Politique / Monde

Trump et le décret qui ne servait à rien

Temps de lecture : 4 min

Donald Trump voudrait passer pour un bienfaiteur sauveur d’enfants. En réalité, son décret n’empêchera pas la détention de mineurs et mineures, ni les traumatismes qui en découlent. Certains enfants ne reverront jamais leurs parents.

Donald Trump à la Maison-Blanche, le 21 juin 2018. | Olivier Douliery / AFP
Donald Trump à la Maison-Blanche, le 21 juin 2018. | Olivier Douliery / AFP

Le président Trump a provoqué une crise en séparant les familles. Ces séparations étant la conséquence de la politique de «tolérance zéro» envers ceux qui tentaient de passer la frontière pour entrer aux États-Unis. Là où l’administration Obama plaçait les familles en rétention avant les procédures civiles organisées dans des tribunaux dévolus aux questions d’immigration, l’administration Trump a décidé de juger les migrants et les demandeurs d’asile dans un cadre pénal, d’arrêter les parents et de les séparer de leurs enfants, avec l’idée affichée que le traumatisme pouvait dissuader d'autres candidats à la demande d’asile.

Trump veut désormais qu’on lui attribue le mérite d’avoir mis un terme à la crise qu’il a lui-même créée: il a claironné que le décret signé mercredi était «plein de compassion». Mais ce décret ne met pas un terme à la crise, et ne produit pas non plus de statu quo plus humain. C’est un gros coup de com', destiné à étouffer les critiques sans rien changer aux principes de base de la politique. La «tolérance zéro» reste effective, et la crise créée de toutes pièces par Trump pourrait bien s’aggraver.

Un décret, trois effets

Le décret en question, intitulé «Affording Congress an Opportunity to Address Family Separation» [Donner au Congrès une occasion de régler le problème de la séparation des familles] a trois effets. Il maintient la politique de tolérance –poursuites en cas d’entrée illégale sur le territoire américain– mais enjoint au ministère de la Sécurité intérieure de laisser les familles ensemble en rétention, au lieu de séparer les parents de leurs enfants pour les remettre entre les mains du ministère de la Justice. Les familles resteront en détention à la charge du ministère de la Sécurité intérieure pendant toute la durée de traitement de leurs dossiers criminel et migratoire. Ce qui peut prendre plusieurs mois.

À l’heure actuelle, les services de l’Immigration et des douanes n’ont plus assez de place pour les adultes déjà placés en détention provisoire. Afin d’accueillir de nouveaux détenus, le président a permis à d’autres ministères, notamment celui des armées, de fournir des espaces supplémentaires. Des milliers d’enfants vont donc intégrer des installations dépourvues du personnel ou de l’équipement nécessaires pour s’occuper d’eux ou pourvoir à leurs besoins.

Stratégie politique cynique

Le décret de Trump oblige aussi le ministre de la Justice Jeff Sessions à remettre en question une décision de 1997 qui interdit la détention à long terme d’enfants migrants, seuls ou avec leurs parents. Selon les termes du Flores Settlement, le gouvernement fédéral ne peut détenir des enfants que pendant 20 jours maximum. Compte tenu de la durée probable des procédures d’immigration, il y a de fortes chances pour que le nouveau décret oblige à enfreindre cette loi. Seul le Congrès peut entièrement régler le problème, or il semble extrêmement peu probable qu’il parvienne à un quelconque accord concernant l’immigration.

Pas besoin d’y regarder de trop près pour distinguer les contours d’une stratégie politique aussi claire que cynique. Le président Trump signe un décret présidentiel mettant un terme à la séparation des enfants et de leurs familles, mais pour l’appliquer, les représentants de la loi devront enfreindre une décision rendue par la Cour suprême. Il faudra par conséquent qu’un juge intervienne et réprimande l’administration Trump, après quoi le président fera machine arrière et reprendra les séparations des familles avec un bouc émissaire tout trouvé.

Rien ne va changer

Dans un sens comme dans l’autre, la situation pour les parents et les enfants migrants est peu réjouissante. Certes ils vont rester ensemble, mais dans des conditions qui n’ont pas été conçues pour la détention en masse de familles. Et la désorganisation de la politique ne fait que soulever la possibilité bien réelle de violences et de négligences, déjà constatées dans les installations où sont détenus des enfants. Si ses détracteurs les ont qualifiés de camps de concentration, ce n’est pas sans raison; à la fois dans leur forme et dans leur fonction —des villes de tentes isolées et des enclos en fils d’acier qui enferment des gens sélectionnés en fonction de leur identité raciale et culturelle— ils ressemblent aux zones de reconcentración lors de l’occupation espagnole de Cuba, ou aux camps d’internement réservés aux Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

La signature de ce décret semble sonner le glas des mesures de séparation des familles. Mais la détention d’enfants va continuer, et les familles seront placées ensemble dans des centres de détention fédéraux. De jeunes enfants continueront d’être enfermés dans des camps «âge tendre»; les demandeurs d’asile continueront d’être criminalisés et considérés comme des dangers et des menaces pour l’intégrité nationale. Et puis il y a encore la question des enfants qui ont déjà été séparés de leurs parents. Selon John Sandweg, ancien directeur des services de l’Immigration et des douanes, il y a un risque réel que la séparation soit définitive. «On peut très bien se retrouver dans une situation où la durée qui s’écoulera entre l’expulsion d’un parent et celle d’un enfant sera de plusieurs années» a confié Sandweg à NBC News.

Parmi les milliers d’enfants enlevés et détenus par l’administration Trump, certains ne reverront peut-être jamais leurs parents. Quelle que soit l’issue, des dégâts irréparables ont déjà été commis.

Jamelle Bouie Journaliste

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