Égalités / Culture

Les idées des Lumières ont façonné les questions de race et de suprématie blanche

Temps de lecture : 10 min

Comment les Lumières ont créé la pensée raciste contemporaine et pourquoi nous ne devons pas le passer sous silence.

Emmanuel Kant (à gauche). | Johann Gottlieb Becker via Wikimedia Commons License by ; John Locke (à droite). | Godfrey Kneller via Wikimedia Commons License by
Emmanuel Kant (à gauche). | Johann Gottlieb Becker via Wikimedia Commons License by ; John Locke (à droite). | Godfrey Kneller via Wikimedia Commons License by

Les Lumières sont en pleine renaissance. Une poignée d'auteurs centristes et conservateurs se réclament du mouvement intellectuel des XVIIe et XVIIIe siècles –qu'ils voient comme une réponse au nationalisme et aux œillères ethniques de la droite, et au relativisme et à l'idéologie diversitaire de la gauche. On compte parmi eux, Jordan Peterson, psychologue canadien qui se considère comme un rempart contre les forces du «chaos» et du «postmodernisme»; Steven Pinker, psychologue cognitif de Harvard qui défend, dans Enlightenment Now, l'optimisme et le progrès humain contre ceux qui «méprisent les idéaux des Lumières, de la raison, de la science, de l'humanisme et du progrès»; ou encore le philanthrope conservateur Jonah Goldberg qui, dans Suicide of the West, plaide en faveur du capitalisme et du libéralisme des Lumières, deux forces qu'il qualifie de «miracle» pour avoir créé la prospérité occidentale.

Si on les écoute, l'histoire des Lumières coule tout droit vers le progrès et les courants majeurs que sont la race et le colonialisme sont laissés de côté, pour peu qu'ils soient tout simplement admis. Divorcées de leur contexte culturel et historique, ces «Lumières» agissent comme un talisman idéologique, ayant moins à voir avec des idées contestataires ou la compréhension de l'histoire, et davantage avec l'identité. C'est un canon, fait pour distinguer ses partisans pour leur engagement en faveur du «rationalisme» et du «libéralisme classique».

Mais s'ils vénèrent les Lumières, en réalité, ces auteurs sous-estiment leur influence sur le monde moderne. En son cœur, le mouvement contenait un paradoxe: ses idées de liberté humaine et de droits individuels s'enracinèrent dans des nations tenant d'autres êtres humains en esclavage, à l'aube d'exterminer des populations autochtones. La domination coloniale et l'expropriation allaient marcher de concert avec la propagation de la «liberté», et le libéralisme surgir aux côtés de nos notions modernes de race et de racisme.

Une taxonomie raciale tenace

Il ne s'agissait pas de processus accessoires, ni de simples vestiges de discriminations antérieures. La race, telle que nous la concevons aujourd'hui –une taxonomie biologique transformant la différence physique en relations de domination– est un produit des Lumières. Le racisme, tel que nous le concevons aujourd'hui –un ordre sociopolitique fondé sur la hiérarchisation perpétuelle de groupes précis– aura émergé comme tentative de résolution d'une contradiction fondamentale entre le rayonnement de la liberté et le maintien de l'esclavage. Ceux qui entendent se parer du costume des Lumières devraient s'attaquer à cet héritage et à ce qu'il signifie pour notre compréhension du monde moderne.

Dire que la «race» et le «racisme» sont des produits des Lumières ne signifie pas que les humains n'ont jamais détenu d'esclaves ni ne se sont classés les uns par rapport aux autres avant le XVIIIe siècle. De récentes recherches montrent comment des formes prototypiques et précoces de la pensée raciale moderne (que l'on pourrait désigner comme racialisme) existaient dans l'Europe médiévale, pour commencer à prendre des atours modernes aux XVe et XVIe siècles. En Espagne, par exemple, on observe un passage de l’anti-judaïsme à l'antisémitisme –c'est l'ascendance juive elle-même qui devient un motif de suspicion et non plus seulement la pratique de la religion juive. Et comme le fait remarquer l'historien George Fredrickson dans Racism: A Short History, «les préjugés et les discriminations envers les Irlandais d'un côté de l'Europe et, de l'autre, certains peuples slaves, ont préfiguré la dichotomie entre civilisation et sauvagerie caractérisant l'expansion impériale au-delà du continent européen». De même, on peut trouver des expressions naissantes de ces idées dans l'Antiquité –de fait, les premiers penseurs modernes allaient puiser dans toutes ces sources pour construire notre notion de race.

Reste qu'il faudra la pensée scientifique des Lumières pour créer une taxonomie raciale tenace et l'idéologie d'un «code couleur, blanc supérieur à noir» avec laquelle nous sommes désormais familiers. Ce projet, entrepris par les penseurs majeurs de l'époque, demandait de «mettre de côté l'ordre métaphysique et théologique des choses, pour lui préférer une description et une classification plus logiques ordonnant l'humanité selon des critères physiologiques et mentaux fondés sur des “faits” observables et des preuves expérimentales», comme l'écrit l'historien Ivan Hannaford dans Race: The History of an Idea in the West.

Selon Kant, «les Nègres sont situés bien plus bas» que les Blancs

Dans son influente thèse de 1776, De l'Unité du genre humain et de ses variétés, Johann Friedrich Blumenbach postule cinq divisions de l'humanité, en commençant par les «Caucasiens». Un cadre qui évoluera en théories de la différence raciale, développées pour résoudre la quadrature d'un cercle conceptuel. Si les droits naturels sont universels –si tout le monde possède la capacité de raisonner–, comment dès lors expliquer l'esclavage des Africains ou des «sauvages» des Amériques, qui ne semblent pas agir ni raisonner comme des Européens blancs? Réponse: par leur infériorité biologique, conformément à de telles classifications raciales.

Emmanuel Kant esquissera une hiérarchie raciale encore plus formalisée dans son œuvre anthropologique. «Dans les pays chauds, écrit Kant, les hommes mûrissent plus vite à tous égards, mais ils n'atteignent pas la perfection des zones tempérées. L'humanité atteint la plus grande perfection dans la race des Blancs. Les Indiens jaunes ont déjà moins de talent. Les Nègres sont situés bien plus bas.» Ailleurs, Kant affirme que les Blancs «possèdent toutes les impulsions de la nature dans les affects et les passions, tous les talents, toutes les dispositions à la culture et à la civilisation et peuvent aussi promptement obéir que gouverner. Ils sont les seuls avançant toujours à la perfection». On ne peut pas simplement séparer cette théorisation raciale de la philosophie morale pour laquelle Kant est acclamé, puisque, comme le souligne Emmanuel Eze, elle représente une partie substantielle de la carrière du philosophe. Dans The Color of Reason: The Idea of ‘Race’ in Kant’s Anthropology [La couleur de la raison: l'idée de «race» dans l'anthropologie de Kant], Eze écrit:

«La position de Kant sur l'importance de la couleur de la peau non seulement comme codification mais comme preuve de la codification de la supériorité ou de l'infériorité rationnelle se fait jour dans un commentaire qu'il fait concernant la capacité de raisonnement d'une personne “noire”. Au moment d'évaluer une déclaration énoncée par un Africain, Kant la rejette et ajoute: “Cet homme était tout à fait noir de la tête aux pieds, ce qui prouve manifestement que ces propos étaient stupides”. Dès lors, on ne peut pas avancer que la couleur de peau n'était pour Kant qu'une caractéristique physique. C'était bien plutôt la marque d'une qualité morale permanente et immuable».

Dans les années 1990, le réexamen par Eze de l’œuvre de Kant suscitera un flot de recherches et de discussions –parfois négatives, parfois positives. Quoi qu'il en soit, on peut légitimement avancer que la théorie raciale de Kant importe pour notre compréhension de l'histoire de la race. Sur ce point, le philosophe Robert Bernasconi n'y va pas par quatre chemins: «[Kant] aura fourni la première définition scientifique de la race; il l'a défendue quand elle était contestée, et il a observé son adoption par les principaux spécialistes des variétés humaines de l'époque».

Locke accorde aux propriétaires un «pouvoir et une autorité absolus» sur leurs esclaves

John Locke précède Kant, mais son œuvre montre aussi toute l'influence de la pensée raciale moderne. Dans The Contradictions of Racism: Locke, Slavery and the Two Treatises [Les contradictions du racisme: Locke, l'esclavage et le Traité de gouvernement civil], Bernasconi et Anika Maaza Mann présentent ce géant de la philosophie libérale comme l'architecte de l'esclavage d'inspiration raciste qui se mettra en place dans les colonies américaines au milieu du XVIIe siècle. À une époque où la conversion religieuse peut épargner à un Africain ou à un Amérindien une servitude permanente, Locke rédige un article des Constitutions fondamentales de la Caroline –le document régissant la colonie qui allait devenir la Caroline du Nord et la Caroline du Sud– stipulant qu'il «sera permis aux esclaves, de même qu'aux autres, de se ranger à la religion qui leur paraîtra la meilleure. Mais ceci n'exemptera point l'esclave de l'obéissance civile qu'il doit à son maître». Locke modifiera une clause de la constitution pour accorder aux propriétaires un «pouvoir et une autorité absolus» (et non plus seulement une «autorité absolue») sur leurs esclaves, ce qui leur donne toute latitude pour les traiter à leur guise.

L'inspection et la vente d'un esclave, vers 1854. | Brantz Mayer via Wikimedia Commons License by

Il est vrai que dans son Traité du gouvernement civil, Locke se présente comme un adversaire de «l'esclavage». Sauf que cet «esclavage» désigne la domination politique d'un monarque absolu. Dans le second traité, Locke fournit une justification de l'esclavage à la suite d'une guerre, en utilisant la même rhétorique du «pouvoir absolu» qui accorde aux propriétaires un pouvoir de vie et de mort sur leurs esclaves. Bien que son argument ne corresponde pas à l'esclavage héréditaire qui s'organise à l'époque chez les Américains, il sert néanmoins à justifier la pratique. Pour Bernasconi et Mann, le Locke du Traité doit être lu en dialogue avec le Locke des Constitutions fondamentales, et ne peut être isolé de son rôle d'administrateur colonial et d'investisseur dans la traite négrière. Ce Locke, estiment les auteurs, doit être compris comme préoccupé principalement par «la liberté et la prospérité des Anglais, sans s'émouvoir qu'elles soient acquises aux dépens des Africains».

On peut avancer un argument similaire au sujet des Amérindiens. Dans sa Contre-histoire du libéralisme, Domenico Losurdo souligne comment «le second traité fait constamment référence au “Sauvage des Indes” vaquant “insolent et dangereux” dans les bois ou les “déserts de l'Amérique”». Pour Locke, «Dieu a donné la terre aux hommes en commun: mais, puisqu'il la leur a aussi donnée pour les plus grands avantages, et pour les plus grandes commodités de la vie qu'ils en puissent retirer, on ne saurait supposer et croire qu'il entend que la terre demeure toujours commune et sans culture». Dans le contexte de la colonisation anglaise, c'est un argument justifiant le vol.

Mentionnons que ce point de vue est contesté. De récentes recherches remettent en question cette vision de Locke –en la situant dans un contexte plus large rendant le philosophe moins tolérant à l’égard de l'esclavage qu'il n'y paraît. Mais parce qu'il fut l'un des penseurs les plus lus de son époque, son œuvre influencera de fait les propriétaires d'esclaves, y compris l'auteur de la Déclaration d'Indépendance, Thomas Jefferson et ceux de la Constitution, pour qui l'esclavage racial et l'expropriation des peuples natifs étaient compatibles avec les droits naturels et le gouvernement représentatif. Des décennies plus tard, John C. Calhoun, de Caroline du Sud, se référera à Locke dans sa défense des libertés individuelles et ses attaques contre les «gouvernements absolus» qui transforment «les gouvernés» en «esclaves des gouvernants». Bien évidemment, la cause que défendait Calhoun était l'esclavage.

Seule la Révolution haïtienne a rendu justice aux aspirations universelles des Lumières

Pour Charles Mills, philosophe contemporain, ce mouvement conjoint du libéralisme et de la suprématie blanche –que ce soit le contrat social de Locke ou la théorie morale de Kant– justifie l'existence d'un «contrat racial» sous-jacent au projet des Lumières. «Le Contrat racial établit une politique raciale, un État racial et un système juridique racial où le statut des Blancs et des non-Blancs est clairement délimité, que ce soit par la loi ou par l'usage. Et l'objectif de cet État [...] est précisément de maintenir et de reproduire cet ordre racial, en garantissant les privilèges et les avantages des citoyens blancs et en préservant la subordination des non-Blancs.» À l'heure où les puissances européennes se répandaient à travers le globe, elles allaient user des acceptions raciales de l'identité individuelle –conçue en premier lieu par les penseurs des Lumières– pour justifier la brutalité et la domination comme marche de la «civilisation».

Ce paradoxe entre le libéralisme des Lumières et la domination raciale aura été repéré dès le départ. «Vous, les Américains, faites une grande clameur de chaque petite violation imaginaire de ce que vous estimez être vos libertés; et pourtant il n'y a pas de peuples sur Terre qui soient autant des ennemis de la liberté, des tyrans aussi absolus dès qu'ils en ont l'opportunité que vous-mêmes», raillait un interlocuteur anglais de Benjamin Franklin en 1764.

En 1774, réagissant au premier Congrès Continental Américain, Samuel Johnson répondait au «pas de taxation sans représentation» par «Comment se fait-il que les appels à la liberté soient les plus forts à nos oreilles lorsqu'ils émanent de négriers?». En 1776, condamnant le rôle de l'Angleterre dans la traite des esclaves, Josiah Tucker écrivait: «Nous […] qui nous targuons d'être les tuteurs de la liberté et les défenseurs des droits naturels de l'humanité, nous nous engageons davantage dans ce trafic inhumain et meurtrier que n'importe quelle autre Nation».

Et des écrivains d'ascendance africaine, tels que l'haïtien Pompée Valentin Vastey, soulignèrent en direct l'hypocrisie des philosophes des Lumières. Sans doute que la seule révolution des Lumières à rendre réellement justice à ses aspirations universelles aura été la Révolution haïtienne, dont les architectes –comme Toussaint Louverture– invoqueront ses valeurs pour combattre l'esclavage et le colonialisme, et établir l'autogouvernance.

Ces notions d'infériorité ont toujours prise dans notre société

Aujourd'hui, les discours les plus populaires sur les Lumières ignorent cette contradiction et ses manifestations contemporaines, que l'on voit dans la persistance des hiérarchies raciales au sein de la plus vieille démocratie du monde. Certains défenseurs autoproclamés des idéaux des Lumières ont même osé ridiculiser l'idée d'un lien entre les Lumières et nos conceptions modernes de race et de hiérarchie raciale, comme si les recherches sur le sujet n'existaient pas. La chose n'est pas seulement regrettable, elle est surtout ironique –il en va d'une trahison des principes supérieurs des Lumières et de leur glorification des faits, de l'observation, de la raison et de la délibération. Et c'est aussi dangereux.

Sur les questions de race et de suprématie blanche, nous vivons toujours dans un monde façonné par les idées des Lumières. Ces notions d'infériorité inhérente à certains êtres humains ont toujours prise dans notre société. Et le libéralisme politique leur est encore par trop compatible. Le chemin vers un libéralisme véritablement universel –et véritablement libérateur– exige que nous nous attaquions à son sinistre héritage. Affronter le paradoxe des Lumières, c'est prendre ses valeurs au sérieux; le rejeter, c'est préférer l'hagiographie à la vérité.

Jamelle Bouie Journaliste

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