Santé

L’affaire des statines pourrait être la première d'une longue série de nouvelles crises sanitaires

Temps de lecture : 11 min

L’Académie nationale de médecine a cherché à comprendre les causes et les conséquences de la violente polémique suscitée, il y a cinq ans, par ces célèbres médicaments «anti-cholestérol». Édifiant.

Célèbre famille de médicaments, les statines sont très largement prescrites depuis vingt ans à travers le monde. | Joshua Coleman via Unsplash License by

On peut faire commencer l'affaire il y a cinq ans avec Philippe Even. Ce pneumologue-mandarin parisien à la longue carrière controversée avait, quelques mois auparavant, publié un retentissant Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux, une provocation cosignée avec Bernard Debré, alors député (UMP, Paris) et ancien spécialiste d’urologie.

Grisé par son succès, Philippe Even récidivait en cavalier seul et avec une cible majeure: les statines. Une cible de choix que cette célèbre famille de médicaments, très largement prescrits depuis vingt ans à travers le monde, pour réduire les risques cardiovasculaires associés aux anomalies des concentrations sanguines en cholestérol.

La vérité sur le cholestérol connut le succès que rencontrent habituellement en France les ouvrages expliquant au grand public (avec quelques accents complotistes) les dangers (réels ou fantasmés) des médicaments autorisés à être mis sur le marché. Un succès amplifié par quelques polémiques récurrentes sur plateaux radiotélévisés.

«Concernant les statines, le Pr Even n’est pas le premier à prendre les habits du procureur-dénonciateur, écrivions-nous alors sur Slate.fr. Il met ici les pas dans ceux d’un véritable croisé, le Dr Michel de Lorgeril, qui milite depuis plusieurs années comme on peut le voir sur le site de ce cardiologue et chercheur au CNRS dénonçant “la plus grande arnaque de la médecine scientifique”. La commercialisation d’une nouvelle édition de l’ouvrage accusateur du Dr de Lorgeril, Cholestérol, mensonges et propagandes, coïncide d’ailleurs avec la sortie en librairie du brûlot du Pr Even.»

Un réquisitoire pas sans fondement mais au caractère outrancier

Cinq ans après, le Pr Even et le Dr de Lorgeril ne sont plus guère invités sur les plateaux d’hier. Pour autant, les polémiques et les interrogations qu’ils déclenchèrent alors sont loin d’être éteintes. Et l’Académie nationale de médecine vient de relire, de manière originale, l’affaire des statines. Elle vient de rendre public un rapport riche d’enseignements, une sorte de contre-enquête professionnelle: «Efficacité et effets indésirables des statines: évidences et polémiques».

Que dire, raisonnablement, des statines? Que ce ne sont pas les médicaments miracles «anti-cholestérol» que Big Pharma (et ses innombrables relais) ont vantés. Mais que ce ne sont pas non plus des toxiques aveuglément mis sur le marché à prix d’or pour le plus grand bénéfice de l’industrie, des pharmaciens et des médecins. Efficaces pour prévenir les rechutes chez celles et ceux ayant déjà été victimes d’accidents vasculaires, les statines exposent aussi à certains effets indésirables (musculaires, hépatiques et rénaux) parfois graves. Et la vérité impose de souligner que les membres de cette famille de médicaments ont fait (et font encore) l’objet de prescriptions massives qui dépassent de beaucoup le cadre de leurs indications officielles: on les utilise ainsi en prévention dite «primaire» afin de prévenir les accidents cardiovasculaires avant qu’ils ne surviennent. Des débordements tacitement autorisés par les ministres de la Santé et les caisses d’assurance maladie sans que jamais ne soit calculé avec précision le rapport bénéfice-risque.

«L’importance donnée à ces ouvrages témoigne des travers de notre société –où scandale rime trop souvent avec succès.»

Il y a cinq ans, le Pr Even mitraillait à tout-va: les trucages étaient généralisés, les études biaisées, leurs auteurs étaient (au mieux) piégés par des conflits d’intérêts, les multinationales pharmaceutiques productrices organisaient une surconsommation médicamenteuse hors de prix et potentiellement à très haut risque. Un réquisitoire qui, dépassant les statines, n’était pas sans fondement mais dont le caractère souvent outrancier diminuait la portée. Ce pamphlet eut un effet inattendu. Il y eu ainsi, très rapidement, la publication dans plusieurs titres de la presse nationale et régionale (via l'AFP), d’un communiqué réunissant les responsables de treize associations de malades et sociétés savantes médicales.

Les auteurs disaient leurs inquiétudes devant la réaction de nombre de leurs patients qui, à la suite des deux livres «anti-statines», avaient décidé d’interrompre leur traitement pour excès de cholestérol ou diabète:

«De nombreux scientifiques ont souligné le côté provocateur et très imprécis de ces deux livres, par des auteurs dont les champs de compétence médicale sont à la fois limités et discutables dans ce domaine d’expertise. Beaucoup d’arguments avancés ne sont pas documentés ou simplement inexacts. L’importance donnée à ces ouvrages témoigne des travers de notre société –où scandale rime trop souvent avec succès– mais nous ramène aussi à une médecine d’un autre siècle, préjudiciable pour tous.»

Une affaire complexe et embarrassante pour la HAS

De la même manière, l’Association française des diabétiques prit publiquement position avec le communiqué «Halte aux déclarations tapageuses: les patients méritent mieux!». Mais il y eut aussi, en préalable, une réaction inhabituelle de la Haute autorité de santé (HAS):

«Depuis plusieurs mois, des affaires ont secoué le monde de la santé. Le scandale du Mediator mais également celui des prothèses mammaires, les débats autour des pilules de 3e génération ont pu entamer la confiance des Français dans le système de santé. La sortie annoncée dans les prochains jours d’un nouveau livre très critique sur les statines risque d’augmenter encore cette défiance à l’égard des traitements existants et de ceux qui les prescrivent chaque jour pour soigner.

Ce livre, qui fait suite à un premier ouvrage sur l’inutilité et la dangerosité des médicaments paru à l’automne dernier condamne sans appel le recours aux statines dans la prise en charge de l’hypercholestérolémie. Celle-ci n’est le plus souvent pas une maladie, mais elle augmente le risque de survenue de maladie cardiovasculaire. À plus forte raison si elle est associée à un autre facteur de risque, diabète, hypertension artérielle, tabagisme, ... et quand elle est présente chez des malades qui ont déjà fait un accident cardiaque ou vasculaire. La prendre en charge s’avère donc indispensable pour certains malades […]

Inquiéter les malades, provoquer leur défiance vis-à-vis d’un traitement utile et vis-à-vis des médecins qui prescrivent leur traitement n’est pas responsable. Faire courir le risque d’arrêter leur traitement à des malades qui en ont réellement besoin fait porter une responsabilité lourde à l’auteur de ce livre.»

À dire vrai, l’affaire était complexe, embarrassante. Car tout en s’élevant contre les possibles conséquences des outrances du Pr Philippe Even, la HAS reconnaissait, dans une forme d’euphémisme, l’existence «d’un certain mésusage des statines en France». Un trop grand nombre de prescriptions médicales était injustifiées, concernant des personnes qui n’étaient pas «à haut risque» d’accidents cardiovasculaires et ce alors même que les effets secondaires indésirables de ces médicaments sont parfaitement établis. Et dans le même temps, Prescrirerevue totalement indépendante de l’industrie pharmaceutique– publiait une mise au point indiscutable quant aux données médicales connues sur le sujet.

La mortalité globale a augmenté en même temps que les taux d’interruption des traitements

Cinq ans plus tard, donc, l’Académie nationale de médecine revient sur l’affaire avec un rapport rédigé sous la direction du Pr Michel Komajda (CHU Pitié-Salpêtrière, Paris)1. Un rapport qui vise à analyser «de manière objective les preuves en faveur de l'efficacité, de l'efficience et des effets indésirables des traitements par statines», mais aussi à «étudier les raisons qui sous-tendent la polémique et les conséquences pour la population des arrêts intempestifs de traitement». Comprendre, en d’autres termes, les raisons d’un paradoxe qui veut qu’une classe de médicaments ayant amplement démontré les preuves de son efficacité dans des indications précises puisse, au-delà des seuls ouvrages des Dr Even et de Lorgeril, faire l’objet de contoverses virulentes et récurrentes.

«En dépit de ces évidences, observe l’Académie, des campagnes polémiques niant les bénéfices de ces traitements et soutenant l’hypothèse de leur dangerosité, ont trouvé un écho certain dans la population et conduit un certain nombre de patients à abandonner leur traitement et certains médecins à douter de l’intérêt de cette classe de médicaments.» Après avoir fait la synthèse de tout ce qui est aujourd’hui connu des statines et du cholestérol dans les publications médicales et scientifiques, les auteurs abordent leur sujet principal: la «crise médiatique» française de 2013 et ses conséquences.

«La crise des statines révèle d’importantes évolutions dans la relation de nos concitoyens à la médecine.»

Publiée l’an dernier, une première étude originale réalisée à partir des données nationales de l’Assurance maladie et représentative de la population fournit des données objectives. Elle montre que les taux d’interruption des traitements par statines ont augmenté significativement en 2013 par rapport à 2012 –et ce de 26% chez les patients en prévention secondaire, de 40% chez les patients à risque cardiovasculaire modéré et de 53% chez les patients à risque cardiovasculaire faible. Elle montre aussi que la mortalité globale a augmenté chez les personnes traitées en prévention secondaire et celles à risque modéré.

«Une seconde étude de l’Assurance maladie est en cours de publication, ajoutent les auteurs. Elle montre que chez des utilisateurs réguliers depuis plus d’un an en prévention secondaire (et donc à risque cardiovasculaire majeur), l’arrêt des statines entraînait un risque de décès ou d’accident cardiovasculaire dans les trois mois suivant l'arrêt trois fois supérieur à celui des patients qui n’avaient pas arrêté leur traitement.» Sans vouloir chercher à établir de lien de causalité immédiat avec la polémique de 2013, l’Académie de médecine souligne ainsi les risques inhérents aux interruptions de traitement comme y incitaient les auteurs des deux ouvrages. Pour autant, la même Assurance maladie ne semble guère intéressée par les autres aspects de ce dossier majeur: le nombre des prescriptions injustifiées et leur coût indu pour la collectivité.

La France n’a pas été le seul pays concerné: les statines ont été la cible de polémiques similaires au Royaume-Uni et au Danemark avec des conséquences identiques bien que plus modérées. «Les arrêts de statines auraient augmenté d’environ 10% après les périodes de polémique et ces arrêts auraient été accompagnés d’une augmentation de 26% des infarctus du myocarde et de 18% de la mortalité cardiovasculaire, peut-on lire dans le rapport. Ces données confirment que l’arrêt des statines chez les sujets à haut risque cardiovasculaire soit en prévention secondaire, soit en prévention primaire, est délétère et il convient d’informer la population du risque encouru dans ce contexte.»

Comment, au-delà des statines et du cholestérol, comprendre l’émergence et le développement de tels phénomènes? «La crise des statines révèle d’importantes évolutions dans la relation de nos concitoyens à la médecine», analyse l’Académie qui voit ici la conjugaison de plusieurs phénomènes sociologiques conduisant à un décalage croissant entre l’état de la connaissance biomédicale et le discours médiatique dominant vis-à-vis des statines.

Une défiance amplifiée par les réseaux socionumériques

Cette défiance intervient selon elle dans un contexte de transition dans la manière dont les sociétés appréhendent les risques sanitaires: oubli ou presque des risques «naturels» (comme les épidémies ou les inondations) et focalisation des angoisses sur les risques «manufacturés» (produits par les activités humaines). Cette transition actuellement en marche rapide s’est par ailleurs accompagnée d’un changement majeur dans les représentations sociales de la «nature». Cette dernière est désormais majoritairement perçue comme une entité intrinsèquement bonne, généreuse et bienfaisante –ce qui expliquerait, selon l’Académie de médecine, le regain d’intérêt pour les pratiques alternatives (homéopathie, naturopathie, acupuncture, chiropractie, etc.).

«Cette défiance croissante a permis l’émergence sur la scène publique, et notamment dans les médias de masse (télévisions, radios, presse), de nombreux acteurs qui –en dépit de leur absence d’expertise avérée dans les champs concernés– se caractérisent généralement par des prises de positions radicales ou polémiques sur la plupart des questions de santé.

Enfin, il faut souligner que les réseaux numériques et les médias sociaux ont joué un rôle majeur dans la multiplication de ces controverses dans l’espace public. Jusqu’à une époque récente, les thèses hétérodoxes en matière de santé restaient en effet surtout confinées à des revues alternatives diffusées localement par une constellation de petits groupes d’activistes. Au cours de ces dernières années, le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a largement permis de désenclaver puis de démocratiser ces théories alternatives, à tel point que les principaux portails d’information en ligne sont aujourd’hui saturés de rumeurs et de “fausses nouvelles” qui contribuent largement à désinformer les patients en recherche de réponse à des questions légitimes sur leurs maladies et leurs traitements

Tout ceci participerait à l’émergence «d’un marché cognitif autour du conspirationnisme médical», de nombreux acteurs ayant su opportunément se saisir de ces nouveaux sujets pour accroître leur visibilité –ou plus prosaïquement «pour transformer la curiosité et l’intérêt de nos concitoyens pour les questions de sécurité sanitaire en ressources économiques». Pour l’Académie, l’affaire des statines pourrait n’être qu’un premier épisode dans une longue série de crises sanitaires d’un nouveau type. Et ce d’autant que la société française –plus que d’autres– est confrontée à une crise de confiance majeure vis-à-vis de ses institutions. Une crise multiforme qui se traduit notamment par une perte de confiance des citoyens «dans l’idée que leurs élites se soucient avant tout de la recherche du bien commun et de la défense des intérêts du plus grand nombre».

Et si cette crise affecte avant tout les institutions politiques et économiques, les institutions sanitaires ne sont en rien épargnées par ce mouvement de défiance, mouvement alimenté par une série impressionnante d’affaires comme celles du sang contaminé, de l’amiante ou du Mediator. Des affaires dont l’institution judiciaire ne s’empare qu’au moment où la mémoire collective commence à s’effacer.

1 En marge de ce rapport, le Pr Komajda et les huit autres auteurs détaillent publiquement, lorsqu’ils existent, les liens d’intérêts qu’ils ont avec différentes entreprises de l’industrie pharmaceutique. Si ce rapport a été adopté en séance par une majorité des membres de l’Académie, il n’a pas fait l’unanimité: le décompte rapporte 43 voix pour, 14 voix contre et 19 abstentions. «Le nombre de voix contre est inhabituel. Généralement, seul un ou deux membres s’opposent ainsi à ce type de rapport», commente sur le site Medscape édition française, un médecin hospitalier qui, malheureusement, a «souhaité garder l’anonymat». Selon lui, les potentiels liens d'intérêts des auteurs, «qui questionnent sur leur légitimité à écrire ce rapport», ne sont peut-être pas étrangers aux réticences exprimées lors du vote. Retourner à l'article

Jean-Yves Nau Journaliste

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