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Combien faudra-t-il de «puto» pour que la Fifa mette un terme aux chants homophobes?

Temps de lecture : 5 min

La fédération mexicaine de football a écopé le 20 juin d'une amende, après le chant homophobe de ses supporters lors du match contre l'Allemagne. Mais la sanction de la Fifa semble bien légère pour faire réellement évoluer les mentalités.

Des supporters mexicains célèbrent la victoire de leur sélection nationale contre l'Allemagne, le 17 juin 2018 à Mexico. | Ulises Ruiz / AFP
Des supporters mexicains célèbrent la victoire de leur sélection nationale contre l'Allemagne, le 17 juin 2018 à Mexico. | Ulises Ruiz / AFP

L’incroyable victoire du Mexique face à l’Allemagne (1-0) constitue pour le moment l’un des meilleurs moments de cette Coupe du monde. Mais la jubilation d’El Tri –le surnom de la sélection mexicaine– a été entachée par une affaire aussi tristement habituelle qu’autodestructrice.

Après que des supporters ont entonné un chant homophobe, l’instance disciplinaire de la Fifa a condamné la fédération mexicaine à une amende de 10.000 dollars [8.600 euros] et lui a adressé un avertissement, en précisant qu'elle s'expose «à des sanctions supplémentaires en cas de nouvelles infractions de ce type».

Le chant en cause, le cri «puto», est célèbre au Mexique. Quand un gardien de but adverse se prépare à remettre le ballon en jeu, l’incantation monte lentement dans les gradins; au moment où le gardien dégage, tous les supporters le crient à l'unisson.

On a clairement pu l’entendre pendant la retransmission du dimanche 17 juin, lors d’une remise en jeu de l'Allemand Manuel Neuer.

Insulte «clairement homophobe»

La journaliste Juliana Jiménez Jaramillo avait consacré un article à cette pratique en 2014: elle la qualifiait alors d’«insulte quelque peu sophistiquée sémantiquement parlant, mais clairement homophobe».

«Les supporters hurlent “puto”, ce qui signifie peu ou prou “prostitué homosexuel”, pour perturber le gardien de l'équipe adverse –tactique assez commune dans le monde du sport. Dans ce cas précis, le terme a un sous-entendu homophobe très spécifique, qui fait allusion au fait de “se faire mettre un but”. En espagnol, marquer un but se dit “meter un gol”, “mettre un but”. Quand un gardien de but ne parvient pas à arrêter la balle, il “dejó que la metieran”, il “laisse quelqu’un lui en mettre une”», explique-t-elle.

Ce n’est pas la première fois que la Fifa reproche ce comportement à la fédération mexicaine de football et à ses supporters. L’article cité ci-dessus date d’une précédente affaire de mauvaise conduite, qui avait vu la Fifa enquêter à la suite d’un match Mexique-Cameroun durant la Coupe du monde 2014. Elle avait alors abandonné les poursuites, arguant que le cri «n’était pas considéré comme insultant dans ce contexte précis».

Onze amendes pendant les qualifications

Le «contexte» du récent incident entraînera-t-il une réponse différente de la Fifa? Le Mexique a reçu onze amendes pendant la phase de qualification à la Coupe du monde, à cause des reprises récurrentes du chant –El Tri faisait partie des sept équipes verbalisées pour avoir enfreint les règles anti-discrimination de la Fifa. La fédération internationale ne peut donc pas vraiment plaider l’ignorance quant à sa signification et son intention.

Et il en va de même de la fédération mexicaine, qui a publié en 2016 une vidéo dans laquelle des stars nationales du football encourageaient les fans à «épouser la diversité».

En guise de rappel, la fédération a tweeté un lien vers le code de conduite du Mondial avant le début de la compétition –selon le Guardian, «nombre d'internautes se sont moqués de cette mise en garde en postant des gifs et des blagues lapidaires».

«Dans les stades, ne criez pas “puto”. En Russie, montrez que vous êtes les meilleurs supporters du monde. Vérifiez les règles de civilité du Mondial. #RienNeNousArretera»

Malgré ces précautions, le Mexique n’est pas parvenu à éradiquer le «puto». Pour autant, il estime qu’il n’a pas à être sanctionné à cause du chant –contrairement à la Fifa.

La fédération mexicaine a fait annuler deux de ses onze amendes auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS). Le tribunal a jugé que si «le chant pouvait encore être considéré comme discriminatoire ou insultant et ne devrait pas être toléré dans les stades de football», la Fifa méritait d’être sanctionnée: sa permissivité de 2014 aurait laissé entendre que le chant homophobe ne ferait plus l’objet de poursuites –«une idée fausse mais légitime». Les neuf autres amendes ont coûté près de 100.700 dollars [86.500 euros] au Mexique.

En amont de ces appels, le secrétaire général de la fédération mexicaine Guillermo Cantu avait déclaré dans un communiqué qu'il «combattrait la sanction, parce que nous ne sommes pas d'accord avec la connotation que la Fifa a donnée au chant». Mais la Fifa a continué à sanctionner le Mexique pour des infractions similaires, commises pendant la phase de qualification.

Les chants et les cris insultants des supporters ont également valu des sanctions au Chili et à la Croatie, qui ont dû jouer des matchs importants dans des stades vides –le Chili a échoué pendant les éliminatoires de la Coupe du monde; la Croatie s’est qualifiée.

Méthodes inefficaces de dissuasion

La Fifa a mis en place un processus en trois étapes visant à lutter contre la discrimination chez les supporters, dans le cadre d'une initiative visant à prévenir le racisme et l'homophobie lors de l’actuelle Coupe du monde.

Tout d'abord, l'arbitre est censé arrêter le match pour formuler un avertissement, via le système de sonorisation du stade. Si les chants continuent, il est possible de suspendre le match, et toute récidive peut entraîner son annulation pure et simple. Seulement, aucune de ces mesures n'a été prise pendant la rencontre du 17 juin.

La Fifa pourrait imposer plus d'amendes au Mexique –ce qui a été son choix pour l'incident du match Allemagne-Mexique, mais cette méthode de dissuasion ne s’avère apparemment pas payante.

La Fédération internationale a également missionné des observateurs chargés de surveiller tous les matchs de la Coupe du monde. Ils ont en principe le pouvoir d'éjecter les supporters indisciplinés, mais à en juger par les exclamations retentissantes entendues le 17 juin, il leur faudrait faire sortir des centaines –voire des milliers– de personnes pour parvenir à éradiquer les «puto».

Lors de la Coupe des confédérations, tournoi de préparation à la Coupe du monde disputé en Russie l'année dernière, les supporters mexicains n’avaient pas entonné le chant lors des deux derniers matchs de groupe de l'équipe, après l’avoir fait pendant le match d'ouverture. Le changement d’attitude serait venu des supporters eux-mêmes, non de la Fifa. Selon la chaîne ESPN, «les fans ont brandi une banderole invitant les autres à s'abstenir de chanter... [et] des tracts ont également été distribués».

La Coupe du monde étant disputée sur un site neutre, le fait d’obliger le Mexique à jouer dans un stade vide constituerait une sanction sans précédent. Du reste, rien n'indique que la Fifa optera pour cette solution dans l’affaire mexicaine. «D'autres informations seront communiquées en temps voulu, a-t-elle précisé dans un communiqué. Des procédures étant en cours, vous comprendrez qu’il nous est impossible de faire d’autres commentaires à ce stade.»

De tels propos, contrairement au chant lui-même, ne nécessitent aucune traduction. La Fifa pourrait user de son immense pouvoir pour empêcher les supporters mexicains de chanter «puto». Mais elle se refuse manifestement à employer les grands moyens.

Nick Greene Journaliste pour Slate.com

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