Monde

Pour reconstruire Haïti, il va falloir mettre de l'ordre dans l'aide

Clare Lockhart, mis à jour le 07.02.2010 à 14 h 40

L'un des défis clés est de donner des instructions avisées aux acteurs de la reconstruction afin que les bonnes décisions soient prises.

bulldozer-haiti

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La catastrophe d'Haïti appelle une immense responsabilité de la part de la communauté internationale: celle d'apporter une réponse sage et mesurée. Dans l'immédiat, les priorités sont évidemment de fournir une aide d'urgence qui permette de sauver le plus de vies, de contenir les épidémies et d'apporter un soutien psychologique aux familles de victimes et aux blessés. Grâce aux leçons tirées à la suite d'autres catastrophes humanitaires, certains écueils peuvent être évités. Alors qu'un grand nombre de bénévoles et d'organisations continuent de gérer sur le terrain les conséquences dramatiques du séisme, l'un des défis clés est de donner des instructions avisées aux acteurs de la reconstruction afin que les bonnes décisions soient prises.

Allier discipline et flexibilité

Pour ce faire, il faut mettre en œuvre un système de gestion qui allie la discipline militaire du commandement et du contrôle —et le maintien de l'ordre— à la flexibilité nécessaire pour faire face à des circonstances en évolution perpétuelle. Cette tâche incombera au gouvernement américain, représenté par l'ambassadeur américain en Haïti, lequel sera appuyé par l'armée sous le commandement du lieutenant-général Ken Keen (ce dernier assurera le gros du transport et de la logistique). Même si l'argent abonde, les équipes de secours sont importantes et le nombre de vivres considérable, les plus grands défis consisteront à collecter des informations, à les traiter efficacement et à assurer une planification logistique optimale, afin de mettre en adéquation ces ressources et les besoins prioritaires de la population.

Bien qu'une efficacité absolue soit très difficile à obtenir, on peut éviter bien des gaspillages en matière d'aide et empêcher que la corruption ne fasse échouer le processus.

En premier lieu, les donateurs doivent s'assurer d'une totale transparence dans le suivi des fonds. On peut d'emblée mettre en place des systèmes de transparence. (Les donateurs doivent toutefois être conscients que des erreurs seront inévitables.)

Eviter les doublons

Deuxièmement, une meilleure conception des programmes devrait permettre d'éviter les doublons en matière de conclusion de contrats. Il faut accorder une entière confiance aux communautés et leur confier la gestion de leurs dossiers de façon autonome. Des règles simples et justes doivent régler le problème des dotations financières aléatoires susceptibles d'engendrer rancœurs et méfiance. Le Programme de solidarité nationale de l'Afghanistan est un exemple de projet qui concerne directement les communautés; elles ont le pouvoir de prendre leurs propres décisions au sujet de l'utilisation des ressources.

Une fois que les problèmes immédiats auront été pris en charge, il faudra aider les Haïtiens à se relever de la crise et à reconstruire leur nation. Bien souvent, la reconstruction se limite aux infrastructures, or il faut aussi accompagner les sinistrés pour qu'ils puissent se reconstruire sur le plan psychologique et résorber le traumatisme causé par la mort des leurs et le déplacement de population. Cette terrible tragédie constitue une occasion pour la communauté internationale de nouer un nouveau partenariat avec les Haïtiens. Il faut prendre des mesures visant à éviter les pièges des précédentes initiatives d'aide en Haïti —un état des lieux objectif à ce sujet est disponible dans le rapport 2006 de l'Académie nationale de l'administration publique: «Les causes de l'échec de l'aide internationale en Haïti»— et dans les autres pays.

Tout d'abord, la coordination, quand elle vient de l'extérieur —aussi large soit-elle— ne peut égaler une politique nationale menée par les autorités légitimes d'un pays. Il est impératif de permettre aux dirigeants du pays, en consultation avec leurs compatriotes, de définir leurs besoins et leur avenir. Ensuite, on doit mettre en place des systèmes de responsabilité, à la fois pour l'utilisation des ressources du pays —ce qui accroîtra le montant des fonds d'aide directe— et pour l'aide fournie par les dons publics et privés. Il peut être judicieux de soumettre l'utilisation des fonds en fidéicommis venant de plusieurs donateurs à des règles strictes en matière de décaissement, pourvu qu'il existe la flexibilité à court terme d'effectuer un déboursement rapide pour financer des programmes adaptés.

S'attacher aux richesses d'Haïti

Par ailleurs, ni l'Etat, ni la société civile, ni des entreprises privées ne peuvent tout seuls régler le problème de l'instabilité et de la pauvreté en Haïti. La clé est de trouver un juste équilibre des rôles entre ces trois acteurs. L'attention portée à la mise sur pied d'institutions, à la création de marchés ainsi qu'à l'engagement de la société civile doit être équitablement répartie.

Quatrièmement, au lieu de toujours regarder ce dont Haïti manque et ce qui doit être importé de l'étranger —ressources humaines ou financières—, la communauté internationale devrait s'attacher aux atouts dont l'île dispose déjà, sur les plans naturel, humain et institutionnel. Par exemple, à la place de faire venir des experts de l'étranger, il faudrait investir dans la formation professionnelle des Haïtiens. Plutôt que de rechercher des afflux constants de dons, l'objectif à moyen terme doit être de permettre à Haïti de faire croître son économie et de tendre à l'indépendance fiscale.

Enfin, cette nouvelle catastrophe est peut-être le signal qu'il est temps de trouver des solutions innovantes aux problèmes persistants d'Haïti, avec notamment la construction de petites villes et de ports dans différentes régions de l'île, ce qui créerait de nouveaux débouchés. Et en plus de solliciter le gouvernement, Haïti pourrait aussi se tourner vers des fondations privées, des universités, des villes et d'autres sources de savoir pour bâtir des nouveaux types de partenariats.

Clare Lockhart

Traduit par Micha Cziffra

Image de une : REUTERS/Matthew Bigg

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