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Il y a soixante ans, la demi-finale Suède-Allemagne jetait un froid sur les relations entre les deux pays

Temps de lecture : 6 min

L'Allemagne affronte ce 23 juin la Suède, un adversaire qu'elle connaît bien et qui lui avait barré la route d'un second triomphe il y a soixante ans, au cours d'une demi-finale restée dans l'histoire.

Vue du stade Ullevi de Göteborg pendant la 6e Coupe du monde football, en juin 1958 | STR / Pressens Bild / AFP
Vue du stade Ullevi de Göteborg pendant la 6e Coupe du monde football, en juin 1958 | STR / Pressens Bild / AFP

En Allemagne, à chaque fois que la Nationalmannschaft s'apprête à rencontrer la Suède, les regards se tournent inévitablement vers ce fameux 24 juin 1958. Ce jour-là, la RFA, championne du monde en titre, est sur le point d'affronter la Suède pour une place en finale de Coupe du monde.

Favorite à sa propre succession, la Mannschaft aborde ce match avec l'envie de faire tomber le pays hôte. Seulement, une succession d'événements va donner l'impression aux Allemands que les dés étaient pipés dès le départ.

Hostilité du public

Initialement prévue au Råsunda fotbollsstadion de Stockholm, la rencontre est délocalisée au dernier moment à Göteborg, la deuxième ville du pays, située à 500 kilomètres de la capitale suédoise.

Sans doute déstabilisés par ce changement de programme inopiné, les Allemands sont quelque peu mécontents. D'autant que les jours précédant la rencontre, la presse locale n'a eu de cesse de comparer l'Allemagne à l'«ennemi nazi», alors que la Seconde Guerre mondiale est terminée depuis plus de dix ans et qu'aucun soldat allemand n'a jamais mis les pieds en Suède.

Pour ne rien arranger (du point de vue allemand), l'arbitre désigné pour cette rencontre n'est autre qu'Istvan Zsolt, un Hongrois. Soit un ressortissant du pays battu en finale de Coupe du monde quatre ans plus tôt, alors que le «Onze d'Or» guidé par Ferenc Puskas et Zoltan Cszibor était donné favori. Les Allemands partent du principe que Zsolt va venger ses compatriotes.

Ils seront complètement abasourdis en pénétrant sur la pelouse du stade Ullevi, complètement acquis à la cause nationale. Dans les gradins, l'écrasante majorité des 49.471 spectateurs et spectatrices encouragent ses héros à coups de «Heja! Heja! Sverige» [«Allez, allez la Suède!», ndlr], tandis qu'en bas des tribunes, des supporters haranguent le public en agitant des drapeaux suédois et en criant au mégaphone des chants désobligeants envers l'adversaire teuton. Si rabaisser l'adversaire est une coutume classique de nos jours, elle était complètement inhabituelle à l'époque –notamment lorsqu'il s'agissait de matchs internationaux.

Décisions arbitrales contestables

Dans un premier temps, les Allemands ne prêtent pas attention à ce qui se passe autour d'eux. Bien que dominés, ils parviennent à ouvrir le score à la 23e minute, par l'intermédiaire de Hans Schäfer. Quelques instants plus tard, les champions du monde en titre auraient dû avoir la possibilité de doubler la mise, mais Istvan Zsolt oublie de signaler une main de Nils Liedholm dans la surface. Et à la 33e minute de jeu, Lennart Skoglund égalise pour les Suédois, dans un stade en fusion.

En seconde mi-temps, les choses se gâtent pour la RFA: suite à un duel à la 58e minute, l'attaquant suédois Kurt Hamrin met un coup au défenseur allemand Erich Juskowiak. Ce dernier se venge, l'arbitre Istvan Zsolt s'en mêle, et... décide d'exclure Juskowiak, tandis que Hamrin s'en sort tranquillement.

Un quart d'heure plus tard, Sigge Parling détruit la cheville de Fritz Walter, le maître à jouer de la Mannschaft. Comme Hamrin, Parling s'en sort sans aucun problème, tandis que Walter doit être soigné. Il reviendra sur le terrain (il n'y avait pas de changement à l'époque), mais, complètement diminué, il ne pourra plus aider les siens.

À onze contre neuf joueurs (et demi), et frénétiquement poussés par leur public, les Suédois accélèrent et finissent par trouver la faille grâce à Gunnar Gren à dix minutes de la fin du temps réglementaire, avant que Hamrin n'achève le travail d'un superbe solo à la 88e minute.

«Propagande haineuse»

3-1, score final. Dans l'enfer de Göteborg, l'Allemagne tombe, la Suède exulte: elle jouera sa première finale de Coupe du monde. Son adversaire sera le Brésil d'un certain Pelé, qui s'était imposé dans le même temps à Stockholm face à la France (5-2) de Raymond Kopa et Just Fontaine.

Pelé après avoir marqué un but en finale de la Coupe du monde, le 29 juin 1958. La Suède finira par s'incliner 5-2. | AFP Photo

L'histoire aurait pu s'arrêter là. Les principaux acteurs chez les vaincus n'ont d'ailleurs rien trouvé à redire. «La Suède possède une équipe de première classe, et mérite tout à fait sa victoire», déclarera le sélectionneur allemand Sepp Herberger. «Je n'ai pensé qu'au match, peu importe qui sifflait ou criait», ajoutera de son côté l'attaquant Helmut Rahn, le héros de 1954 –il a marqué un doublé lors de la victoire 3-2 de la RFA en finale, face à la Hongrie.

Seulement, Peco Bauwens, le président de la DFB [la fédération allemande de football], ne décolère pas et parle notamment de «propagande haineuse» de la part des Suédois, et assure que «plus jamais l'Allemagne ne jouera en Suède».

La presse locale se fera un malin plaisir de lui répondre, en faisant preuve de chauvinisme. Des actes qui auront des conséquences en Allemagne.

Déferlement contre les Suédois

Au pays, les fans de la Nationalmannschaft estiment que leurs joueurs ont été lésés. La haine du Suédois se propage durant les jours suivants, et de nombreuses manifestations de violence sont révélées un peu partout dans le pays.

À Aix-La-Chapelle, où se déroule un tournoi international équestre auquel participe la Suède, le drapeau bleu à la croix jaune est déchiré par des inconnus. À Flensbourg [ville située dans le nord, non loin de la frontière avec le Danemark], un pompiste refuse de faire le plein à un Suédois. Ailleurs, ce sont les pneus d'une voiture immatriculée en Suède qui sont crevés. Un chœur d'enfants suédois est hué dans une église, en marge de la Semaine de Kiel, une compétition de voile. À Verden an der Aller, non loin de Brême, le concert de jazz du Lars Lindström Sextet, qui devait se jouer à la Höltjes Gesellschaftshaus, est annulé par les responsables de l'hôtel, «en raison des événements liés à la Coupe du monde».

Enfin, à Hambourg, destination très prisée par les Suédois, un restaurant retire de sa carte le fameux smörgåsbord, un plat d'origine suédoise constitué de poissons, de salades et de charcuterie présenté sous forme de buffet, ainsi que le paprikagulasch, spécialité hongroise, en raison de la piètre performance d'Istvan Zsolt. Les bars affichent des pancartes «Une bière à un mark pour les Allemands; cinq marks pour les Suédois», tandis que sur la Reeperbahn, l'avenue la plus fréquentée de la ville et connue pour son quartier des plaisirs, les prostituées peignent sur les murs «Interdit aux Suédois».

Une colère fabriquée de toutes pièces?

Tous ces événements sont relayés à l'échelle nationale par Der Spiegel, dans sa 29e édition de l'année 1958. L'hebdomadaire, considéré comme sérieux, en profite pour se faire l'écho de la presse locale, en diffusant des extraits publiés dans les différents journaux du pays, comme cet extrait du Saar-Zeitung qui allume le peuple suédois et ne fait qu'ajouter de l'essence au feu déjà vivace: «Les “Heja”, ces cris fanatiques de la plèbe suédoise, représentent une haine profonde non pas envers les joueurs allemands, mais envers tous les Allemands. La Suède a fait preuve de malveillance. 40.000 représentants de ce peuple médiocre, qui n'a jamais rien fait d'extraordinaire, ont déversé leur haine sur nous. Cela ne peut venir que d'un complexe d'infériorité. C'est un peuple auquel il faut interdire l'eau-de-vie, sous peine de devenir un peuple d'alcooliques notoires».

«C'est vrai que l'article du Spiegel est bien écrit, analyse Reinhold Wulff, ancien professeur à l'Institut nordique de l'Université Humboldt de Berlin pour les études et la géographie des pays nordiques. Et ça donne envie d'y croire. En tous cas, on s'y réfère à chaque fois que les deux pays s'affrontent, désormais.»

Le problème, c'est que cette citation du Saar-Zeitung semble ne pas exister. Dans le cadre d'un article sur le sujet, Reinhold Wulff a tenté de retrouver la source, sans succès. Dès lors, il est permis de douter de la véracité des faits. Durant ses recherches, Wulff a tenté de contacter le Spiegel, mais ses missives sont restées sans réponse.

Cette colère a-t-elle été fabriquée de toutes pièces, attisée par les médias pour vendre du papier? Difficile à vérifier, mais pas impossible. «En 1958, j'avais justement un collègue de Göteborg qui devait se rendre aux Pays-Bas, où il devait prendre ses fonctions, raconte Wulff. C'est quelqu'un qui ne s'intéressait absolument pas au football. Quand il est arrivé à la frontière allemande, il n'a pas compris pourquoi on l'embêtait et on lui parlait mal quand il a demandé à échanger ses couronnes suédoises!»

Si l'histoire est généralement écrite par les gagnants, dans ce cas-ci, elle a été instrumentalisée par les perdants. La haine, elle, retombera petit à petit. Quant à l'enfer de Göteborg, les Allemands estimeront que les anciens seront vengés après les victoires de la Mannschaft lors des qualifications à la Coupe du monde 1966 (1-1, 2-1) et lors du deuxième tour du Mondial 1974 –un tournoi à domicile que l'Allemagne remportera face aux Pays-Bas.

Malgré tout, la légende urbaine perdure. Mais a priori, tout devrait bien ce passer cette fois-ci: la rencontre se déroulera sur terrain neutre, à Sotchi, à 2.500 kilomètres de Göteborg, loin des «Heja! Heja!».

Ali Farhat Journaliste, spécialisé dans le sport

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