Culture

«JSA», troublant éclairage de biais sur une guerre sans fin

Temps de lecture : 3 min

Le film de Park Chan-wook fait de la Joint Security Area entre les deux Corées le théâtre d'un affrontement aux ressorts mystérieux, mieux perceptibles dix-huit ans après sa réalisation.

Le sergent Lee (Lee Byung-hun) et le sergent Ho (Song Kang-ho), face à face ambigu. | La Rabbia
Le sergent Lee (Lee Byung-hun) et le sergent Ho (Song Kang-ho), face à face ambigu. | La Rabbia

Il est probable qu’on doive à la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un la réapparition de ce film vieux de près de vingt ans. Cet écart dans le temps fait d’ailleurs une part de son intérêt.

JSA est signé d’un des réalisateurs les plus populaires de Corée du Sud, que nous connaissons en Occident pour ses films mêlant fantastique, horreur et esprit bande dessinée: Sympathy for Mr Vengeance, Old Boy, Thirst, Mademoiselle.

Et ce film de 2000 a été un immense succès en Corée même, à un moment où le public se passionnait pour les histoires, longtemps taboues, de relations avec leurs «frères» nord-coréens. Shiri, JSA, Silmido, Taegukgi ont ainsi successivement explosé le box-office.

Pour son troisième long métrage et son premier succès commercial, Park Chan-wook déployait de fait avec JSA une incontestable virtuosité de réalisation, et un savoir-faire dans le mélange des genres et des tonalités qui allait devenir sa marque de fabrique.

Cette maestria, qui comporte des scènes de burlesque, d’action violente, des éléments de description d’une situation politico-militaire explosive, donnait à JSA son tonus, toujours intact. Mais le film recèle une autre dimension, plus singulière.

Fusillade, enquête et fraternisation

Le film raconte sur le mode de l’enquête policière pourquoi un échange de coups de feu se serait produit dans la JSA, la Joint Security Area, épicentre de la zone tampon qui sépare les Corées du Nord et du Sud depuis 1953, au risque de rallumer un conflit ouvert.

Allant et venant du moment des faits à celui de l’enquête qu’ils ont déclenchée, circulant dans le temps avec autant de facilité que ses personnages –deux gardes-frontières du Sud et deux du Nord franchissant la ligne de démarcation–, Park accumule les effets spectaculaires sans grand souci de vraisemblance, annonçant ce qu’il approfondira dans ses films suivants.

Mais, d’une manière beaucoup plus singulière, il développe une dimension inattendue, qui vient s’ajouter à ce qui emprunte au film de guerre et à la comédie. Au sein de son histoire de fraternisation interdite, JSA laisse ainsi peu à peu apparaître l’hypothèse d’un interdit au moins aussi vigoureux, un amour homosexuel entre deux des militaires, un de chaque camp.

Esthétique gay dans un monde ultra-viril

Dans une atmosphère, en Corée du Sud et particulièrement dans le cinéma sud-coréen, très virile et fière de l’être, une dimension troublante et transgressive se déploie ainsi.

Faire jouer en écho l’interdit sexuel et l’interdit politique donne au film une force à la fois ironique et suggestive, encore davantage en ayant pu voir l’étrange couple des deux monstres Kim et Trump se livrer à un improbable et langoureux tango singapourien.

Le Major Sophie Jean (Lee Yeong-ae), officier de l'ONU, enquête sur l'étrange incident sur la DMZ. | La Rabbia

Le choix des acteurs et leur jeu amplifient et donnent chair au coup de foudre entre le sergent Oh et le sergent Lee, qui suscitera des enchaînements erratiques au point de faire craindre un embrasement général –ce que l’enquêtrice de l’ONU essaie à tout prix d’empêcher, affrontant les culottes de peau des deux camps.

La présence sur la ligne de démarcation de cette femme à la fois militaire et juriste, qui plus est métisse au(x) pays de la pureté, opère un second déplacement genré des règles du genre. Entre les deux côtés saturés de valeurs machistes, le corps de la Major Sophie Jean, et jusqu'à son nom, incarnent ainsi une autre «Zone démilitarisée».

Mais c'est bien la nature trouble, à la fois sensuelle et enfantine, de la relation entre les soldats d'élite des deux camps, qui est le ressort décisif. Park Chan-wook n'en fait pas une thèse, ce qui serait ridicule: il n’y a évidemment pas de réponse simple à la question de la relation entre les deux Corées sous les traits d’un couple gay.

Il se contente de laisser affleurer cette dimension. Et, à la différence d’il y a dix-huit ans, cette dimension peut être perçue aujourd'hui, et éclairer de biais les enjeux géopolitiques comme la dramaturgie du film. Un vieillissement enrichissant.

JSA (Joint Security Area)

de Park Chan-wook, avec Song Kang-ho, Lee Byung-hun, Lee Yeong-ae.

Durée: 1h50

Sortie le 27 juin

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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