Société

L’angoisse du gilet jaune au moment des bouchons

Temps de lecture : 8 min

Voici l’heure des départs en vacances. Bientôt, des millions de voitures s’entasseront sur les routes. Ce rêve est mon cauchemar. Oh, pas à cause des vacances. Non, à cause des voitures.

Embouteillages au péage de Saint-Quentin-Fallavier près de Lyon, sur l'A43, le 8 juillet 2017 | Romain Lafabrègue / AFP
Embouteillages au péage de Saint-Quentin-Fallavier près de Lyon, sur l'A43, le 8 juillet 2017 | Romain Lafabrègue / AFP

Qu’est-ce qu’une voiture? Quelque chose comme une à deux tonnes de métal et de plastique, un peu de verre et de tissus, quinze à cinquante litres d’essence, le tout lancé à cinquante, quatre-vingt ou cent trente kilomètres par heure –et souvent davantage. Le corbillard le plus rapide du monde.

La légende dorée de la voiture

D’ailleurs, à mes yeux, la voiture est plutôt un concentré de la Légende dorée, qui permet de finir grillé, broyé, déchiré, écartelé, perforé, étouffé, décapité, amputé, écorché... Quoi de plus terrifiant que cette extraordinaire combinaison de tortures sur quatre roues?

Ajoutez à cela l’invraisemblable passion des conducteurs et conductrices –que je tiens tous pour des chauffards et chauffardes– pour tout ce qui peut accélérer ce suicide collectif qu’est la route des vacances: doubler par la droite, piler sec, zigzaguer, consulter son téléphone, picoler, se retourner pour distribuer des torgnoles aux mômes qui l’ont bien mérité, roupiller, régler son GPS, voire faire tout cela en même temps.

J'ai aussi la phobie des bouchons. Rien ne me terrorise plus que des bouchons. Une prison consentie, une camisole de force étouffante, un piège infernal.

Conduire est ma hantise. Rien ne me fait plus peur que de m’enfermer dans ces cercueils roulants. Dès que je suis sur la route, j’ai les jetons. Je sais que je vais mourir, ce n’est qu’une question de temps.

L’autoroute est une sorte de gigantesque complot destiné à me détruire, un film d'horreur. Sur mon pare-brise, j'ai scotché ma carte vitale à côté des macarons du contrôle technique et de l'assurance ultra-multi-risques.

Quand on me demande si c'est moi qui conduis.

Les gens roulent trop vite. Si ça ne tenait qu'à moi, il y aurait un radar tous les dix mètres.

À chaque fois que je double, je suis terrorisé. Alors je double en freinant, ce qui exaspère les voitures qui me suivent (car il y en a qui me suivent!) et qui me klaxonnent, me faisant alors perdre tous mes moyens.

Si je vois un feu vert, je ralentis, car l'orange n'est jamais bien loin. Même chez moi, j'écoute autoroute FM pour tout savoir à tout instant des accidents, bouchons, ralentissements, objets sur la chaussée et animaux divers –mes hantises de conducteur.

On me dit souvent: «Jean-Marc, tu n’es pas rationnel, conduire est un plaisir, les voitures sont sûres».

Foutaises.

Si les voitures étaient sûres, comment expliquez-vous qu’on y ait ajouté un, puis deux, puis six airbags, et demain probablement plusieurs centaines?

Harcèlement de route

Le seul camion qui ne me fait pas flipper est celui de Duras. Et encore.

À la limite, je peux accepter une confrontation à armes égales avec un autre automobiliste. Mais nous partageons la route avec des ennemis redoutables, des géants: les camions. Rien ne me fiche plus la trouille qu’un camion.

Depuis quelques années, les camionneurs ont décidé de transformer leurs tanks en traîneaux de Père Noël, avec des guirlandes partout. Ça les rend encore plus effrayants. La nuit, chacun de leurs lampions sonne comme du Dante: «Lasciate ogni speranza voi ch'entrate» [«Toi qui entres ici, abandonne tout espoir»].

Je vois ce camion comme une des bouches de l'enfer. Je ne peux pas m'empêcher de penser que ça va s'ouvrir et que des trucs vont tomber.

D'ailleurs, des trucs tombent. Tout le temps. Et nous, on est derrière, on attend sagement de les prendre sur la gueule.

Rien ne me fout plus les pétoches qu’un camion. Duel est pour moi un documentaire d’une fascinante réalité. Les routiers ne sont pas sains. Ce sont des tueurs. Hauts. Invincibles.

Rien ne m'épouvante plus qu’un camion. Enfin si, deux camions, qui se rapprochent, te serrent... Potentiellement, nous sommes tous la tranche de jambon d'un sandwich de camions.

Inévitable accident

Soyons honnêtes: certaines voitures me fichent autant la trouille que les camions.

En vrac, dès qu’une voiture est devant moi, tout est sujet à me mettre en transe: le conducteur qui pile sec, bien sûr, mais aussi les vélos accrochés à l’arrière, son pot d’échappement qui va tomber, la roue qui va se détacher, l’huile qui fuit et sur laquelle immanquablement je vais glisser, des gravillons qui vont péter mon pare-brise, les gamins qui lancent des objets par la fenêtre, dont des clous –oui, j’y ai pensé.

Et quand il n’y a pas de voiture, évidemment, je sais qu’un sanglier va me percuter.

À la différence des voitures de location (elles sont neuves, donc elles ne vont pas se disloquer tout de suite), ma propre voiture m’angoisse terriblement. Le moindre bruit suscite en moi des interrogations sans fin.

Lorsqu’il pleut, je trouve mes essuie-glaces inefficaces. Dans une descente, j’ai la certitude que les freins vont lâcher. Souvent, lorsque je suis en cinquième, j’ai la frousse de passer la marche arrière par inadvertance, et la perspective de ce mouvement inédit me glace.

Une fois, à un péage, j'ai crevé un pneu. J'ignore pourquoi, mais désormais, j'imagine chaque péage comme un traquenard, avec des clous partout. Prononcez «péage» très vite plusieurs fois: vous entendrez «piège».

Garagiste trop honnête

J’emmène souvent ma voiture chez le garagiste. Le plus souvent possible, en fait. Autrefois, après une révision, j’étais tranquille deux ou trois mois. Désormais, je roule en confiance une petite semaine, avant de paniquer à nouveau.

Il faut dire que j’ai un garagiste bourguignon, qui ne pousse pas à la défense, même face un Parisien affolé et ignare.

-Monsieur Proust, je suis désolé, mais il faudrait changer le filtre à huile. Ça vous fera quatre euros cinquante en plus.
- Oui, oui, bien sûr. Et les plaquettes de freins?
- Oh, elles sont encore bien, ça passera sans problème au contrôle technique.
- Ah mais si c'est ça, il faut les changer. Toutes! N’hésitez pas!
- Non, non, y'a aucune urgence.
- Mais si, changez tout! Et les pneus? Il ne faudrait pas les remplacer?

Évidemment, il n’en fait rien.

-Ah, au fait, et le bruit à l’arrière?

Ça fait deux fois que je lui parle de ce bruit à l’arrière.

-Ah oui, le bruit, alors ça, c’est [explication technique incompréhensible]. C’est rien du tout.
- Vous l’avez réparé? Y'a plus d’bruit?
- Mais non, pas besoin, c’est juste un
[...] frottement qui […] dans le […], et c’est pour ça que vous entendez un bruit. C’est rien, vraiment.
- Mais il faut le réparer!
- Mais non, je vous assure. On verra à la prochaine révision.

À ce moment-là, je suis prêt à lui acheter une voiture neuve, juste pour ne plus entendre le bruit.

Un moteur à...?

Je ne connais pas grand-chose en mécanique, mais le peu que j’en sais, «moteur à explosion», me suffit.

Explosion, donc. Un moteur est fait pour exploser. On n’y pense même plus, mais c’est son rôle, sa mission, sa raison d’être. Et on trouve ça normal, super chouette, de prendre place dans un caisson de dynamite.

Ce que j'imagine quand je mets la clé de contact.

Je passe mon temps à scruter la température du moteur –dès que ça dépasse dix degrés, je le vois comme une cocotte-minute prête à éclater. Mon moteur explosera, c’est certain; j’ignore seulement quand. Je vois à peu près comment ça va se passer: l’explosion surviendra en pleine vitesse sur une autoroute ,ou à l’arrêt dans un bouchon.

En pleine vitesse, ce serait mieux car je mourrais aussitôt, ce qui m’éviterait la honte d’affronter les regards faussement compatissants des autres automobilistes.

Les affres du doute s'emparent de moi lorsque je fais le plein (oui, j'ai aussi peur de la panne d'essence): diesel? Sans plomb 95? Sans plomb 98? Et si je mets la mauvaise essence, mon moteur va-t-il exploser?

L'humiliation de la fourrière

J’arrête là avec ma peur de mourir en voiture, car j’ai d’autres cauchemars. Rien qu’approcher une voiture, la mienne, me procure des frissons désagréables.

Première question: ma voiture est-elle là? Je crains TOUJOURS qu’elle ait été volée ou pire, qu’elle soit à la fourrière. La fourrière, humiliation parfaite.

Y accéder est en soi une épreuve. Rien n'est plus loin, rien n'est plus inaccessible que la fourrière. Y aller est un tel épuisement que l'on est déjà docile, soumis, lorsqu'on affronte, derrière leurs guichets en fer forgé, le regard condescendant et blasé de fonctionnaires roides qui exigent alors des sommes extravagantes, une signature tremblante et un sincère repentir avant de consentir à rendre les clefs d'une voiture qu'ils ont sadiquement parquée dans un sous-sol blafard.

Les yeux jaunes des pinces crocodiles

Et puis il y a une autre forme de peur: la honte.

Avoir une voiture sans savoir comment elle fonctionne m’expose à de nombreuses petites humiliations. Il y a ces mots étranges, assénés avec évidence par les spécialistes: «Ça, c’est typique du cardan» ou les fameux «joints de culasse» (existent-ils vraiment?) et qui me laissent coi. J’ai beau feindre une indifférence hautaine, je sais qu’il me faudra parfois solliciter leur aide.

Une panne de batterie, par exemple, m’obligera à quémander des «pinces croco». J’en ai acheté plein, je les ai toutes égarées et de toute façon, les brancher m’épouvante. Chaque seigneur de la route les a dans son coffre et sait savamment raccorder deux voitures. Voici venu le moment où je lui prodigue des remerciements d’autant plus sincères que je sais qu’il me méprise pour mon incapacité à rouler dans la vie. Évidemment, il me sourit. Il a pitié.

La honte m’accompagne partout. J’ai beau être un conducteur à douze points (c’est pas donné à tout le monde), il suffira d’une voiture derrière moi (IL ME JUGE, C’EST CERTAIN) pour que je rate un démarrage en côte.

J’ai douze points, car rien ne me fait plus honte que d’être flashé ou, pis, d’être sifflé par les gendarmes. Je deviens aussitôt un être vil, obséquieux, se répandant en excuses, se maudissant d’être né et prêt à céder sa voiture pour un euro symbolique pour éviter toute réprimande.

Je ne vous ferai jamais le coup de la panne

Ma voiture a un bruit. Non seulement ça me tétanise, mais en plus, je sais que toute le monde l’entend et se moque de moi et de mon épave pourrave qui fait un bruit.

Notez que je n'utilise JAMAIS le klaxon afin de ne déranger personne.

Et puis, j’ai peur et honte de la panne –oui, oui, mon psy sait.

Rien ne m’angoisse davantage que l’idée d’être coincé sur la bande d’arrêt d’urgence, à côté de ma bagnole dont le moteur brûle. Ma manivelle à la main, les mômes qui chialent, le gilet jaune fluo… Et tous ces conducteurs et conductrices qui passent, me regardent avec mépris et un petit sourire ironique aux lèvres –«bien fait», «quel tocard», «c'est celui dont la voiture a un bruit», «regarde, chérie, c’est le type du démarrage en côte!»– et continuent leur route, pendant que les gouttes de pluie burinent mon visage d’une humiliation poisseuse.

Je voulais vous souhaiter bonne route, mais je n'y arrive pas.

Jean-Marc Proust Journaliste

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