Sociéte / Sports

Le sport en banlieue: «Sois bon avec le ballon ou crève»

Temps de lecture : 10 min

Loin du sport de haut niveau prôné par l'État, les populations des banlieues dites sensibles s'organisent pour développer un sport loisir.

Extrait du documentaire Ballon sur bitume. | Capture d'écran via YouTube
Extrait du documentaire Ballon sur bitume. | Capture d'écran via YouTube

Il déborde un premier défenseur par la droite, en dribble un deuxième par la gauche avant de repiquer plein axe. Face à lui, grande ouverte, la cage adverse. Ici, à Sarcelles, tout le monde le sait: lorsque Djamil est lancé balle au pied et qu'il commence à prendre de la vitesse, plus personne ne peut l'arrêter. Le scénario est écrit. But. Comme les stars du football, il enlève son maillot, celui de Griezmann à l'Euro 2016. Souvenir de ce moment fatidique où la France est passée à un poteau du titre. Un Euro 2016 à domicile, dont ici, à Sarcelles, on n'a pas vraiment vu la couleur. «Nous on était à l'extérieur, raconte Djamil en renfilant son maillot. Je me rappelle de mes potes parisiens qui me racontaient l'ambiance de folie là-bas, les fan-zones, tout ça. C'est con, c'est à quelques stations de RER, mais c'est comme si on était dans deux mondes différents. Nous, notre fan-zone, c'était le McDo du coin.»

Ce n'est pas la première fois que Djamil et ses partenaires de football constatent le désintérêt de la France à leur égard. «Les lumières et les paillettes, elles sont pas pour nous, c'est tout. Ici, soit tu es champion du monde, soit tu n'es rien. Le sport pour s'amuser, pour se détendre, pour la forme, ça n'intéresse pas. Si tu n'es pas le futur Mbappé, tu n'existes pas.» Du coup, ils organisent leurs propres tournois hors de la fédération, comme beaucoup d'autres jeunes en banlieue.

Le sport et le rap ne sont pas des remèdes miracles

Benjamin Coignet dirige l'Agence pour l'éducation par le sport, une association partenaire du ministère des Sports qui a accompagné en vingt ans plus de 6.500 initiatives de formation des jeunes. Il partage la colère de Djamil: «L'État considère la banlieue comme un vivier du sport français, regrette-t-il. L'idée, c'est de faire de quelques sportifs d'exception un repère pour les autres, une élite qui n'est en fait qu'une illusion tant les places sont rares». Il a fait sa thèse en sociologie sur l'innovation sociale dans les associations sportives de ces quartiers, et constaté cette obsession sur les terrains. «Il n'y a pas de logique de sport-loisir ou de sport-santé dans les quartiers, comme c'est le cas dans le reste de la France, mais une conception de sport-élite très particulière. À cause de cette politique uniquement tournée vers l'excellence, la pratique du sport au quotidien est délaissée», souligne-t-il.

Intégrer les jeunes des banlieues par le sport, tel a été le grand fantasme français, depuis les années 1960 et la première politique sportive de l'État dans ces zones sensibles. Et comme toute idée reçue, elle a sa part de vérité. «Il est démontré que les jeunes qui pratiquent du sport, que ce soit en club ou juste dans leurs loisirs, ont de meilleures notes, décrochent moins et ont de meilleures carrières que la moyenne. Le sport éducatif, ce n'est pas une légende», soutient Gilles Vieille-Marchiset, directeur de l'unité de recherche Sport et Sciences sociales à l'université de Strasbourg.

«On utilise uniquement le sport pour intégrer les migrants, et cela ne fonctionne pas.»

Dans la théorie, cela fonctionne, mais dans la pratique, les politiques de l'État sont loin d'avoir le résultat escompté. «Quand on a un problème en banlieue, on sort le sport ou le rap comme remède miracle», soupire Julian Jappert, le directeur de Sport et citoyenneté, un think tank sur l'impact sociétal du sport qui compte 350 experts pluridisciplinaires et indépendants. «Le sport a des vertus sur la civilité, mais à lui seul, il n'a pas une capacité de réponse aussi grande que l'État l'espère. Ces politiques de la ville sont des échecs parce qu'elles ne sont pas intégrées à une réponse plus globale. On le voit particulièrement avec les migrants en ce moment: on utilise uniquement le sport pour les intégrer, et cela ne fonctionne pas.»

Cet ancien juriste et lobbyiste dans le business du sport appelle l'État à adopter une stratégie globale: «La rénovation des espaces et de l'équipement sportif n'est pas pensée. Il n'y a pas de réelle politique incitative pour la pratique de l'activité physique, pas de diversité des pratiques avec des sports émergents comme on peut trouver sur d'autres territoires».

Peu de diversité dans les équipements sportifs

Le sport d'élite prôné par l'État et les fédérations ne séduit plus vraiment. La légende de l'ascension sociale par le sport de haut niveau a fait son temps. Un conte national que démythifie notamment l'Union française des œuvres laïques d'éducation physique (Ufolep). Difficile quand on pratique le sport en France de passer à côté de ce géant qui compte quelque 380.000 licenciés répartis dans 8.500 associations sur 24.000 communes. Adil El Ouadehe, son directeur technique national adjoint, voit bien que dans les banlieues dites sensibles, le mythe de l'ascenseur social sportif est sérieusement ébranlé. «Ça ne passe plus. 3% seulement des jeunes des centres de formation deviennent footballeurs professionnels dans toute la France. Statistiquement, malgré tous les obstacles, un jeune de banlieue a plus de chances de devenir médecin», calcule-t-il.

Gilles Vieille-Marchiset constate lui aussi les conséquences désastreuses de cette politique: «Cette logique de détection des talents se fait au détriment d'un sport pratiqué par le commun des mortels. C'est une véritable instrumentalisation idéologique de faire perdurer ce rêve de réussite sportive. D'ailleurs, il n'y a aucun chiffre à ce sujet, juste une illusion». Qui rend la pénurie d'équipements sportifs standards encore plus criante. «Manque d'équipements et d'animateurs, manque de communication entre les différents acteurs, manque d'adaptation de l'offre sportive par rapport aux attentes et aux horaires de la population», recense Philippe Machu, directeur de l'Ufolep.

Illustration: Fleur Moreau

Présente en banlieue, l'association essaie de diversifier une offre sportive bien maigre. «Avec notre section multisport, nous essayons de sortir de ce cliché “foot foot foot” et de proposer d'autres activités plus codifiées pour qu'à travers le plaisir de jouer, il y ait aussi la découverte de l'autre, de comment agir et vivre ensemble.»

Un premier rapport intitulé «Équipements sportifs et freins à la pratique sportive en Zus», commandé en 2014 par le ministère des Sports, montre l'ampleur du problème: alors que 7% de la population française vit dans ces quartiers, celle-ci ne profite que de 3% de l'équipement sportif du territoire, avec 22 équipements pour 10.000 habitants, contre 49 pour la moyenne nationale. Plus de deux fois moins. «Dans les plans de rénovation urbaine depuis plus de quinze ans, on n'a pas forcément pris en compte les espaces sportifs, confirme Benjamin Coignet. Il y a une réelle carence à la fois en quantité mais surtout en diversité.» Sur les 161 types d'équipements sportifs existants en France, seuls 88 ont été recensés en banlieue, contre 158 en moyenne dans le reste du pays.

«On est les grands oubliés du sport»

Le rapport «Le sport en banlieue», publié deux ans auparavant par l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, a rappelé avec force ce double déséquilibre. Les maires de vingt-neuf banlieues y pointent le sur-investissement de l'État dans les «sports d'excellence» au détriment du sport pour tous et jugent prioritaire de changer la donne. Dans plus d'un tiers de ces villes, la population est au diapason et rêve d'un sport sans horaires, sans encadrement ni compétition, et d'équipements spécialisés comme les courts de tennis et de nouvelles piscines. «Un pote avait demandé à un éducateur des cours de tennis, tu aurais vu la tête qu'il a tirée, se souvient Djamil. On subit ce cliché, mais plus on le subit, plus on s'enferme dedans. Si t'aimes pas le foot ou le basket ici, tu ne fais rien. Sois bon avec le ballon ou crève.»

Son maillot tricolore sur les épaules, Djamil sourit. «Je n'ai pas besoin du sport pour me sentir français, dit-il en embrassant l'écusson. Mais ce qui est sûr, c'est que si je ne me sentais pas intégré, ce ne seraient pas les pseudo-politiques sportives de l'État pour nous qui me feraient dire “Vive la République!”.»

L'analyse de Benjamin Coignet est sévère: l'État, à force de vouloir tout faire, se perd et n'est efficace nulle part. «Il veut à la fois créer une nation d'excellence sportive, à travers les JO et les grandes compétitions internationales, et prétend défendre le sport pour tous. Deux visions diamétralement opposées.» Une situation que dénonce également Gilles Vieille-Marchiset. «On ne peut pas lancer un plan citoyen du sport et ne lui accorder que quelques millions d'euros tout en accueillant les Jeux olympiques, tempête-t-il. Les budgets de l'État sont totalement disproportionnés, et vont toujours vers le sport de haut niveau. La France se lance dans l'organisation d'événements internationaux toujours plus grands, et oublie les plus défavorisés. Le Centre national de développement du sport (CNDS) est pensé pour les grands événements nationaux, et non pour les centres amateurs.»

Annoncés en grande pompe par Emmanuel Macron et Anne Hidalgo lors de l'été 2017, les Jeux olympiques de 2024 promettent de bénéficier à un Grand Paris s'étendant bien plus loin que les frontières intra-muros de la Ville Lumière. De quoi enfin sortir de l'ombre? Pour Djamil, il n'y a que peu d'espoir, pas plus que d'excitation. «Plus le pays organise d'événements de fous, plus on se sent lésés de n'en tirer, nous, aucun profit. On est les grands oubliés du sport.»

Une population actrice ou spectatrice?

Beaucoup d'associations plaident pour que les JO de 2024 mettent en lumière le sport dans les banlieues populaires. Le think tank Sport et Citoyenneté avait écrit le 9 janvier 2017 une tribune dans Le Monde revendiquant des «quartiers olympiques» et une vraie prise d'initiative pour l'intégration des jeunes issus de l'immigration. Un an plus tard, son directeur se montre vigilant: «Il faut veiller à ce qu'il y ait un héritage réel et durable des Jeux».

Dans le même temps, l'Ufolep invoque également des Jeux pour tous. «Cette fois-ci, il ne faut pas oublier ces populations qui n'accèdent pas aux pratiques sportives, appelle de ses vœux son directeur. Toute la lumière qui va être apportée par les JO 2024 doit servir à éclairer ces populations et donner envie de pratiquer le sport. Il faut, dans la feuille de route de la ministre, rééquilibrer les choses, notamment sur le plan de la santé. Le déséquilibre actuel est énorme alors que la population des banlieues est plus sujette à l'obésité et aux addictions que la moyenne française.»

Loin des feux des projecteurs tant convoités, une lueur d'espoir brille dans le discours du directeur de l'Ufolep: «Il y a encore une recherche majoritaire de sport visible et médiatisé. Mais de nombreuses collectivités ont compris qu'une ville plus sportive a plus de charme et plus de chances d'attirer les cadres moyens et les entreprises».

«La seule chose que ça va mettre en lumière, ce sont les athlètes de haut niveau.»

Benjamin Coignet attend, quant à lui, une plus grande réflexion sur la mobilité sportive. «Aujourd'hui, on raisonne en termes de désenclavement et de sport de proximité, observe-t-il. Mais il faut penser à la mobilité. Pour que les habitants sortent des banlieues pour aller dans des espaces de loisirs hors de leurs murs, il faudrait générer une mobilité sportive pour générer une ouverture, une mobilité territoriale.» Des vœux pieux pour Adil El Ouadehe, beaucoup plus circonspect: «Des Jeux pour tous, c'est une incantation qu'on répète, mais la réalité c'est qu'ils ont vocation à rendre la population spectatrice de l'événement, pas actrice. La seule chose que ça va mettre en lumière, ce sont les athlètes de haut niveau».

En attendant le jour hypothétique où l’État s'intéressera à eux, les autres sportifs de banlieue s'organisent. «On n'a pas envie d'être des victimes non plus, prévient Djamil. On peut se débrouiller seuls.» Gilles Vieille-Marchiset a étudié ces sports autogérés dans les zones sensibles. «Ce sont des pratiques sportives différentes, plus tournées vers le spectacle et le beau geste que le résultat brut, décrit-il. Elles ne naissent pas en opposition avec le sport fédéral, d'ailleurs de nombreux sportifs font les deux. On note chez les pratiquants moins d'échec scolaire et une ascension sociale supérieure à la moyenne. Contrairement au cliché, le sport de rue est sain et est même une activité plus structurante que le sport compétitif.»

Réappropriation des sports collectifs

Ironie de l'histoire, ces disciplines auto-organisées ont grandi dans le sillage de ces grand-messes sportives ultra-médiatisées. La Dream Team américaine de basketball aux JO de Barcelone en 1992 et bien sûr la France en 1998 au football ont marqué les générations banlieusardes et donné une énorme impulsion à la pratique sportive. Faute de moyens, les jeunes se sont débrouillés, générant d'après le sociologue Michel Fize  des «micro-sociétés démocratiques, bâties sur l’égalité et la fraternité d’abord», comme il le note dans son ouvrage Les bandes: l'entre-soi adolescent. Ces jeunes, habitués à s'impliquer, apprécieraient d'ailleurs le travail associatif (pour l'environnement, contre le racisme), à la seule condition d'avoir leur mot à dire et de pouvoir maîtriser les décisions qui les concernent.

«Heureusement qu'ils n'ont pas attendu les fédérations, s'exclame Adil El Ouadehe. Dans les banlieues, pour tous les sujets relatifs à l'éducation populaire et au fait associatif, les gens se sont toujours auto-organisés pour compenser le manque des institutions. Et cela fonctionne.»

Gilles Vieille-Marchiset se passionne pour la réappropriation par les habitants de ces sports collectifs, transformés par la population pour rompre avec la compétition fédérale. «Ces pratiques sportives auto-organisées sont une première version de la prise en charge des habitants des quartiers d’habitat social», note-t-il.

Loin de ces considérations, Djamil reprend son ballon et rentre chez lui. «Honnêtement, quand on joue, on ne pense pas entre deux dribbles “Ah tiens, je sens que je me construis”, rigole-t-il. Mais c'est vrai que le sport entre nous demande certaines valeurs d'écoute et de respect, sinon ça part en couille.»

Rendez-vous est pris le lendemain à la même heure pour les demi-finales. Il amènera pour l'occasion son maillot d'Eric Cantona, un autre numéro 7 et l'un des footballeurs les plus populaires ici. «Mais un enfant des beaux quartiers marseillais», rappelle-t-il. Pour décrire la situation des athlètes qui n'ont pas eu la chance d'être nés dans les arrondissements aisés d'une grande ville, il cite d'ailleurs Canto, en grand adepte des citations marquantes: «La vie est toujours trop cruelle. Tout ce que nous pouvons faire, c'est essayer de passer le ballon et laisser le soleil briller. En espérant qu'il brille pour tout le monde». Pour l'instant, c'est loin d'être le cas.

Jean-Loup Delmas

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