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Procès de Lionel Cardon: quand l'accusé n'est pas là, les victimes s'épanchent

Temps de lecture : 12 min

Après le départ fracassant de la défense au premier jour du procès, la cour d’assises se concentre sur les témoignages des victimes de Lionel Cardon et le profil de son co-accusé, Mohamed Boubaka.

Entrée du palais de justice de Toulouse, en 2008 | Éric Cabanis / AFP
Entrée du palais de justice de Toulouse, en 2008 | Éric Cabanis / AFP

Cet article est le deuxième volet du récit en trois épisodes du procès de Lionel Cardon, accusé de vols avec violences, enlèvements et séquestrations pour des faits commis en 2015 en Haute-Garonne.

Pour (re)lire le premier volet: Procès de Lionel Cardon: l'accusé manque à l'appel

Les matins d’assises ne sont pas censées être aussi calmes. Au deuxième jour du procès, l'avocate et les quatre avocats de la défense, l’accusé Lionel Cardon et, par conséquent, la police en renfort ne sont pas revenus.

Il n’y a personne pour assister Mohamed Boubaka, si ce n’est son interprète, avec qui le courant ne passe pas toujours très bien. Le jeune homme de vingt-et-un ans a le regard planté dans le sol, les bras croisés sur le ventre. Une sonnerie stridente retentit pour annoncer la cour.

Le bijoutier victime du tandem de braqueurs s’approche en silence de la barre.

«-Hier, demande le président de la cour, il y a eu débat sur le renvoi de ce procès. Qu’en pensez-vous?
- Moi, j’étais pour que le procès se déroule, même en l’absence de Monsieur Cardon.
»

Lorsque la question est posée à l’autre victime, la postière, celle-ci répond: «Ça me faisait peur de le voir. Mais quand même, je regrette qu’il ne soit pas là. J’aurais voulu qu’il m’entende. Qu’il nous entende».

Quand le quotidien bascule

Le 2 août 2015, Lionel Cardon entre, sans effraction et de nuit, chez un couple de bijoutiers. Son partenaire, Mohamed Boubaka, est chargé de rester avec la femme du bijoutier dans la maison, un long couteau de cuisine à la main, pendant qu’il emmène son mari à la boutique.

Le 21 août, il remet le couvert en s’introduisant chez une employée de la Banque postale. Malgré quelques effets de manche (il parle d’un «collègue» à sa victime et les caméras de surveillance le montrent faisant des signes à quelqu’un), il semble avoir agi seul. Si ce n’est sur ce point, le mode opératoire est le même.

«Nous étions sur notre canapé, devant la télévision, un peu endormis après une semaine de travail et après les préparatifs pour les vacances, le lendemain», raconte le bijoutier, les mains cramponnées à la barre.

«Le 21 août 2015, vers trois heures du matin, je m’étais assoupie sur le canapé. Je me suis réveillée parce que les chats faisaient du bruit. Je leur ai ouvert la porte pour qu’ils sortent. Je me suis mise en chemise de nuit dans la chambre. Quand je suis sortie dans le couloir, je me suis retrouvée face à un homme avec un revolver noir», raconte sa femme, un mouchoir trempé entre ses doigts.

«J’ai cru… bon, c’est un peu con, mais j’ai cru que c’était mon fils qui me faisait une blague.»

La postière victime de Lionel Cardon

Il y a quelque chose d’irréel à voir son quotidien basculer si vite. Un instant, tout paraît flou. Le temps que la véritable information monte jusqu’au cerveau, les repères se brouillent.

«J’ai cru que ces hommes étaient sortis de l’écran de télévision», dit la femme du bijoutier. «J’ai cru… bon, c’est un peu con, mais j’ai cru que c’était mon fils qui me faisait une blague», se souvient quant à elle la postière.

La réalité a la violence des uppercuts. Le bijoutier se lève d’un bond de son canapé, presque par réflexe, et se rassoit aussitôt, lorsque Lionel Cardon lui donne une gifle. La postière, poussant un cri affolé dans son couloir, se voit asséner un coup de crosse à la tête. «Si tu ne veux pas mourir, tu te tais».

La réalité, c’est l’empreinte bleue du canon d’un revolver dans le cou, les jours d’ITT et les photos présentées à la cour, qui attestent d’une tache de sang sur le carrelage blanc, près de l’encadrure de la porte.

La photo sur la cheminée

Dès le départ, Cardon prévient ses victimes. «Je sais que ton fils n’est pas là. Y'a pas la moto» est l’une des premières choses qu’il dit à la postière. Il fait à la petite dame une description détaillée de ses collègues, qui possèdent également la clé du bureau de poste, mentionnant leur taille et l’heure à laquelle elles et ils ont l'habitude de fermer la boutique.

Lionel Cardon est un homme réfléchi: le braqueur a épié ses cibles suivi leurs allées et venues avant de frapper. Il ne se doute pas encore –parce que c’est ainsi que ça se passe– que les gendarmes en feront de même pour le cueillir à la tombée de la nuit, quelques mois plus tard.

Un élément, chez le couple de bijoutiers, perturbe toutefois sa vigilance. «Aussitôt, il me dit qu’il vient nous braquer et que si on coopère, ça se passera bien, explique le bijoutier. Puis il me demande si quelqu’un doit venir, si on attend du monde.»

Le regard de Lionel Cardon est attiré par quelque chose. Il montre la photo d’un jeune homme posée sur la cheminée.

«- C’est qui ça?
- C’est mon fils.
- Il rentre à quelle heure, ton fils?
- Il ne rentrera pas. Il est mort.
- Ah bon.
»

Les mains du bijoutier agrippent un peu plus fort la barre en bois devant lui: «Ah bon, qu’il a fait!». L’homme peine à ne pas siffler entre ses dents: «Il m’a demandé: “Et de quoi il est mort?”»

Le couple a perdu leur fils unique d’un accident de moto, en 2007. Peu de temps après, la mère est tombée gravement malade, de ces maladies dont on ne sait si elles sont nées du chagrin ou si elles seraient arrivées de toute façon.

Le bijoutier poursuit: «On avait la gorge tellement serrée… Ils étaient en train de boire, ils nous ont demandé si on voulait boire aussi, mais j’étais tellement plein de rage, j’ai dit: “non je ne veux pas boire”».

«Monsieur Boubaka était très très nerveux. Il tapait du pied contre le canapé. Alors que monsieur Cardon était plus calme.»

Le bijoutier victime de Lionel Cardon et de Mohamed Boubaka

D’un geste du menton, il désigne le box où est assis Mohamed Boubaka. «Et le monsieur à côté, là, ça l’agaçait. Ça l’agaçait que je ne réponde pas à leurs attentes. [...] À un moment, il n’a pas aimé que je le regarde –parce que je le regardais fixement, alors il s’est approché de moi, il a pris son long couteau de cuisine, et avec le plat, il m’a tapé sur la tête. Monsieur Boubaka était très très nerveux. Il tapait du pied contre le canapé, les minutes lui semblaient beaucoup plus longues que ce qu’elles étaient. Alors que monsieur Cardon était plus calme.»

L'attente et l'action

Cardon et son co-équipier restent près de trois heures dans la maison. Le bijoutier appelle souvent cette partie de la nuit «l’attente». Ce que les braqueurs attendent en réalité, c’est que l’épicerie jouxtant la bijouterie du couple éteigne ses lumières et qu’il n’y ait plus un chat dans le coin.

Pendant l’attente, raconte le bijoutier, Cardon et Boubaka fouillent la maison pour vérifier qu’il n’y a pas d’arme, enchaînent les cigarettes et boivent les canettes de Coca-Cola du frigo. Il se souvient qu’à un moment, Cardon lui tapote la cuisse avec son revolver .357 Magnum, un «revolver de cow-boy», pour lui indiquer que ce n’est ni du plastique, ni un jouet: «T’as vu, c’est du lourd».

À la gendarme qui la recevra dans son bureau, la postière décrira «une arme comme dans les westerns, avec le canon qui brille. Elle était froide. Ça, je m’en souviens».

Hors de cet espace-temps condensé gravitent ce que l’expert psychologue appellera à la barre «les pensées lancinantes». Le bijoutier se répète en boucle «on va y passer», tandis que la postière n’a qu’une obsession: «Je veux fêter mes cinquante ans». Arrive alors l’étape suivante.

«À un moment, Cardon a dit: “Bon, ben on y va”. Il a pris tous les téléphones de la maison. Il est monté dans ma voiture, toujours cagoulé, avec l’arme sur les genoux. Il conduisait. Sur la route, il y a un ralentisseur, mais il conduisait trop vite; je lui ai dit “stop, stop!”... Il allait éclater la voiture.»

«Il m’a dit: “C’est pas ton argent que je veux. On va à la Poste”», explique la postière. Elle monte à bord de son véhicule après avoir enfilé à la hâte des baskets et un manteau par-dessus sa chemise de nuit. «Il s’est énervé, car il n’arrivait pas à bouger le siège. Parce que je suis petite, le siège est tiré au maximum.»

Cardon est sur le point de mettre les gaz. «J’avais mal à la tête. Je me suis demandée si je pouvais sortir de la voiture pour rejoindre mes voisins.» Son ravisseur se tourne vers elle: «On y va. Pas d’embrouille» –une expression qu'il répètera à plusieurs reprises.

Pendant que le bijoutier tape le digicode à l’entrée de sa boutique et que Cardon enfourne les bijoux –encore sur leur présentoir– dans un sac poubelle, sa femme reste avec Mohamed Boubaka. Avant de partir, le plus âgé des braqueurs la prévient: «Fais gaffe à mon copain. Faut pas le contrarier».

Mohamed ou Zinédine?

Et de fait, Boubaka ne tient pas en place: «Il faisait les cent pas dans la maison, il allait sans cesse à la fenêtre, “Quand est-ce qu’ils arrivent, quand est-ce qu’ils arrivent ?”. En voyant les autres photos de mon fils sur la cheminée, il m’a demandé “Et c’est qui, ceux-là?” J’ai dit: “Ben c’est le même. À un an, deux ans, dix ans…” Je voyais la lame briller».

Mohamed Boubaka attrape la boîte à bijoux. À l’intérieur, il y a une bague. La femme du bijoutier lui dit qu’elle appartenait à son fils. Il la repose et prend le reste. Il lui demande si elle a des photos dans son ordinateur portable. Elle répond que oui. Il le lui rend.

Après son arrestation à Saint-Nazaire, Mohamed Boubaka –c’est du moins le nom qu’il se prête à l’audience, mais les autorités ont établi qu’il s’agissait d’une fausse identité– verra des psychologues en détention. Il ne se livrera vraiment qu’à l’un d’entre eux.

Le docteur amorce sur sa famille. «Je dois dire que l’entretien n’a pas très bien commencé, rapporte l’expert devant la cour. Il s’énerve en disant: “Je m’en bats les couilles de ces questions, ils sont bien, ma famille”. Puis il se prend la tête dans les mains et pleure.»

Le jeune homme lui explique qu’il est parti d’Algérie sans le dire à personne, si ce n’est sa mère, qui était contre –«Ma mère me manque depuis le début. J’ai peur quand je suis loin de ma mère», dira-t-il à un autre psychologue. Il raconte qu'il a arrêté l’école à seize ans, qu’il n’était pas trop mauvais en maths, et que son père n’a pas de travail. Que lui espérait en trouver en France, mais qu’il a «trop galéré» et qu’il a parfois dû «mendier pour avoir du pain». Il ne sait ni lire ni écrire en français mais, de temps en temps, il parvient à dégoter un petit boulot.

Un jour, Lionel Cardon arrive au kebab où il travaille, lui donne quelques cigarettes et lui paye un café. Il lui dit qu’il est musulman lui aussi, qu’il fait la prière. C’est comme ça qu’ils se seraient rencontrés. Cardon, lui, affirme que c’était dans une salle de boxe du quartier de la Reynerie, où il l’a connu sous le nom de Zinédine.

«Quand ils sont revenus, j’avais encore plus peur, parce que je ne savais pas comment ça allait finir.»

Mohamed Boubaka, co-accusé de Lionel Cardon

Les deux sont tout de même d’accord sur un point: c’est Cardon, de quarante ans son aîné, qui a découpé avec des ciseaux deux trous pour les yeux dans le bonnet de Boubaka, pour en faire une cagoule.

Au psychologue, Mohamed Boubaka dit: «Ils avaient peur, l’homme et la femme. Mais j’avais peur aussi. Quand je me suis retrouvé seul avec la femme, je sentais qu’elle avait moins peur, et j’avais moins peur moi aussi. Quand ils sont revenus, j’avais encore plus peur, parce que je ne savais pas comment ça allait finir. J’étais pas d’accord pour qu’il les attache, mais j’ai laissé faire».

Pourtant, c’est lui qui revient pour resserrer la corde autour des poignets et des chevilles du couple de bijoutiers. Après avoir fait mine de partir, Cardon et Boubaka font demi-tour et constatent que l’une des victimes est en train de se détacher. «Il a serré encore plus fort, rappelle le bijoutier. J’ai gardé la marque pendant plusieurs jours.»

Après les faits, Lionel Cardon donne 150 euros, une bague, une gourmette et une montre à Mohamed Boubaka. «J’ai pas dit non, admet-il. Je ne l’ai jamais revu, alors qu’il m’avait promis que nous nous reverrions.»

Après le traumatisme

Pour les victimes, l’après est plus qu’une simple déception amicale. Le bijoutier dit à la cour: «Dans notre métier, les attaques se produisent surtout à l’ouverture et à la fermeture de la boutique. Il est vrai que je n'ai jamais pensé qu’on viendrait chez moi. Surtout vu mon stock… Il y a trois affaires [dans sa ville], je suis la plus petite».

Le président demande à sa femme: «Où en êtes-vous, aujourd’hui?». «J’y pense tous les jours», répond-elle. Elle explique qu’elle se barricade dès qu’elle rentre chez elle, même quand les journées s’allongent. «Dès que mon mari a cinq minutes de retard, j’ai peur pour lui. Quand il fait soleil et que je vais chercher le pain, je ferme tous les volets… C’est bête.»

Le couple de bijoutiers, compte tenu des épreuves passées, a fini par relativiser sa situation. Même si la pente a été difficile à remonter, surtout au niveau financier. «Ils m’ont privé de toute une vie de travail», se lamentera le mari à l’expert psychologue.

La postière n’en était pas à son premier braquage. Dix ans auparavant, elle s’était déjà fait agresser au guichet de la Poste. Après les faits du mois d’août 2015, elle s’est rendue à l’hôpital de Rangueil. Sa plaie à la tête, de trois centimètres, a été suturée. Ensuite, elle a perdu dix kilos. Chaque bruit de pas la fait sursauter.

Il y a aussi cette culpabilité –«J’ai donné de l’argent qui n’était pas à moi», dira-t-elle au psychologue venu témoigner à l’audience, et ce sommeil devenu trop léger. «Après, je n’ai pas pu rester seule pendant longtemps. Je dormais dans la chambre de ma fille. Quand elle a repris ses cours, je me suis dit que je devais retravailler. Mais je ne pouvais pas revoir de l’argent, alors j’ai été au courrier, à mi-temps thérapeuthique. Aujourd’hui, je travaille ailleurs.» Avant, il lui fallait dix minutes pour se rendre à son travail; désormais, elle fait une heure trente de trajet matin et soir.

En audition, Lionel Cardon dira à propos de la postière: «Si j’avais frappé une personne avec un revolver Manurhin .357 chargé qui pèse plus d’un kilo, elle n’aurait pas eu qu’une petite coupure. Cette personne serait bien inspirée d’écrire des romans. Par contre, je comprends qu’elle soit traumatisée».

À la barre, Pierre*, le meilleur ami de Cardon, reconnaît qu’il aurait préféré que son copain ne s’en prenne pas «à des particuliers». Il ajoute: «Aujourd’hui, je suis déçu qu’il ne soit pas là».

Sans défense

Cette journée d’assises devait être la deuxième d’une longue semaine. Mais l’absence de Cardon, de l'avocate et des avocats de la défense a amputé le planning de nombreuses heures.

Quand Boubaka comprend que les plaidoiries de son avocat et de son avocate sont attendues pour le lendemain, et non le jour suivant, il est presque trop tard. Le président de la cour vient de suspendre l’audience. Le public est déjà debout et prêt à partir.

«Nous trouvons injustes que vous ne soyez pas défendu. Mais ils vous ont abandonné.»

Michel Huyette, président de la cour d'assises

Alors il lève la main pour attirer l’attention du président. Son micro se rallume. Le juge saisit, malgré son français approximatif, qu’il est perdu dans les règles procédurales et qu’il craint qu’une décision soit rendue sans la présence de Maître Martin et Maître Franck.

Le président Michel Huyette pousse le bouton du micro devant lui. «Monsieur Boubaka, vos avocats ont choisi de violer le cadre juridique et la déontologie qui leur appartient. Ils ont choisi de vous abandonner. Vous en subissez les conséquences, et nous en sommes désolés. Nous regrettons tous. Nous trouvons injustes que vous ne soyez pas défendu. S’ils veulent revenir demain, nous en serons enchantés et nous leur dirons merci. Mais ils vous ont abandonné.»

Le soir-même, Mohamed Boubaka rentre dans sa cellule et fait passer le message à ses avocats.

*Le prénom a été modifié.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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