Sociéte / Culture

Sur les pavés, les pages

Temps de lecture : 5 min

Quand vous payez un livre vingt coquillettes, l’auteur ou l'autrice touche deux coquillettes. Enfin, ça, c’est dans le meilleur des cas.

Depuis plusieurs années, la profession se paupérise de plus en plus. | Kinga Cichewicz via Unsplash License by

Il y a eu une manif d’auteurs et d’autrices. Ces êtres qui passent leur semaine enfermés seuls chez eux avec leurs amis imaginaires et un livre à écrire dont ils sont persuadés qu’il essaie de les tuer, ces organismes aux muscles atrophiés et au teint malade ont émergé à la lumière du soleil pour se retrouver le 21 juin place Colette à Paris. Pour faire cela, ils ont dû accomplir un exploit supplémentaire: tordre le cou à leur mauvaise conscience qui leur fait dire qu’ils ont déjà vachement de chance d’écrire et d’être publiés. Je pense qu’après ça, ils méritent au moins une semaine de vacances.

Ah non. Au temps pour moi, puisqu’ils n’ont pas de congés payés.

Alors revenons au début pour bien comprendre ce qu’est un auteur ou une autrice. D’abord, petites explications. Quand on est édité, on touche des sous sur la vente de ses livres. Mais combien?

Quand vous payez un livre vingt coquillettes, l’auteur ou l'autrice touche deux coquillettes.


Enfin, ça, c’est dans le meilleur des cas avec 10% de droits d’auteur. En vrai, sept sur dix touchent moins de 10%. J’ai même connu des contrats avec 1,5% de droits d’auteur. Ce ne sont pas des romans, souvent des collections avec une thématique par ouvrage. Mais ça ne devrait même pas être légal comme contrat. En édition jeunesse, on touche souvent 5 ou 6% de droits, à diviser en deux s’il y a un auteur et un dessinateur.

Un an après la parution en grand format, on peut espérer vendre ses droits en format poche ou pour une adaptation audiovisuelle. Dans tous ces cas de gros veinards, l’éditeur du grand format prend en moyenne la moitié de ce qui est proposé à l’auteur.

Le régime actuel n’est pas adapté à leur réalité

Mais ce n’est pas le sujet de mécontentement actuel. J’en parle juste pour qu’on comprenne que la plupart des auteurs et des autrices galèrent. On estime que 40% vivent avec moins que le smic.

Sur les deux coquillettes gagnées, l'auteur paye évidemment des cotisations sociales –même s'il a un autre travail à côté, il cotise deux fois. Le système de cotisations sociales est extrêmement compliqué, comme le montre la BD de Samantha Bailly et Miya. Pour moi, j’abandonne. Je ne sais pas pourquoi mais à chaque fois qu’on me dit «précompte», mon encéphalogramme s’aplatit comme une crêpe.

Ce qui est important, c’est que le régime actuel n’est pas adapté à la réalité de celles et ceux qui écrivent. Prenons un exemple: ces cotisations n’ouvrent pas droit au chômage, aux accidents du travail ou aux congés payés. On peut juste avoir des congés parentaux ou des arrêts maladie. Et bien même ça, quasiment personne ne les utilise. Dans une enquête sur les auteurs et autrices de BD, 88% déclarent n’avoir jamais été en congé maladie. Preuve en est: leur sécu est excédentaire. Ce n’est pas une bonne nouvelle, c’est au contraire la démonstration que ça ne fonctionne pas parce que ça veut dire que:

  1. les concernés et concernées n’ont pas accès à l’information
  2. ces boulots sont tellement précaires qu’on ne peut pas se payer le luxe de profiter de ces droits sociaux.

Il y a donc un gros souci concernant le statut. En fait, il n’y a pas de statut pensé pour ceux et celles qui vivent de leur plume. D’ailleurs, depuis plusieurs années, la profession se paupérise de plus en plus.

Ce que demandent donc la plupart des auteurs et autrices, c’est l’ouverture d’une concertation avec le gouvernement pour mettre au point un statut compréhensible par les concernés et tenant compte des spécificités de leur situation professionnelle. Or cela fait cinq ans qu’il n’y avait eu aucune concertation. Le rassemblement du 21 juin a eu lieu en même temps que la première rencontre avec les pouvoirs publics pour entamer ce dialogue.

Des maisons d'édition indifférentes

Il y a énormément de choses à mettre au point: le régime des retraites qui est boiteux, la formation professionnelle, le régime social (avant c’était L'Agessa & La Maison des Artistes qui s’occupait de ça, le gouvernement a annoncé que ce serait désormais l’Urssaf –les syndicats ne sont pas contre mais demandent l’assurance que les gens de l’Urssaf seront formés au statut des auteurs et qu’il existera toujours des guichets pour s’adresser à des interlocuteurs qui maîtrisent bien le sujet), etc.

Le besoin d’un statut clair est renforcé par les récentes mesures du gouvernement. Par exemple, la hausse de la CSG, qui devait être compensée pour toutes les professions par une baisse des cotisations chômage, n’a pas été compensée pour les auteurs et autrices puisqu’il n’y a pas de cotisation chômage. Le ministère de la Culture a annoncé une aide exceptionnelle pour cette année mais on ne connaît aucun détail pour l’avenir. De même, pour l’impôt à la source, c’est un vaste bordel. Il y a basculement sur le régime des travailleurs indépendants, ce qui va demander de verser des acomptes alors que très peu ont une trésorerie qui le leur permet.

En résumé, celles et ceux qui écrivent les livres ne demandent pas à conserver des privilèges incroyables. Ils ont un statut merdique. Ils sont tout à fait d’accord pour en changer. Mais à condition de l’adapter à ce qu’ils et elles vivent au quotidien pour que ce soit gérable.

Si je ne faisais pas un petit point transversal femme/homme, je m’en voudrais. J’ai employé les termes auteurs et autrices comme s’ils étaient interchangeables. C’est vrai que c’est presque pareil à un détail près: les autrices gagnent en général encore moins de thune. Dans l’enquête des États généraux de la bande dessinée, j’ai trouvé la confirmation de ce que je pressentais, à savoir que les avances des auteurs sont bien supérieures à celles des autrices. Ces avances, ce sont des sous qui se négocient avec les maisons d’édition. Pour ceux qui me diraient que c’est normal parce que les hommes vendent plus, d’abord c’est faux. Mais surtout, il s’agit ici de l’avance médiane (et non moyenne), donc les plus gros chiffres en sont exclus.

Ce qui nous amène aux grandes absentes de cette mobilisation: les maisons d’édition. Elles sont d’un silence fracassant. J’ai cherché, je n’ai pas trouvé de bannière sur leur site pour soutenir la mobilisation. Pas de pétition. Pas de lettre ouverte. Rien sur le site du Syndicat national de l’édition. Je sais bien que dans l'édition, s’il y a bien un truc dont on a horreur de parler, ce sont les questions bassement matérielles qui impliquent du pognon. Mais il est certain que la mobilisation de celles et ceux qui font vivre les maisons d’édition aurait plus de poids, notamment de poids symbolique, si elle était soutenue par ces mêmes maisons d’édition.

Pour tout savoir sur #auteursencolère, c'est par ici.

Edit: Nous avons remplacé dans cet article le mot «auteure», choisi lors de la définition de notre charte éditoriale tenant compte de l'écriture inclusive, par «autrice», comme l'avait écrit Titiou dans sa version initiale. Car, nous a-t-elle expliqué, «en français, "auteur" avait donné "autrice", qui existait au XVIe siècle puisqu'il y avait des femmes qui écrivaient. L'Académie française a décidé d'interdire le mot, pour interdire l'activité. Au XXe siècle on a oublié ce mot et on a inventé "auteure" en féminisant "auteur", parce qu'on avait perdu la mémoire de ces femmes artistes. Dire "autrices", c'est dire que les femmes n'ont pas commencé à écrire au XXe siècle».

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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