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Turquie: Erdogan va pouvoir occuper la fonction qu'il a modelée selon son désir autocratique

Temps de lecture : 5 min

Recep Tayyip Erdogan a été réélu dès le premier tour président de la République de Turquie le 24 juin, dans un contexte de dénonciation de fraudes électorales par l'opposition.

Recep Tayyip Erdogan et sa femme Emine au siège de l'AKP à Ankara (Turquie), le 25 juin 2018 | Adem Altan / AFP
Recep Tayyip Erdogan et sa femme Emine au siège de l'AKP à Ankara (Turquie), le 25 juin 2018 | Adem Altan / AFP

Ce moment, il l’a espéré, voulu, préparé. Pas à pas. Depuis des années. La ligne d’arrivée à peine franchie, dimanche 24 juin au soir, Recep Tayyip Erdogan n’a d'ailleurs pas attendu que le Conseil électoral supérieur (YSK) valide les résultats des élections pour annoncer sa victoire et devenir enfin le véritable «reïs», le maître de son pays, en disposer des pouvoirs et être reconnu comme tel.

Premier ministre depuis 2003, il lui a fallu pendant des années tenir compte des réticences des présidents en poste –Ahmet Necdet Sezer, un digne représentant de l’establishment kémaliste honni, jusqu’en 2007, puis Abdullah Gül jusqu'en 2014, co-fondateur du Parti de la Justice et du développement (AKP), son frère ennemi et rival supposé.

«Cadeau du ciel» de 2016

En ces années-là, il faut également rendre des comptes au Parlement. Premier ministre, il tente de faire adopter une constitution plus musclée et à son avantage, mais la commission constitutionnelle réunie en 2011, profondément opposée à la mise en place d’un régime présidentiel, renâcle –compte tenu de l'histoire turque, la classe politique se méfie du pouvoir personnel.

Tenace, Erdogan réussit cependant à obtenir l’élection au suffrage universel du chef de l’État, titre qui lui revint en 2014, même si celui-ci se trouve flanqué sur le papier d’un Premier ministre, responsable devant la Grande Assemblée nationale de Turquie. Il est en réalité le maître, alors qu’officiellement, le régime parlementaire n’accorde que de faibles prérogatives au chef de l’État.

Survient l’occasion rêvée, un «cadeau du ciel», dira-t-il: la tentative de putsch militaire du 15 juillet 2016. Erdogan passe à la vitesse supérieure, proclame la nation en danger, fait appel au peuple, déclare l’état d’urgence. Le voilà muni des pleins pouvoirs –mais, et il en a conscience, pour une période forcément limitée.

La mobilisation patriotique est l’occasion d’enfin imposer la réforme de la Constitution qui lui est refusée depuis si longtemps. Il rallie à son plan le Parti d'action nationaliste (MHP, extrême droite), et obtient au forceps le vote de la réforme en janvier 2017, ratifiée dans la foulée par un référendum, organisé en avril.

La Constitution modifiée n'est censée s’appliquer qu’après les nouvelles élections, prévues pour novembre 2019, mais l’état d’urgence –régulièrement prolongé– donne déjà à Erdogan le pouvoir sans guère de limites prévu par la réforme.

Mise en place d'un contexte favorable

Début 2018, l’économie turque jusque-là plutôt florissante ralentit. Or n’est-ce pas le progrès indéniable des revenus du pays et de sa population qui a fait le succès du président? Il faut agir, et vite.

Une salve de quatre décisions déterminantes est lancée: accord électoral avec le MHP pour s’assurer des chances d’obtenir le soutien majoritaire de l’Assemblée, annonce de la tenue des élections législatives et présidentielle seize mois en avance –sans attendre le retournement de l’économie, prolongation de l’état d’urgence, qui permet le contrôle de l’opinion, et adoption d’une réforme électorale facilitant de nombreuses manipulations.

Le renforcement des interventions militaires à l’extérieur contre le PYD-YPG, déclinaison syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, en guerre contre l’État turc depuis 1984), et la répression à l’intérieur contre les cadres du Parti démocratique des peuples (HDP) soutenant l’autonomie kurde en Turquie soudent la population turque au-delà du seul électorat islamo-conservateur du Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdogan.

Le contexte était donc propice à la victoire Recep Tayyip Erdogan, d'autant que ce dernier a pris tous les moyens pour ne pas rater l’occasion unique –et anticipée– de remporter les deux scrutins du 24 juin: il a cumulé maîtrise du calendrier, dispositions électorales favorables et mobilisation des ressources publiques, à défaut de permettre une campagne équilibrée.

Élu au premier tour

Le résultat est au rendez-vous. Le voilà élu président de la République au premier tour. Son score est somme toute modeste (autour de 52,5 %), mais finalement assez commode pour crédibiliser sa démarche démocratique: «On n’est pas en Égypte, ni en Russie», pourra-t-il arguer.

L’«Alliance du peuple» qu’il a conclue avec les ultra-nationalistes d’extrême droite obtient la majorité absolue au Parlement, avec plus de 53% des votes et 343 des 600 sièges –même si le résultat de l'AKP est en deçà de ses espérances (41%) et ne lui permet pas de disposer à lui seul de la majorité parlementaire.

Célébrations devant le siège de l'AKP à Istanbul, le 24 juin 2018 | Yasin Akgul / AFP

Le très faible résultat (moins de 2%) obtenu par les islamistes du Parti de la félicité (SP), la matrice d’Erdogan, et par le Parti de la cause libre, le parti kurde issu du Hezbollah de Turquie, signifie qu’il a réussi son OPA sur le noyau dur des islamistes turcs et qu'il les a ramenés dans le giron de son parti islamo-nationaliste.

Dans l’opposition, le beau score du Parti démocratique des peuples (HDP), le parti autonomiste kurde de gauche est à souligner, qui devrait permettre à son leader Selahattin Demirtas de quitter sa prison et de siéger à l’Assemblée. Un succès qui contraste avec le score décevant du vieux parti kémaliste, le Parti républicain du peuple (CHP, 22%) qui n’a pas su profiter du charisme de son leader et candidat à la présidentielle Muharrem İnce, lequel a pourtant recueilli 30% des voix.

Concentration des pouvoirs

L'état d’urgence, devenu inutile, devrait être bientôt levé. La réforme constitutionnelle, qui entrera en vigueur dès l’intronisation du nouveau chef de l’État, donne à Erdogan des pouvoirs considérables: plus de Premier ministre et de Conseil des ministres, le président dispose seul de la totalité d’un pouvoir exécutif renforcé.

En tant que chef du parti vainqueur des élections législatives, il contrôle également le Parlement –quoiqu’il lui faudra composer avec le MHP, l’autre grand vainqueur auquel il s’est allié.

La réforme, tout en affirmant l’impartialité du pouvoir judiciaire, place celui-ci sous la tutelle du chef de l’État: les membres du Conseil des juges et des procureurs –qui a la main sur la nomination et le contrôle des magistrats– sont nommés par le président et l’Assemblée nationale. C’en est fini de la théorie des poids et contrepoids, principe essentiel d'un régime présidentiel démocratique: Recep Tayyip Erdogan est bien le maître.

Installé pour quinze ans?

Quelles conséquences? Tout va dépendre de l’homme et de ses intentions. Il pourrait, s'il revenait à son attitude initiale des années 2002-2005, être un chef de l’État libéral. Mais son tempérament autocratique le poussera sans doute plus volontiers dans le sens inverse, prolongeant ainsi les traditions autoritaires de la culture politique turque, et vers un positionnement anti-européen et anti-occidental –qui pour l'instant ne lui a somme toute pas mal réussi.

Faut-il craindre que la répression se poursuive, et que celles et ceux actuellement condamnés à de très lourdes peines de prison sur des accusations parfois fantaisistes de soutien du terrorisme ne croupissent des années encore dans leurs geôles? Cela n’est pas exclu, tout comme un coup de théâtre inverse ne l'est pas non plus, tant le Président peut désormais imposer sans contrôle ni limite ses vues et ses lubies, en proclamant à la face du monde qu’il est le souverain démocratique d’un peuple qui a retrouvé sa fierté nationale en phase avec son passé ottoman.

Recep Tayyip Erdogan peut accomplir deux mandats de cinq années –voire un troisième, s’il appelle à des élections anticipées le moment venu. Autrement dit, le voilà possiblement installé jusqu'en 2033, ayant réussi la synthèse entre le nationalisme turc porté par le kémalisme et l'islamisme qui en fut longtemps le rival.

Ariane Bonzon Journaliste

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