Sciences / Sociéte

10 raisons pour lesquelles le changement climatique nous passe au-dessus de la tête

Temps de lecture : 10 min

[TRIBUNE] On a le temps, on a d'autres priorités, on va s'en tirer comme d'habitude, et pourquoi refuser quelques degrés de plus?

La plupart d’entre nous croyons fermement que les effets les plus terribles du changement climatique se feront ressentir dans un lointain futur. | Ian Creighton via Flickr CC License by

Le changement climatique a beau être plus présent dans les médias qu’il y a quelques années, il continue de souffrir d’un manque de visibilité qu’accompagne un manque de volonté politique. L’attention du public n’est captée qu’à la marge sur une courte période: on entend, on déplore et on passe à autre chose. Le sujet semble moins urgent que d’autres: la montée des populismes, la Russie, Trump, etc.

Comment expliquer un tel déficit? S’attaquer à la question est vitale si l’on espère être capable de s’adapter au monde qui s’en vient. La tâche est d’autant plus impérative que l’onde de choc qui accompagnera les changements climatiques va mettre une pression énorme sur nos sociétés, institutions et, plus généralement, notre capacité à coopérer les uns avec les autres. De ce point de vue, l’avenir de l’Europe, embourbée dans ses populismes et égoïsmes, apparaît des plus sombres.

Pourquoi ne prend-on pas encore assez le changement climatique au sérieux?

1. Pas le problème le plus important ou urgent

Le sujet souffre de la concurrence de défis en apparence plus pressants tels que la protection des services publics, la lutte contre la pauvreté et les inégalités, la crise des réfugiés, la montée des populismes et nationalismes, les guerres commerciales de Trump, les tensions avec la Russie, etc. Toutefois, ce n’est pas parce que la France et l’Europe sont confrontées à d’autres défis que le changement climatique ne peut pas être l’un d’eux. Bien entendu, des choix doivent être faits en matière de politiques publiques. Les ressources d’une société ne sont pas extensibles à l’infini. Mais rien n’empêche de faire du changement climatique un enjeu majeur (au-delà de la rhétorique habituelle et si facile) pour la France et l’Europe.

2. Déni et scepticisme

Certains préfèrent faire l’autruche ou estiment, de manière honnête ou intéressée, que le changement climatique n’est pas problématique. Une minorité pense même qu’il s’agit d’un canular (inventé par les Chinois). D’autres pensent que si changement il y a, il n’est pas aussi grave que ce que les recherches scientifiques suggèrent, comme celles du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Sur ce point, la science nous dit le contraire. Et, à moins de considérer l’ensemble de la recherche comme biaisée, ses conclusions ne peuvent être balayées d’un revers de la main.

3. Effet retardé des GES

Les conditions météorologiques (c’est-à-dire de court terme) d’aujourd’hui ne reflètent pas totalement les concentrations actuelles des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. La corrélation est imparfaite entre ces concentrations et leur influence sur des variables comme les températures ou les événements climatiques extrêmes. En sus du fait que le rapport entre concentration de GES et météorologie est probabiliste, les conditions climatiques (long terme) ne s’ajustent qu’avec retard à la hausse continue de la concentration des GES dans l’atmosphère. En d’autres termes, le climat met du temps pour s’adapter et la météo avec. Ce retard est une malédiction: il nous conforte dans l’illusion que le changement climatique n’est pas un problème ou, tout le moins, pas un problème aussi grave qu’annoncé puisque nous ne saisissons que la dimension météorologique, c’est-à-dire passagère, et qui ne reflète pas encore les transformations de fond. De plus, ce retard nous conduit à croire que nous avons le temps pour nous saisir du problème.

4. On a le temps

Nous, êtres humains, avons tendance à penser que nous avons tout notre temps avant d’agir. Pas d’urgence à finir ce roman, à faire ce voyage auquel nous pensons depuis des années, à visiter nos grands-parents. Pourquoi nous presser? Nous avons le temps. Ce travers est dû en partie à ce que les Grecs nommaient akrasia (faiblesse de la volonté, dont la procrastination est une expression), mais pas seulement. La plupart d’entre nous croyons fermement que les effets les plus terribles du changement climatique se feront ressentir dans un lointain futur et que nous y échapperons durant notre existence terrestre.

Même si cette croyance peut être légitime, cela ne signifie pas pour autant que nous n’allons pas avoir à faire face à des destructions (qui ont déjà commencé). Le fait que le pire se situe dans un futur plus ou moins lointain laisse ouverte la possibilité d’une dégradation constante des conditions climatiques accompagnée d’effets dévastateurs dès aujourd’hui. Est-ce qu’une telle apathie manifeste notre insensibilité quant au sort des générations futures? Probablement pas. En général, nous nous préoccupons de leur bien-être, mais plus les êtres que nous considérons sont éloignés dans le temps, moins de poids moral nous leur donnons en comparaison de notre propre bien-être. En d’autres termes, nous escomptons leurs intérêts. Nous avons des raisons (bonnes ou mauvaises, c’est une autre question) pour cela. Nous pouvons considérer que les générations vivant dans deux siècles auront bénéficié d’une croissance économique et d’un développement technologique qui les auront mieux préparées que nous ne le sommes à affronter le changement climatique.

Cependant, comme leur capacité à faire face au changement climatique dépend de nos actions présentes (émissions de GES, investissement dans les énergies vertes, prudence quant au fait de ne pas franchir de points de basculement [voir la 8e raison]), le fait que nous ne soyons pas encore face au scénario catastrophe n’est pas une raison pour ne pas agir fermement dès à présent. Parce qu’en retardant des actions nécessaires (sérieux ralentissement de l’émission de GES, passage aux énergies non carbonées), nous rendons la tâche des générations futures beaucoup plus compliquée. Et le plus éloigné ces générations se situent, le plus difficile cela sera pour elles (du fait de la procrastination des générations qui les auront précédées).

5. Nature probabiliste de la science climatique

Aucun travail scientifique sérieux ne peut prédire avec une certitude absolue les effets immédiats ou distants du changement climatique. Par exemple, la responsabilité pour les événements extrêmes (comme la vague de chaleur de 2003 ou la dernière saison intense d’ouragans aux États-Unis) ne peut être attribuée avec 100% de certitude au changement climatique, car ce dernier se déploie sur le long terme. À court terme, c’est la météorologie. Et il y a toujours la possibilité qu’une ou plusieurs variables cachées soient à l’œuvre. Bien entendu, la majeure part de la science est probabiliste, mais la climatologie a peut-être plus recours aux probabilités que d’autres disciplines. Elle s’appuie fortement sur des modèles informatisés et complexes qui en accentuent la charge statistique. De plus, les modèles peuvent être certes testés sur des données relatives au passé (souvent difficiles à obtenir et incomplètes), mais peuvent difficilement faire l’objet d’expériences en laboratoire.

Par exemple, le Giec identifie dans son dernier rapport quatre scénarios d’impact basés sur quatre niveaux d’émission de GES. Cela illustre le fait que l’intensité future du changement climatique est une conséquence directe du taux auquel nous émettons des GES maintenant et dans les années à venir. Par ailleurs, cette incertitude ajoute une couche supplémentaire de complexité qui rend le changement climatique encore plus difficile à saisir. Alors que nous exigeons de manière irréaliste (du fait du scientisme des XIXe et XXe siècles) des réponses claires et précises à 100%, la science du climat nous propose différents scénarios bardés d’une flopée de probabilités. Dès lors, nous avons de la difficulté à matérialiser ces différents scénarios ainsi que leurs implications pour nous-mêmes et, surtout, pour nos descendants.

6. Accumulation des GES

C’est peut-être difficile à concevoir, mais le climat d’aujourd’hui résulte des émissions accumulées dans le passé. En d’autres termes, nos émissions présentes vont rester dans l’atmosphère pour une période de temps variant de quelques décennies (80% des émissions) à plusieurs milliers d’années (le reste). Elles ne sont pas comme le flot du robinet. Il ne suffit pas de réduire le débit pour abaisser les concentrations de GES. Même si l’on cessait nos émissions demain, le climat continuerait de changer durant une longue période de temps (à une vitesse qui finirait par décroître, mais sans s’interrompre du jour au lendemain). Bien entendu, la Terre capte une partie du carbone émis par l’entremise des puits naturels de carbone (par exemple les océans, forêts, sols). Mais elle retient beaucoup moins de carbone (à peu près la moitié) que ce que nous produisons. De plus, l’acidité des océans s’accroît (du fait d’une plus forte teneur en CO2), ce qui menace de nombreuses espèces marines comme les coraux ou mollusques. C’est d’ailleurs l’une des causes de la sixième extinction de masse.

7. Non-uniformité des changements

Le changement climatique est un phénomène global aux implications locales. La Terre affronte une transformation globale impulsée par l’accumulation de GES, qui se manifeste par la hausse du thermomètre. Mais nous ne retenons en général des conférences internationales comme Kyoto ou la COP21 (Paris) que des limites en termes de hausse de température. L’image est toutefois grossière et inadéquate pour décrire les changements locaux. En fonction des régions, les variations de température ne vont pas être les mêmes. De plus, de telles variations ne disent rien des mutations plus sérieuses comme les pénuries d’eau, inondations, tempêtes, feux de forêt, apparitions de nouvelles bactéries ou virus, déclin de la productivité agricole, déplacement ou extinction d’espèces animales et végétales, flots migratoires, etc. Il est donc trompeur de s’attendre à des changements de même nature et intensité partout, illusion suggérée par le vocabulaire de la hausse des températures.

8. Non-linéarité des changements

Il y a l’espoir que le changement climatique va se déployer de manière graduelle et linéaire. Les températures augmenteront lentement. Les espèces végétales et animales s’adapteront en migrant ou en évoluant. De plus en plus de scientifiques nous avertissent néanmoins que cela ne sera pas le cas. Le climat risque de franchir des «points de basculement» (tipping points) et sera, dès lors, impacté par des boucles rétroactives. Une fois atteints, ces points de basculement accentueront les transformations en cours de manière dramatique et donneront naissance à de nouvelles normes climatiques. Parmi ces points figure la fonte de la calotte glaciaire du Groenland qui réduira ou interrompra la dérive nord-atlantique (le Gulf Stream, si vous voulez). Un autre exemple est le dégel du permafrost dans les régions polaires, qui conduira entre autres à des émissions massives de méthane (avec un potentiel de réchauffement global de plusieurs fois celui du CO2, ce qui accentuera la concentration des GES ainsi que ses effets délétères). Du fait de la brutalité de ces changements, le climat deviendra plus imprédictible, et les catastrophes comme les ouragans, sécheresses, inondations, orages, vagues de froid ou de chaleur, seront plus fréquentes.

9. Trompeuse psychologie

Nous souffrons de biais cognitifs et heuristiques, c’est-à-dire de défauts dans nos perceptions et analyses d’événements et de situations. C’est la découverte essentielle de trois décennies de science comportementale qui a mené à plusieurs prix Nobel, notamment en économie (Daniel Kahneman, Richard Thaler). Le pire n’est pas que nous sommes victimes de biais, c’est que nous agissons sans nous en rendre compte sur la base de telles erreurs de représentation et d’appréciation. Parmi celles-ci, une est particulièrement inquiétante. Il s’agit du biais optimiste, c’est-à-dire la croyance que nous allons nous en sortir quoi qu’il se passe, que nous sommes meilleurs qu’autrui (en particulier que les sociétés qui nous ont précédés) et que rien de réellement grave ne peut nous arriver. C’est le même type de mécanisme qui a provoqué la crise de 2008: prise de risque démesurée alimentée par une confiance excessive. Donc, notre psychologie boiteuse est une candidate sérieuse pour expliquer pourquoi nous avons de la difficulté à prendre le changement climatique (et le développement durable) au sérieux: nous pensons que nous allons nous en tirer sans trop de dégâts, individuellement et collectivement.

10. Tentation du «pourquoi pas?»

Certains pensent que la France (ou au moins certaines régions) serait mieux lotie avec quelques degrés supplémentaires [voir la 7e raison]. Le souci est de négliger le caractère non linéaire et non uniforme du changement climatique. Au fond, le problème n’est pas de déterminer si la France ou certains de ses habitants seront mieux lotis avec quelques degrés de plus, c’est de pouvoir anticiper et s’adapter collectivement à un climat qui va créer des conditions météorologiques de plus en plus destructrices et difficiles à prévoir.

Le défi est de se préparer à gérer l’instabilité sociale, économique et politique qui va accompagner ces changements. Car ce qui nous attend, ce sont des perturbations majeures de notre mode de vie hérité de la révolution industrielle. Les chocs à répétition vont mettre à l’épreuve la cohésion sociale, la confiance dans les dirigeants politiques, la résilience des secteurs économiques, la stabilité des institutions. Un ensemble de conséquences que le discours des hausses de températures obscurcit.

Le dilemme qui va rapidement se présenter est celui du choix entre le chacun pour soi ou un surcroît de solidarité au sein des pays, entre citoyens aisés et ceux qui le sont moins, et entre les États. Le changement climatique constitue une raison supplémentaire de s’inquiéter d’autres sujets, tels que l’accroissement des inégalités, la crise des réfugiés, la montée des populismes et nationalismes, l’instabilité géopolitique et économique. Si l’on n’y prend pas garde, les changements climatiques à venir se grefferont à ces problèmes pour créer une situation explosive, en particulier en Europe. Alors oui, nous avons encore le temps, mais celui-ci s’épuise plus vite que nous le pensons.

Xavier Landes Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga

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