Culture

Frédéric Mitterrand: entre le marteau Sarkozy et l'enclume Zelnik

David Carzon, mis à jour le 29.01.2010 à 9 h 59

A la suite du rapport sur la Création et Internet, avec la gestion collective des droits, Frédéric Mitterrand a engagé un bras de fer avec l'industrie musicale. Opposée à ce «sovkhoze», la profession organise la riposte.

frederic-mitterrand-guitar-heroe

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Chez les journalistes, il y a toujours un côté blasé à aller écouter le discours que le ministre de la Culture se doit de donner durant le Midem de Cannes. Blasé parce que, depuis des années, les différents politiques qui se sont succédé se contentent de propos formatés et souvent soufflés par une industrie du disque poussée dans ses retranchements par la révolution numérique. Blasé parce depuis des années, on bassine les journalistes avec des lois qui n'arrivent pas ou ne servent à rien quand elles finissent par voir le jour. Je m'étais déjà amusé sur BienBienBien à comparer les discours de Donnedieu de Vabres du temps de la loi DADVSI et ceux de Christine Albanel pour Hadopi, histoire de montrer les carcans sémantiques dans lesquels ces ministres étaient enferrés.

C'est une petite surprise qui vient de se jouer au Midem 2010: Frédéric Mitterrand (qu'on attendait sur le lyrisme) est arrivé avec des intentions allant à l'inverse de la profession qu'il est censé représenter et défendre. Il a ainsi montré qu'il était prêt au bras de fer avec l'industrie musicale pour lui imposer une réforme dont elle ne veut pas: la gestion collective des droits sur les sites de streaming, de téléchargement et pour les webradios. Un système complexe et qui va occuper tout le monde pour un bénéfice forcément mesuré. Et le seul qui a le plus à perdre dans cette histoire, à vouloir faire le bien de tout le monde contre son gré, c'est bien Frédéric Mitterrand.

Mais où est-il allé pêcher ça?

L'ironie de cette histoire, c'est que cette idée vient du rapport de la commission Création et Internet, autrement appelé rapport Zelnik. Pour bien comprendre ce qui se joue, il faut savoir que Patrick Zelnik est le patron du label Naïve qui produit, entre autres, Carla Bruni. D'où nombre de fantasmes qui traînent autour de cette histoire. Mais au final, on peut retenir que cette proposition tant détestée par la profession vient d'un de ses plus éminents représentants, ce qui ne manque pas de brouiller les cartes et de provoquer diverses interprétations sur les intérêts personnels à avancer ce genre d'idées.

Jusqu'à présent, lorsqu'un site de streaming ou de téléchargement en ligne veut distribuer de la musique, il doit négocier avec chaque maison de disques pour obtenir les droits d'utiliser son catalogue. «Négocier est un processus lent et compliqué, note le rapport, et à cette complexité s'ajoutent souvent les pratiques de minimums garantis et d'avances réclamées par certains producteurs.»

Des propos visant les majors accusées d'étrangler les sites par leurs prétentions et leurs exigences, allant parfois à l'encontre de la diversité musicale sur Internet. Par exemple, durant le Midem, Pascal Nègre expliquait qu'un site doit être capable de vendre au minimum pour 10.000 euros de titres par mois pour obtenir l'accès au seul catalogue Universal. «Sinon, ça ne vaut pas le coup pour moi d'y aller», se justifie-t-il. Pour simplifier tout cela et favoriser l'essor du marché numérique de la musique ainsi que la diversité de l'offre, Mitterrand propose donc de mettre en place un système de gestion collective. Mêmes droits et devoirs pour tous. Très sarkozyste dans l'âme, quoi.

Pourquoi l'industrie musicale est contre ?

«On ne veut pas d'un truc qui ressemble à un sovkhoze.» C'est une des phrases qui revient le plus dans la bouche des représentants de la filière. «Ça s'appellait Melodia en Russie et ça a très bien marché», a même ironisé Pascal Nègre, pour illustrer l'abus de collectivisme que cette idée représente pour lui. Le Syndicat national de l'édition phonographie (Snep, qui représente essentiellement les Majors) a expliqué que, contrairement à ce que disait le rapport Zelnik, le marché du numérique était en train de décoller +56% en 2009, que les majors ne freinaient pas son développement, que les indépendants y étaient très présents ou que cela n'améliorera pas la rémunération des artistes.

Que s'est-il passé durant le Midem?

Le samedi soir, veille de l'intervention du ministre de la Culture, tout le monde donnait cette idée comme mort-née avec la rencontre au sommet de différents acteurs de ce dossier, rencontre qui avait fuité sur Twitter. On pouvait imaginer Zelnick lâché après la très forte opposition qu'il a rencontrée dans toute la filière, majors comme petits indépendants. Et pourtant, le lendemain matin, Frédéric Mitterrand a réaffirmé ses intentions. Le ministre a bien précisé qu'il ne lâcherait pas son idée de gérer collectivement les droits pour le Net.

Pourquoi le ministre y tient-il autant?

Parce que très clairement, Nicolas Sarkozy s'est emparé de cette idée et l'a fait sienne. Depuis ses bourdes sur la numérisation des livres par Google et surtout la polémique liée à son livre «La Mauvaise Vie», la marge de manœuvre de Mitterrand s'est considérablement limitée. On l'a ainsi vu botter en touche sur des sujets comme la «taxe Google» ou le financement de la carte jeunes musique. Si Nicolas Sarkozy a décidé d'aller au bout de cette idée de gestion collective, le ministre devra suivre. C'est pour cela qu'il s'est montré ferme durant le Midem sur ce point. Pour le moment, il a nommé un médiateur, Emmanuel Hoog de l'INA, pour obtenir un résultat par le dialogue. Mais si aucun terrain d'entente n'est trouvé, il pourrait faire de cette préconisation une «obligation». Ce n'est pas innocent s'il a prononcé ce mot devant de nombreux représentants de la profession qui ne s'attendaient pas à ça. Et qui vont organiser la riposte.

Comment l'industrie peut-elle avoir la peau de Mitterrand?

«Jusqu'à présent, nous n'avons pas eu l'impression d'être entendus lorsque nous avons dit que ce système n'était pas une chose pour nous et aussi pour les artistes, explique un des représentants des producteurs. Nous allons donc le dire un peu plus fort.» Pour l'instant, tout se joue de manière encore feutrée. D'un côté, le Snep a pris officiellement position contre cette proposition, mais reste ouvert aux discussions. «Il faut raison garder, nous allons discuter de tout cela», a indiqué Pascal Nègre dans une volonté d'apaisement qui cache une volonté tenace de faire capoter ce projet. De l'autre, les indépendants —qui tentent de préserver Zelnik, issu de leurs rangs— la jouent encore plus diplomatiques, mais on sent qu'ils sont aussi décidés à ne pas se faire imposer cette gestion collective.

Comment cela va-t-il se terminer?

Si le gouvernement persiste, l'industrie du disque se dit prête à sortir les arguments juridiques et les règles européennes de la concurrence. On se dirige tout droit vers un accord a minima où, si gestion collective des droits il y a, elle ne concernera pas le téléchargement à l'acte sur des plateformes comme iTunes mais peut-être le streaming. Mais au bout du compte, on aura perdu encore beaucoup de temps sur une mesure, qui si au mieux elle se révèle pertinente, ne sera jamais la pierre angulaire du marché numérique. Et Frédéric Mitterrand aura encore perdu un peu plus de la confiance que tout le monde lui faisait à son arrivée au ministère de la Culture.

David Carzon

Image de une: Frédéric Mitterrand jouant à Guitar Hero, Paris, 17 septembre 2009, Charles Platiau/Reuters

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