Société

À la SNCF, un motif de grève de la CGT peut en cacher un autre

Temps de lecture : 8 min

Alors que la loi ferroviaire a été adoptée par le Parlement, les cheminots cégétistes veulent perturber les départs en vacances et poursuivre la grève cet été. Et si les raisons réelles s'écartaient de l'objet initial du conflit social?

Des cheminots manifestent avec des drapeaux de la CGT à Lyon, le 12 juin 2018. | Jeff Pachoud / AFP
Des cheminots manifestent avec des drapeaux de la CGT à Lyon, le 12 juin 2018. | Jeff Pachoud / AFP

«Il n'y a aucune raison de maintenir une grève qui épuise les cheminots et agace les usagers.» Ainsi s'exprimait Luc Bérille, secrétaire général de l'Unsa (Union nationale des syndicats autonomes), le 19 juin sur France Info. «D'autres vont décider d'un nouveau mouvement dans lequel l'Unsa ne s'inscrit pas, parce que nous souhaitons désormais peser sur les négociations et pas sur les voyageurs», précisait Roger Dillenseger, secrétaire général de l'Unsa-Ferroviaire, le 21 juin, dans un entretien avec l'hebdomadaire Le Point. «Il faut passer à un autre mode d'action [...] La radicalisation, ce n'est pas ce qui est attendu par les travailleurs», confiait le 22 juin sur LCI Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT (Confédération française démocratique du travail).

En l'espace de trois jours, la rupture du front syndical, qui était prévisible depuis quelques semaines, s'est concrétisée à la SNCF. En cause: la surenchère de la CGT Cheminots qui «appellera régulièrement à la grève en juillet et août», annonçait le 20 juin son secrétaire général, Laurent Brun. Elle sera probablement accompagnée par Sud Rail dans sa volonté de prolonger un mouvement de grève, qui n'est jamais parvenu à séduire majoritairement l'opinion publique, comme l'ont montré les enquêtes réalisées régulièrement depuis le début du conflit, à la mi-mars, par l'Ifop:

Donc, les syndicats réformistes Unsa et CFDT, respectivement deuxième et quatrième aux élections professionnelles du Groupe public ferroviaire en 2015 ne sont plus en phase avec les syndicats qui, par comparaison et par l'influence qu'y exerce l'extrême gauche, sont sur une ligne révolutionnaire. La CGT et Sud Rail détiennent la première et la troisième places au sein de l'entreprise en termes de représentativité. La réforme ferroviaire voulue par Emmanuel Macron et Édouard Philippe ayant été définitivement adoptée par le Parlement, à la mi-juin, après trois mois de débats, les réformistes ne voient plus de raisons de poursuivre cette grève intermittente.

L'Unsa et la CFDT souhaitent maintenant s'investir dans la négociation de la convention collective, qui est l'étape suivante de la réforme et qui va durer de longs mois. Mais la CGT Cheminots ne l'entend pas de cette oreille. Elle veut continuer le combat en perturbant le trafic ferroviaire au risque de faire passer l'opinion publique de l'observation dubitative à l'incompréhension agressive, comme le montrent quelques signes avant-coureurs sur Twitter:

L'opinion n'a jamais considéré, de façon majoritaire, que les cheminots défendaient l'intérêt général et le service public par le biais de ce mouvement de contestation. Au contraire, elle pense qu'ils s'attachent plutôt à protéger des intérêts particuliers. D'où une empathie minoritaire pour le mouvement.

Les revendications corporatistes des conducteurs

En pointe dans le mouvement, les conducteurs de train forment une catégorie particulière au sein des salariés de la SNCF. C'est une sorte d'aristocratie du monde ferroviaire comme l'étaient les typographes chez les ouvriers du livre dans le domaine de la presse. Par leurs compétences techniques et les responsabilités qu'ils endossent, les conducteurs sont conscients de leur puissance: ils peuvent, par définition, empêcher les trains de circuler. Et ils le font bien sentir au sein de leurs syndicats. Quel que soit le syndicat.

La syndicalisation y est plus élevée que dans les autres métiers du groupe ferroviaire. Véritable bloc professionnel, les conducteurs constituaient autrefois une corporation très soudée qui, logiquement, avançait des revendications corporatistes. Mais les conditions de vie au travail sont aujourd'hui très différentes entre le conducteur de TGV et celui de TER. La grève est ainsi une façon de ressouder le corps. C'est comme cela que l'opinion, consciemment ou inconsciemment probablement, a ressenti le mouvement qu'ils... conduisaient.

Il est donc possible d'imaginer que sa prolongation, surtout pendant les vagues de départs pour les vacances d'été, pourrait faire courir le risque à des syndicats jusqu'au-boutistes et très affaiblis de devenir franchement impopulaires. D'ores et déjà, la démarche de la CGT Cheminots, première organisation syndicale à la SNCF, est en voie de devenir totalement illisible pour le commun des mortels. À moins que ce dernier ne décrypte la manœuvre.

Ancrer l'action dans la durée en poursuivant la grève

L'observateur indulgent verra certainement dans la prolongation du mouvement, une sorte de cohérence de l'action syndicale entreprise depuis plusieurs mois. Farouchement opposée à ce nouveau volet de la réforme ferroviaire, comme elle l'était aux précédents, la CGT Cheminots refuse de lâcher le morceau.

Le secrétaire général de la CGT lui-même, Philippe Martinez, pour qui «les idées de Marx sont plus que jamais d'actualité», était dans la même logique au moment où les ordonnances sur la réforme du code du travail allaient être ratifiées par la représentation nationale... à l'automne 2017. «Sur les ordonnances, on ne lâchera rien, qu’elles soient votées ou non par le Parlement», déclarait-il dans le quotidien l'Humanité le 9 novembre. Qu'elles soient votées ou non. Comme la réforme ferroviaire.

Donc, Laurent Brun, le patron des cheminots cégétistes estime «indispensable de poursuivre l'ancrage de l'action dans la durée», comme le soulignait, le 21 juin, La Nouvelle vie ouvrière, magazine des militants de la CGT. Conclusion: le syndicat ira au-delà du 28 juin, dernier jour de la séquence intermittente de la grève contre la réforme ferroviaire à laquelle participeront l'Unsa et la CFDT. Dès à présent, la CGT Cheminots a annoncé une nouvelle salve pour les 6 et 7 juillet qui sont les dates des grands départs en vacances.

Un recul de dix points en dix ans aux élections

«De mémoire de cheminot, on n'a pas le souvenir d'une grève décidée au moment des départs en congés payés», confie un bon connaisseur de l'histoire sociale de la maison SNCF. Le symbole pourrait avoir une forte connotation négative pour les organisateurs du branle-bas de combat. Et ne pas être très efficace sur le plan syndical compte tenu de la décrue de la mobilisation: celle-ci était inférieure à 10% du personnel, soit le taux le plus faible depuis le début du mouvement, lors de la séquence des 22 et 23 juin.

Est-ce vraiment le souci principal de Laurent Brun? N'est-il pas plutôt préoccupé par les prochaines élections professionnelles qui doivent se dérouler en novembre à la SNCF? Certes, la CGT Cheminots, son organisation, reste la première en termes de représentativité avec 34,33% lors du dernier scrutin de 2015, mais elle ne cesse de perdre du terrain depuis dix ans.

Elle rassemblait 43,96% des voix en 2004. Ce recul se fait au profit des syndicats réformistes: l'Unsa (23,86%) a gagné dix points sur la même période et la CFDT (15,15%), six points. De plus, Laurent Brun doit aussi surveiller le syndicalisme révolutionnaire car Sud Rail (16,83%) rêve de lui tailler quelques croupières, histoire d'entamer sa position de statue du commandeur du syndicalisme ferroviaire. «Sud veut casser les codes», traduit un syndicaliste.

Préoccupé par cette consultation automnale qui ne laisse pas l'extrême gauche indifférente –les différentes chapelles du trotskisme sont influentes chez les cheminots de la CGT, de Sud et de FO–, Laurent Brun l'est tout autant par la convergence des luttes, une démarche chère à Jean-Luc Mélenchon. Et s'il donne des interviews de caractère général aux médias écrits et audiovisuels qui ont pignon sur rue, c'est dans une publication plutôt confidentielle qu'il faut aller dénicher sa façon de théoriser la «lutte» menée à la SNCF et ses prolongements... convergents.

Dans Initiative communiste, le mensuel du PRCF (Pôle de renaissance du communisme en France), le patron des cheminots cégétistes a choisi de s'exprimer, le 14 mai, pour fixer la ligne. Plus d'un mois après, la situation du conflit présentée alors ne correspond plus à la réalité mais l'analyse de fond est pleine d'enseignements. Si cet éclectisme dans la communication peut être présentée comme la preuve d'une certaine ouverture d'esprit, si l'on ose dire, il peut aussi donner une idée assez précise de la traçabilité de l'intéressé et de la sphère politique dans laquelle il se situe.

Un entretien dans un mensuel communiste ultra-orthodoxe

Le PRCF est «un groupe créé par d'ex-Mao, marxistes-léninistes, entrés au PCF sur une base stalinienne» selon Christophe Bourseiller, enseignant spécialiste notamment de l'extrême gauche. Réputés pour leur rigidité idéologique, ces militants communistes ultra-orthodoxes avaient constitué, au début des années 1990, un «Comité Honecker» (CHSI), du nom du président du Conseil d'État de la RDA (ex-Allemagne de l'est) de 1971 à la chute du mur de Berlin, en 1989, dans le cadre de la «solidarité internationaliste».

Dans cet entretien accordé à Initiative communiste, donc, Laurent Brun, parlant du mouvement à la SNCF, expose l'idée selon laquelle «la grève n’a pas de fonction institutionnelle (elle n’est pas là pour faire pression sur un vote à l’Assemblée), mais bien une fonction “économique” pour faire perdre de l’argent au patron». Pour lui, «le premier objectif a été atteint: le vote à l’Assemblée nationale n’a pas représenté un évènement symbolique déstabilisant». Et il ajoute: «Nous avons ancré l’idée de la durée, mais pas encore suffisamment celui du rôle économique». L'important pour la CGT est maintenant d'installer «la durée» pour atteindre le second objectif: «faire perdre de l'argent au patron».

Une idéologie portée par une organisation révolutionnaire

S'inscrivant dans «les analyses de Lénine», il assure qu'«il faut à la fois une idéologie révolutionnaire, et une organisation révolutionnaire pour la porter». Reste à savoir si cette radicalité convient aux cheminots. D'autant que cet entretien réservé à un public trié sur le volet donne une autre clé de compréhension de la volonté de la CGT Cheminots de poursuivre le mouvement de grève pendant l'été. C'est-à-dire jusqu'à la rentrée. «La convergence, dit-il, si elle est construite à partir de luttes fortes et bien organisées ne fragilise pas l'unité syndicale.»

Il s'agit, en résumé, de maintenir la flamme, en espérant son renforcement, dans l'espoir de faire la jonction avec d'autres mouvements qui, dans la logique de Laurent Brun, ne manqueront pas de naître, de surgir ou de resurgir au début de l'automne. On est là assez loin de l'objet initial de la longue grève qui avait pour but, à la fois, d'obtenir le soutien de l'opinion publique et d'empêcher l'adoption de la loi ferroviaire par le Parlement. La seconde partie que s'apprête à jouer la CGT Cheminots a clairement un fondement politique anti-gouvernemental dont le fer de lance, à gauche, est le chef de file de La France insoumise. Un bilan de cette stratégie «révolutionnaire» sera tiré en novembre, par les cheminots eux-mêmes, au moment des élections professionnelles.

Olivier Biffaud Journaliste

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