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La coalition Lega-M5S, fossoyeuse de la deuxième République italienne

Temps de lecture : 4 min

L’alliance de la Lega et du Mouvement 5 Étoiles a quelque chose d’inédit. En pactisant, les deux formations défient non seulement le système politique italien, mais également l’Union européenne.

Œuvre de TVBOY représentant Luigi Di Maio, le leader du Mouvement 5 Étoiles, embrassant Matteo Salvini, le secrétaire fédéral de la Ligue, le 23 mars 2018 à Rome | Tiziana Fabi / AFP
Œuvre de TVBOY représentant Luigi Di Maio, le leader du Mouvement 5 Étoiles, embrassant Matteo Salvini, le secrétaire fédéral de la Ligue, le 23 mars 2018 à Rome | Tiziana Fabi / AFP

Antithèse parfaite des dogmes de l’Union européenne des années 2010, l’alliance entre le Mouvement 5 Étoiles (M5S) et de la Ligue (Lega) pourrait accéder à une forme de stabilité politique dans la péninsule italienne.

Aussi surprenante et dérangeante soit-elle, cette perspective n’est ni à négliger, ni à mépriser. Les deux mouvements, fondés par des personnalités charismatiques, sont d'autant plus forts qu’ils sont populistes.

Des leaders historiques affaiblis

Pourtant, les leaders historiques du M5S et de la Lega sont affaiblis par l’évolution de la vie politique. C’est aussi vrai pour Umberto Bossi que pour Beppe Grillo –aujourd’hui marginalisé, même si l'éternel challengeur de la classe politique de la Deuxième République pèse encore beaucoup.

À un certain point, Umberto Bossi devint un point de blocage au sein de la Ligue du Nord. Pour Matteo Salvini comme pour nombre de militantes et militants aguerris, les incartades de Bossi et des siens étaient autant d'obstacles à l’accession au pouvoir.

Assez vite, la question se posa clairement: c'était Umberto Bossi et les affaires, ou Matteo Salvini et le renouvellement stratégique. L’affaire fut vite réglée. Salvini imposa sa ligne, qui contamina progressivement Forza Italia de Silvio Berlusconi et les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, le petit parti d’extrême droite proche des thèses postfascistes.

La Lega en position de force au sein de la destra

Après les élections du 4 mars 2018, Matteo Salvini est devenu en lieu et place de Silvio Berlusconi –mais avec l’assentiment de celui-ci– l’homme fort de la destra, soit celui avec lequel il était nécessaire de négocier si l’on voulait former un gouvernement composé de forces de droite.

Tripartite (Lega, Forza Italia, Fratelli d'Italia), la destra est désormais dominée par la Lega et tiraillée entre deux stratégies: une logique d’union de la destra et une logique populiste, portée par le contexte européen.

Évidemment, Silvio Berlusconi, perdant des élections générales, penche pour une coalition de droite. Il joue la carte de l’union, en posant nombre de fois avec les deux quadragénaires que sont Matteo Salvini et Giorgia Meloni.

Giorgia Meloni, Silvio Berlusconi et Matteo Salvini à Rome, le 1er mars 2018 | Alberto Pizzoli / AFP

Mais cette cure de jouvence ne sert pas le dessein du patron de Mediaset, qui perd des points au fil des semaines. Le Berlusconi de 2018 n’est plus celui de 1994: son étoile pâlit, le nombre de ses électeurs et électrices baisse, son influence sur la destra s’affaiblit.

La Lega, elle, sait qu’elle peut jouer la carte d’une alliance des populistes avec le M5S. Et c’est finalement ce qui a prévalu.

Un populisme spécifique au contexte post-crise

À bien des égards, le Mouvement 5 Étoiles constitue le mouvement populiste dans sa forme la plus pure. Tant par la composition sociologique de son électorat que par sa prétention à représenter celles et ceux «d’en bas» face aux personnes «d’en haut», le M5S représente l’idéal-type du mouvement populiste post-crise de 2008.

Son alliance à la Lega, le mouvement populiste contestataire de la première République italienne, ne tient en rien du hasard; elle est la conséquence de la crise économique. Leur programme commun est défini par une forme d’insurrection électorale émanant de groupes sociaux s'estimant perdants après 2008.

Dans le contexte post-crise, les grandes forces politiques –le Parti démocrate, Forza Italia– ont été cantonnées à un rôle subsidiaire, tandis que de nouvelles formations et des mouvements jusque-là de second plan sont montés en puissance. C’est le cas de la Lega, mais surtout du M5S, soudainement propulsé au rang de parti dominant de la vie politique transalpine.

Indéniablement, la coalition actuelle est née de la crise de 2008, qui a assené un coup fatal à la droite de gouvernement dirigée par Silvio Berlusconi puis a porté l'estocade au «centre-centre-centre-gauche» –pour reprendre les mots de Nanni Moretti.

À gauche, le mouvement du comique Beppe Grillo a occupé l'espace politique et imposé ses mots, ses questionnements et ses solutions. À droite, c’est l'autodidacte Matteo Salvini qui s’est attelé à donner l’assaut. Les deux mouvements ont opéré leurs longues marches.

Naissance et mort de la deuxième République

La deuxième République est née au début des années 1990, au moment de l’opération Mains propres. Nombre de personnalités politiques issues de la Démocratie chrétienne et du Parti socialiste italien furent impliquées dans des affaires de corruption.

Le système partisan s’effondre; Silvio Berlusconi et Forza Italia, la Ligue du Nord et les néofacistes du Mouvement social italien émergent et forment une nouvelle majorité.

Vingt-cinq ans plus tard, la décision de la Lega de jouer un rôle moteur au-delà de la seule droite signe cette fois l’acte de décès du système partisan de la deuxième République. Silvio Berlusconi, esseulé, représente environ 10% de l'électorat; la Lega, forte de la politique de force de son leader sur l’immigration, est quant à elle créditée de 25% des voix.

Le coalition M5S-Lega n’a rien d’anodin dans l’histoire politique européenne –bien au contraire. Elle révèle le moment populiste, post-idéologique dans lequel se trouve l’UE et, plus largement, le continent. La Ligue et le Mouvement 5 Étoiles sont les révélateurs d’un moment historique; ni la légèreté, ni le mépris ne régleront les questions qui en sont le carburant.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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