Sports / Monde

Au Pérou, l'album Panini coûte la moitié d'un mois de salaire minimum

Temps de lecture : 4 min

Les contrefaçons permettent à tous les habitants et habitantes de coller leurs vignettes.

Des images Panini de l'album 2018 | Marco Bertorello / AFP
Des images Panini de l'album 2018 | Marco Bertorello / AFP

La file d’attente est interminable. Dans la foule impatiente, des hommes en cravate, des mères de famille, des adolescents… Bientôt, ils l’auront dans les mains, l’objet tant convoité. Car s’ils et elles font la queue aujourd’hui, c’est parce que l’Histoire a frappé aux portes du Pérou. Et évidemment, tous et toutes veulent en garder un bout. Un souvenir qui traversera les années: l’album Panini du Mondial 2018.

L’équipe péruvienne entre dans l’Histoire

Le Pérou n’avait plus participé à une Coupe du monde de foot depuis trente-six ans. Une sélection tellement historique pour le pays que le président de la République avait décrété un jour férié au lendemain de l'annonce. Ses trente-deux millions d’habitants et habitantes vibrent donc depuis quelques mois au rythme du football. Dans les écoles, les enfants portent le maillot rouge et blanc. Dans les centres commerciaux, les produits dérivés du Mondial vont jusqu’au matelas spécial équipe du Pérou. Et sur les panneaux publicitaires, les mamans des joueurs de l’équipe nationale s’affichent fièrement.

Les matelas Coupe du monde | Félicie

«Ils se sont pincés pendant des jours car ils n'y croyaient pas, raconte Félicie, une Française de 30 ans expatriée au Pérou depuis 2014, date de la dernière Coupe du monde. Tout le pays s'est préparé. Les t-shirts, drapeaux et pancartes à l'effigie de l'équipe péruvienne ont envahi Lima dès le lendemain de la qualification.» Forcément, les produits en lien avec l'événement ont pris une valeur sentimentale. «Peu de temps après, j'ai pu voir apparaître des queues un peu partout en ville. Des files d'attente de plus de cinquante personnes. Elles attendaient pour acheter leur album Panini.»

Se procurer l’album Panini coûte que coûte

«J’ai 36 ans et je n’ai pas connu une seule Coupe du monde avec mon pays», raconte Harold, un Péruvien né à Lima. Une génération et demi de Péruviens et Péruviennes est dans le même cas, alors que le football est le sport numéro un dans le pays. «C’est un sport qui s’adresse à toutes les classes sociales et qui est un facteur d’union comme il y en a peu. Cette Coupe du monde va nous faire oublier beaucoup de nos problèmes, notamment la crise politique et la corruption qui ronge ce pays…» Cet avocat de profession ne déroge pas à la règle: lui aussi a souhaité se procurer cet album Panini. Ce sera son souvenir à lui. «Obtenir cet album, c'est retomber un peu en enfance. Je le léguerai sûrement à mes enfants et je pourrai leur raconter cette histoire-là, quand le Pérou était qualifié pour la Coupe du monde de football.»

Comble de l’ironie, l’Italie –non qualifiée– s’est faite une place dans la compétition grâce à ses vignettes Panini. Depuis la fin des années 1970, l’entreprise italienne est rattachée à la Fifa par un contrat qui lui permet de commercialiser ses petits portraits de joueurs que les enfants s’arrachent. Lors de la dernière Coupe du monde en 2014, plus d’un million d’albums Panini avaient été vendus en France. Parmi les acheteurs et acheteuses, les trois quarts avaient entre 7 et 14 ans. Si les pays européens sont friands de ces petites vignettes, l’engouement est bien plus intense dans les pays d’Amérique latine.

La contrefaçon, de retour tous les quatre ans

Il y a quatre ans au Brésil, pays dans lequel l’entreprise Panini a une imprimerie, s'est produit un braquage un peu particulier. Un camion contenant 68.000 paquets de vignettes Panini a été volé dans la capitale Rio de Janeiro. Cela représentait 300.000 vignettes en tout. Cette année, c’est au Pérou que l’entreprise Panini se retrouve victime de son succès: il y a quelques mois, la police donnait un coup d’arrêt à une imprimerie illégale dans la capitale Lima.

L’entreprise Panini est habituée: tous les quatre ans, elle sait qu’elle devra faire affaire à des problèmes de contrefaçon. «Pour toutes les Coupes du monde, ce sujet revient, précise Stéphanie Parise, représentante de l’entreprise en France. Dans ce genre de cas, on prévient souvent tout le monde, de l’instance locale à l’instance nationale, et donc aussi la Fifa et les fédérations. Mais on a souvent trop peu de temps pour enclencher des procédures car la Coupe du monde ne dure pas éternellement.»

Un révélateur des inégalités dans le pays?

«S’ils et elles veulent leur album Panini complet, les Péruviens et Péruviennes doivent dépenser plus de la moitié d'un mois de salaire minimum, raconte Félicie. Du coup, ils et elles achètent la version contrefaite. Ce sont les produits “bamba”, c’est-à-dire faux. Et souvent, ils ne sont pas déguisés, au contraire. Pour les locaux, c’est une manière d’égaliser les chances: tout le monde pourra se procurer un album souvenir.» Le pays a connu une forte croissance économique ces dernières années, mais sept millions de Péruviens et Péruviennes vivent toujours sous le seuil de pauvreté.

«L’économie souterraine est très développée, précise Isabelle Tauzin, professeure à l’université de Bordeaux et membre de l’Institut Universitaire de France. Il y a tout un système parallèle, qui fait partie aussi de l’état d’esprit du pays. C’est l’idée de ne pas payer le plein tarif, de ne pas payer les impôts, de ne pas payer la TVA…» N’importe quel produit a sa contrefaçon: vêtements, romans, vignettes Panini… Les produits bamba rappellent que malgré les progrès économiques de ces dernières années, le Pérou reste un pays où les inégalités demeurent. «Elles se sont réduites ces dernières années et le pays s’est modernisé, commente Isabelle Tauzin. Mais les routes ne sont toujours pas au point, l’éducation est à la traîne. Et l’on trouve toujours par endroits une scission entre les quartiers huppés et les quartiers populaires. Et là on y voit beaucoup de marchands ambulants. Ce ne sont pas des boutiques mais souvent, leur stock peut être très important.»

Sofian Aissaoui Journaliste pour France Télévisions et pour la presse écrite

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