Culture

«Life», 20 reasons why

Temps de lecture : 5 min

Ce manga, sorti en 2002 au Japon, tirait déjà la sonnette d'alarme sur le phénomène inquiétant de l'«ijime», qui désigne la cohésion d'un groupe autour du harcèlement d’un individu, en particulier en milieu scolaire.

Quatrièmes de couverture de plusieurs tomes du manga «Life». | photo Thomas Messias
Quatrièmes de couverture de plusieurs tomes du manga «Life». | photo Thomas Messias

15 ans avant que la série 13 reasons why ne débarque sur Netflix, une série de mangas tirait déjà la sonnette d'alarme. En vingt volumes, Life décrivait en détail le phénomène nommé ijime, mot japonais qui désigne le phénomène de cohésion du groupe autour du harcèlement d’un individu, en particulier en milieu scolaire.

Publiés au Japon entre 2002 et 2009, puis en France de 2008 à 2011 chez l'éditeur Kurokawa, les 20 volumes de Life sont l'oeuvre de Keiko Suenobu, autrice également à l'origine de Vitamin, un one shot -terme désignant les mangas en un seul volume- sur le même sujet. Suenobu s’inspire toujours beaucoup de sa propre expérience, et ses séries suivantes traitaient d'ailleurs de la difficulté de trouver sa place en tant que femme mangaka.

Au Japon, ce harcèlement institutionnalisé a la vie dure, et ce malgré les campagnes successives menées par les autorités, alertées par les suicides adolescents et le nombre grandissant de signalements. D'après les chiffres fournis par le ministère japonais de l'Education nationale et relayés par un site consacré au pays, on a recensé en 2015 pas moins de 224.540 cas de harcèlement scolaires, soit 16,4 cas pour 1.000 élèves. C’est presque 50.000 cas supplémentaires par rapport aux chiffres de l'année précédente.

Au Japon, la prise de conscience de ce problème et de sa généralisation s’est faite dès 1986. Un lycéen de Tokyo, âgé de 13 ans, s’est suicidé après une campagne de harcèlement menée à la fois par ses camarades mais également par quatre de ses professeurs. En 2011, un nouveau suicide d’adolescent, dans la ville d’Ôtsu, fait l’actualité. La couverture médiatique est importante et il est révélé que la violence des élèves n’avait eu d’égale que la négligence de son école à tenter de dissimuler le scandale. Une loi est ainsi votée en 2013, puis révisée en 2016.

Dérive d'un système éducatif basé sur le culte de la performance

Mais l’ijime n’est qu’une des nombreuses dérives d’un système éducatif basé sur le culte de la performance et de l’efficacité. Des maladies comme le gakurekibyo («maladie du diplôme»), associé au karoshi, un phénomène d’arrêt cardiaque dû à une trop grande charge de travail, sont fréquemment diagnostiquées. Quant au nombre de hikikomori, ces personnes qui refusent de sortir de chez elles pendant des années, vivant en autarcie et principalement d’aides parentales, il s'élevait à 260.000 selon les derniers recensements..

13 Reasons Why, tirée du roman éponyme de Jay Asher publié en 2007, n’a rien inventé. C’est aussi pourquoi la première saison de la série produite par Netflix a trouvé autant de résonance auprès du public, jeune ou moins jeune. Selon une étude menée par l’université de Northwestern aux Etats Unis, 71% des ados et jeunes adultes interrogés se sont ainsi reconnus dans la série. Et la production a été accusée de ne pas avoir anticipé l’effet de la vision de ces violences sur un public déjà fragilisé.

Pour sa saison 2, Netflix n’a pas refait la même erreur. En préambule du programme, les acteurs et actrices de la série présentent un court programme destiné à rappeler le caractère fictionnel des situations et des personnages. Puis, en plus des divers avertissements lors des épisodes particulièrement violents, chaque épisode était clôturé par un rappel de l’adresse du site informatif lancé par Netflix sur le harcèlement, le suicide et la détresse adolescente. Disponible en plusieurs langues, très fourni en anglais, beaucoup moins en français, le site propose documentations et numéros d'appel, d'écoute et d'assistance aux personnes qui souffrent de problèmes mentaux, de harcèlement ou encore de pensées suicidaires.

En France, un site gouvernemental plutôt bien pensé tend à proposer une aide tant aux victimes qu'aux parents de victimes ou aux témoins de situations de harcèlement. Une troisième saison de 13 Reasons Why, de 12 épisodes, a d’ores et déjà été annoncée et sera vraisemblablement visible courant 2019.

Life est en fait aussi éprouvante à lire que 13 Reasons Why peut l'être à regarder. Parfois outrancière, la série dresse le portrait d’élèves de tous profils, ainsi que d’adultes, dans le milieu scolaire japonais.

On y suit l’histoire d’Ayumu Shiiba, une adolescente qui, avec sa meilleure amie Shino, décide de tenter le concours permettent d'intégrer une école prestigieuse. Travaillant principalement dans le but de consolider son amitié avec Shino, Ayumu obtient de meilleurs résultats. Acceptée au lycée Nishi alors que Shino ne l’est pas, Ayumu se trouve mise en porte-à-faux et devient malgré elle le symbole de l’échec de Shino, qui l’abandonne. Ayumu sombre dans la dépression avant de se mettre à expérimenter l'automutilation. Intervient alors une nouvelle rencontre, qui va à nouveau être la source de désillusions et sonner le départ d'une campagne collective de harcèlement et de violences dirigée contre elle.

Ayant connu un énorme succès, et ayant accédé au statut de référence indéboulonnable en matière d’ijime, Life a même fini par être adaptée à la télévision sous la forme d’un drama de onze épisodes diffusé en 2007. Aujourd'hui épuisé dans sa version papier, le manga reste cependant disponible en version numérique chez ce même éditeur.

Un fléau qui reste traité du côté de la prise en charge des victimes

L'augmentation du nombre de témoignages d’ijime doit avant tout être vue comme le résultat positif des différentes campagnes de sensibilisation, qui appellent à libérer la parole des victimes et des témoins sur le sujet. Le corps professoral aurait tout particulièrement fait des progrès en la matière, là où la majorité des enseignants et enseignantes avaient jusque là tendance à fermer les yeux. Malheureusement, le harcèlement scolaire reste une réalité et les campagnes comme les témoignages ou les oeuvres qui en témoignent n’arrivent qu’après que le mal soit fait.

Malgré les interventions en classe, les campagnes successives et les moyens déployés, cet absolu fléau reste traité du côté de la prise en charge des victimes et non pas sérieusement, ou pas suffisamment, du côté des moyens qu’il faudrait mettre en place pour l’éviter. Encore, des élèves, partout dans le monde, au Japon où les codes de la scolarité et du travail sont extrêmement spécifiques mais également aux Etats-Unis et en France, sont attaqués du fait de leur apparente faiblesse et/ou différence. Plus que des campagnes contre le harcèlement, c’est probablement des campagnes contre le sexisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie qui devraient être activement menées.

Lucile Bellan Journaliste

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