Santé / Société

Lisez ceci pour être capable d'aider une femme à accoucher dans le RER A

Temps de lecture : 11 min

Deux sages-femmes livrent leurs précieux conseils.

Vous n'êtes pas médecin, mais vous pouvez être utile | Jordan Bauer via Unsplash CC License by
Vous n'êtes pas médecin, mais vous pouvez être utile | Jordan Bauer via Unsplash CC License by

En France, les accouchements hors de l’hôpital sont rares, moins de 1% des cas. Un chiffre qui regroupe les naissances survenant de manière inopinée mais aussi celles qui sont programmées pour se dérouler à domicile, accompagnées par une sage-femme. Ainsi, accoucher sans l’assistance d’un professionnel de santé reste en France une situation exceptionnelle: l’Insee estime sa fréquence à six accouchements sur 10.000, un chiffre en légère augmentation depuis la fermeture des petites maternités de proximité.

Qu’il s’agisse d’une naissance sur le bord de l'autoroute, dans la rue, ou dans un magasin, il n’est pas rare que ces événements aient leur petite heure de gloire. Dans les journaux, les articles se suivent et se ressemblent: presque immanquablement, on ignore le vécu de la femme (qu’importe, puisque l’enfant est en vie), on souligne le «sang froid» du papa (ou du gendarme, ou de la caissière du supermarché) sans qui «cela aurait pu mal finir», et surtout on compatit à la principale inquiétude de ces héros du jour (celle ne rien avoir eu de tranchant sous la main pour couper le cordon). Sans même le réaliser, on renforce la croyance populaire que toutes ces issues heureuses tiennent en réalité du miracle, sans jamais songer à informer quiconque des risques réels au regard de la physiologie de l’accouchement, ni de la conduite pertinente à tenir face à une telle situation.

Le 18 juin dernier, une femme a accouché à la station Auber du RER A, relançant du même coup la petite machine médiatique.

Et si, de lecteurs et lectrices attendries, nous devenions des citoyens et citoyennes averties?

Pour nous aider, deux sages-femmes libérales, Mylène Tortajada et Ambre Acoulon –cette dernière accompagnant elle-même les accouchements à domicile– ont accepté de répondre à quelques-unes de mes questions.

Commençons par planter le décor: c’est une belle journée de printemps, les terrasses des cafés sont noires de monde. À côté de nous, une femme (très) enceinte sirote tranquillement son eau gazeuse tout en bouquinant. Quand tout à coup, son regard se fige et une mare se forme sous son siège: elle vient de perdre les eaux. Les regards des badauds sont un peu ahuris. Vite, on appelle une ambulance?

Ambre Acoulon: «Non! Si elle a juste perdu les eaux, il n’y a absolument aucune urgence. L’important, c’est de regarder comment va la dame: en règle générale, une personne qui se promenait dans la rue l’instant d’avant va très bien. Tant que le liquide écoulé ressemble à de l’eau, qu’il n’y a pas de sang, qu’elle n’a pas de fièvre ou qu’elle n’est pas pliée en deux par les contractions, il est totalement inutile de se précipiter!»

Mylène Tortajada: «C’est d’ailleurs très important de donner ces informations aux femmes dès la grossesse, afin qu’elles sachent réagir si le cas de figure se présente, sans se laisser envahir par les conseils souvent mal avisés de l’entourage. Sauf à avoir une grossesse pathologique –mais dans ce cas, on est soi-même au courant– il n’y a aucune urgence à aller à la maternité quand on a perdu les eaux. On peut rentrer tranquillement chez soi, se doucher, préparer ses affaires, et envisager d’aller faire un petit tour à la maternité. Mais ça peut bien attendre deux heures!»

Finalement, la femme a déjà des contractions bien présentes. Elle souffre, gémit et commence à paniquer. Que fait-on?

AA: «Là oui, il faut appeler le 15. Pas question par exemple d’embarquer la dame dans sa propre voiture ou de prendre un taxi: si l’accouchement est vraiment imminent, il y a de fortes chances pour qu’elle accouche dans le véhicule, ce qui ne serait confortable pour personne. En attendant les secours, la première chose à faire est de trouver un endroit tranquille, qui permettra d’avoir un peu d’intimité, et où la personne pourra être au calme et au chaud.»

MT: «J’ajouterai aussi que c’est la tolérance de la femme qui compte en premier lieu. Appeler ou non le 15, ça dépend de comment la personne vit les contractions et du projet de naissance qu’elle avait envisagé. Ce que je dis à mes patientes, c’est que le moment de partir à la maternité est arrivé quand on se sent au bout de ses limites individuelles.»

«Les linges propres sont importants pour installer confortablement la maman et sécher le bébé à la sortie notamment.»

Ambre Acoulon, sage-femme

On a trouvé un magasin calme pour l’accueillir. Que fait-on ensuite? On réclame d’une voix forte et assurée des linges propres et de l’eau bouillante comme dans les films historiques?

AA: «Ahahah non! Pas besoin d’aller faire bouillir de l’eau! L’eau bouillante, c’était pour stériliser les ciseaux qui servent à couper le cordon, mais dans le cas d’un accouchement inopiné c’est inutile: le Samu aura déjà des ciseaux stériles. Par contre, les linges propres ça oui, ça peut être important pour installer confortablement la maman et sécher le bébé à la sortie notamment.»

MT: «D’ailleurs, si on ne trouve pas de linge propre, il ne faut pas hésiter à utiliser un vêtement: poser un manteau par terre par exemple. Il sera sans doute inutilisable après, mais ce n’est pas très grave.»

Les secours ne sont toujours pas arrivés. On essaie de se rassurer en se rappelant que 90% des interventions sont réalisées dans les quinze minutes suivant l’appel quand la situation s’accélère encore. La femme crie que ça pooooouuuussse. Là, on peut commencer à paniquer?

AA: «Surtout pas! D’abord, il faut se souvenir que les statistiques sont de notre côté: dans l’extrême majorité des cas, un accouchement rapide et spontané, c’est un accouchement qui va bien se passer. Il est très rare qu’il y ait des complications dans ce genre de situation. D’autre part, il est important de ne pas paniquer pour pouvoir rassurer efficacement la future maman. On l’occulte trop souvent, mais la première conséquence problématique d’un accouchement inopiné, ça reste le risque de traumatisme psychologique pour la maman. C’est lié au fait qu’on vit dans une société où il n’est plus considéré comme normal d’accoucher hors de l’hôpital: du coup, dans l’imaginaire des gens, ça va forcément être catastrophique. Quand les femmes réalisent qu’elles sont en train d’accoucher, sans péridurale et dans un lieu qu’elles n’avaient pas du tout envisagé, elles imaginent le pire et ça peut être très difficile à vivre.»

MT: «C’est pour ça que c’est vraiment important d’écarter toutes les personnes non indispensables. Après, il faut s’efforcer de rester présent, d’encourager la personne à penser à des lieux agréables, à ne pas chercher à lui proposer des contacts physiques si elle ne l’a pas demandé, et à ne surtout pas lui crier dessus! Si on sent qu’on est en train de paniquer, le mieux c’est d’aller chercher quelqu’un qui ne panique pas.»

Du coup, on peut crier «Y a-t-il un médecin dans le coin?»?

AA: «Oui. Mais mieux vaut demander une sage-femme! Parce que si dans la rue, il n’y a qu’un dermatologue, il sera légalement tenu de venir aider, mais il risque de ne pas être particulièrement à l’aise ni compétent.»

«Il faut vraiment laisser faire, laisser pousser: le bébé sait très bien faire tout seul les rotations nécessaires dans le bassin maternel»

Mylène Tortajada, sage-femme

Au secours, le bébé est prêt à sortir et toujours aucun secours à l’horizon! Que fait-on à présent?

AA: «Rien! On ne touche surtout à rien! On n’essaie pas d’allonger la personne sur le dos en position gynécologique: on lui laisser trouver la position qui lui est la plus confortable. On continue de la rassurer, de l’encourager à respirer calmement entre les contractions. On ne lui conseille pas de respiration type “petit chien” comme on voit dans les films: c’est le meilleur moyen de provoquer un malaise par hyperoxygénation. Inutile également de lui demander de ne pas pousser en attendant le Samu, de toute façon cela ne marche pas: quand ça pousse, ça pousse, le corps fonctionne tout seul.»

MT: «Il faut vraiment laisser faire, laisser pousser, c’est d’ailleurs un principe qu’on essaie aussi d’appliquer au maximum en tant que sage-femme: le bébé sait très bien faire tout seul les rotations nécessaires dans le bassin maternel, et ça laisse le temps aux tissus de la mère de s’adapter, de s’étirer. C’est mieux pour tout le monde.»

Mais le bébé risque de naître dans un milieu absolument pas stérile, ce n’est pas dangereux ça?

AA: «Un accouchement ne requiert absolument pas un environnement stérile! Il faut simplement que le lieu soit propre: on évite donc par exemple d’installer la mère dans une animalerie. Si le sol est sale, il suffit de lui glisser un tissu propre sous les fesses.»

MT: «De toute façon, la vagin n’est pas du tout un milieu stérile. On sait même aujourd’hui que le passage du bébé dans le vagin participe de son immunité, parce que c’est à ce moment là qu’il va être colonisé par les bactéries avec lesquelles il vivra tout sa vie. À cela s’ajoute que les bactéries présentes dans notre environnement quotidien ne sont que rarement pathogènes, car notre corps y est habitué, ce n’est pas comme à l’hôpital où on peut être confronté à des bactéries agressives et résistantes.»

Ça y est, le bébé est sorti du ventre de sa mère, que fait-on?

AA: «Là, on réalise les seules interventions vraiment importantes dans un accouchement inopiné: on sèche le bébé, on le met en peau à peau contre sa mère et on veille à ce que la mère et lui restent bien au chaud.»

Et s’il ne pleure pas tout de suite? Faut-il songer à faire comme dans les films, lui mettre la tête en bas et lui donner une tape sur les fesses?

AA: «Aaaah non, surtout pas! On continue à le sécher, à le frictionner, tout simplement. Dans la très grande majorité des cas ça va suffire. Lorsque les naissances sont très rapides, il est fréquent que les bébés soient un peu sonnés, qu’ils mettent un peu plus de temps à prendre leur respiration, mais ça n’a aucune importance: tant que le cordon bat, ils sont parfaitement oxygénés par ce biais là.»

MT: «Attention tout de même: plein de bébés ne pleurent pas, mais respirent quand même! Un bébé qui ne respire pas, ça se voit vite: il ne reprend pas de couleurs, il reste tout bleu, il est mou, sa bouche est ouverte. Donc on peut déjà vérifier ça avant de s’inquiéter. Après, si au bout d’une minute –attention, ça peut paraître long– le bébé ne respire toujours pas, il faut le mettre sur le dos et lui masser les côtes assez vigoureusement. On peut aussi tenter un massage cardiaque avec un doigt si vraiment la situation ne s’améliore pas.»

«L’urgence de couper le cordon, c’est complètement absurde. Non seulement laisser le cordon battre va permettre au bébé de récupérer, mais de surcroît, il n’y a absolument aucun danger à rester très longtemps sans couper le cordon.»

Ambre Acoulon, sage-femme

Revenons sur ce fameux cordon. Dans les récits d’accouchements inopinés, on lit souvent des futurs papas désespérés de ne pas savoir avec quoi couper le cordon. Faut-il donc se préparer à l’arracher avec les dents?

AA: «L’urgence de couper le cordon, c’est complètement absurde. Non seulement laisser le cordon battre va permettre au bébé de récupérer, mais de surcroît, il n’y a absolument aucun danger à rester très longtemps sans couper le cordon. Dans les minutes qui suivent l’accouchement, celui-ci va se clamper tout seul, naturellement. Il n’y a absolument aucun risque que le sang du bébé se “vide” vers le placenta, c’est une peur irrationnelle. En revanche, chercher à couper le cordon avec n’importe quoi, là oui, on risque d’entraîner une infection grave!»

Toujours aucun secours à l’horizon: c’est rare, mais on sait que les délais d’intervention souffrent d’importantes disparités régionales. Quoiqu’il en soit, le bébé est né, il respire. C’est bon, tout le monde est sorti d’affaire?

AA: «Pas tout à fait. Car il reste encore la délivrance du placenta, qui peut être hémorragique, et qui fait partie des complications que l’on craint le plus de manière générale lors d’un accouchement. Certes, les hémorragies de la délivrance sont extrêmement rares dans les accouchements rapides et spontanés, donc il est important de ne pas paniquer là-dessus. Mais on peut néanmoins connaître quelques gestes simples qui permettent de réduire encore les risques. Par exemple, il faut toujours mettre le bébé au sein, même si la mère n’a pas prévu d’allaiter: ça permet de stimuler la sécrétion naturelle d’ocytocine qui est une hormone qu’on injecte à l’hôpital au moment de la délivrance pour prévenir et maîtriser les hémorragies. Si on avait la malchance qu’une hémorragie se déclare malgré ça, il serait encore possible de masser l’utérus tout en attendant les secours: ça permet de provoquer des contractions qui vont elles aussi aider à stopper l’hémorragie.»

MT: «Dans ce cas là, il faut palper le ventre de la femme pour trouver l’emplacement de l’utérus –il se situe à peu près au niveau du nombril– et faire comme si on pétrissait une pâte à pain jusqu’à ce que ça devienne dur. Cette opération devra être répétée jusqu’à l’arrivée du Samu. J’ajoute aussi que si la mise au sein du bébé est impossible, on peut obtenir un effet similaire en stimulant manuellement les mamelons.»

Enfin, les secours sont arrivés. C’est le moment de se féliciter pour son sang-froid non?

AA: «De féliciter la femme qui a accouché plutôt! C’est vraiment usant de toujours lire les gros titres des journaux qui encensent ces “héros” que seraient les maris ou pompiers ayant “accouché” une femme en détresse. En réalité, c’est la femme qui accouche, c’est elle l’héroïne. Dans ce cas récent d’accouchement à la station Auber, la maman peut être sacrément fière d’elle: le métro est un endroit particulièrement sale, stressant, exposé aux regards, pour arriver à garder son calme, ça a dû être un tour de force, bravo à elle!»

Question bonus: les bébés qui naissent sur l’autoroute ou dans une station de métro, ce sera consigné comme tel sur leur acte de naissance?

MT: «Pas toujours, même si légalement, ça devrait être systématique. La loi précise bien que “Le lieu de naissance énoncé dans l’acte doit s’entendre du lieu de l’expulsion de l’enfant au cours de l'accouchement”. De la même façon, selon la loi, la déclaration de naissance devrait toujours être faite par une personne ayant réellement assisté à l’accouchement, qu’elle soit ou non professionnelle de santé. Dans les faits, ce principe est loin d’être toujours respecté. Par exemple, lorsque les accouchements inopinés sont pris en charge par le Samu, il est fréquent qu’ils demandent à l’hôpital où ils ont transféré la mère et l’enfant de se charger de la déclaration. Dans ce cas, l’enfant est déclaré être né à l’hôpital, alors que ce n’est pas le cas. Réciproquement, il n’est pas toujours simple pour les parents de faire eux-mêmes la déclaration de naissance: sans document signé d’un professionnel de santé, il arrive régulièrement qu’ils soient mal reçus par les agents d’État civil. Dans tous les cas, le lieu d’accouchement réel est consigné dans le carnet de santé, ça fait partie de l’histoire de l’enfant.»

Béatrice Kammerer

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