l’esprit sportif des troupes britanniques durant la Première Guerre mondiale.

En Chine, le MMA fait trembler les arts martiaux traditionnels

En Chine, le MMA fait trembler les arts martiaux traditionnels

En Chine, la rivalité entre arts martiaux est un combat culturel.

Newsletters