Sociéte

Le top des prénoms au Moyen Âge

Temps de lecture : 8 min

Quelques Roland, une flopée de Martin, et surtout beaucoup, beaucoup de Jean.

«-Comment t'as appelé le tien? -Jean, et toi? -Jean aussi» | Enluminure extraite de «Vie et miracles de saint Louis» de Guillaume de Saint-Pathus (milieu du XIVe siècle), via BnF
«-Comment t'as appelé le tien? -Jean, et toi? -Jean aussi» | Enluminure extraite de «Vie et miracles de saint Louis» de Guillaume de Saint-Pathus (milieu du XIVe siècle), via BnF

Le web regorge de trésors, notamment cette carte interactive permettant de voir le prénom masculin et féminin le plus donné à une période.

Le plus frappant est d’observer la grande cohérence dans les vagues de prénoms: chez les filles, on a ainsi des Emma, puis des Léa, puis des Louise; du côté garçons, on pourrait distinguer une ère des Nicolas, puis des Enzo et, surtout, des Kevin.

Cette domination nationale d’un prénom pendant deux ou trois ans souligne que le fait de nommer un enfant, s’il relève bien d’un choix individuel –en témoignent ces quelques Pikachu ou Agamemnon qui se promènent dans la société, reste étroitement dépendant du contexte et des effets de mode. Il n’en était pas autrement au Moyen Âge.

Petit stock de prénoms

L’une des différences fondamentales entre aujourd’hui et la période médiévale tient dans le petit nombre de noms utilisés durant celle-ci. En gros, quatre ou cinq prénoms suffisent pour nommer de 30% à 50% de la population.

Dans ce petit stock onomastique émergent des grands hits. Le prénom le plus porté, durant toute la période médiévale, est Jean. Le prestige du saint, qui a baptisé le Christ, explique ce succès. Le prénom offre en outre l’avantage de pouvoir être aisément décliné dans toutes les langues européennes: John, Juan, Ivan, Jan, Yoan, Giovanni…

En fonction des époques et des moments, le prénom est porté par 20%-25% de la population masculine, voire même jusqu’à 40% –soit plus d'un garçon sur trois! Et Jean a traversé les siècles: c’est encore le prénom le plus donné en France jusqu’en 1957 –ce qui en fait probablement l’un des plus portés de l’histoire.

Le Moyen Âge semble présenter le visage d’une société moins marquée par la diversité: aujourd'hui, même le prénom féminin le plus donné en 2017, Louise, n’a en réalité été donné qu’à 5.000 bébés.

Mais il ne faudrait pas caricaturer pour autant. Si cinq prénoms suffisent à nommer 40% de la population masculine, les vingt prénoms les plus donnés dans le royaume de Jérusalem n’en nomment que 63%; en tout, on relève entre 250 et 380 prénoms en circulation. Le système onomastique médiéval concilie à la fois une très forte concentration et un très fort éparpillement.

C’est surtout le cas pour les hommes, l’onomastique féminine étant plus variée: les femmes n’ayant pas à assurer la continuité de la famille, on les appelle comme on veut, d’où une multiplicité de noms originaux.

Cela dit, celle-ci reste dérisoire par rapport à notre époque. Neuf prénoms sur dix sont désormais portés par moins de 3.000 personnes en France, ce qui traduit une recherche de l’originalité qui est complètement opposée aux préoccupations de l’homme médiéval, qui veut avant tout faire partie d’une communauté.

Continuité du lignage

Les noms du Moyen Âge viennent le plus souvent d’une histoire familiale. Certaines familles s’en font une spécialité: ainsi des comtes d’Albon qui se nomment tous Guigues pendant cinq générations successives. La continuité du prénom traduit la continuité du lignage et est dès lors mise au service d’un message politique fort, en des temps d’instabilité.

Un prénom est très souvent lié à une famille, qui en fait un usage quasiment exclusif. Dans les États latins d’Orient, les comtes de Tripoli s’appellent Raymond, les princes d’Antioche Bohémond, les rois de Jérusalem Baudouin: à chaque fois, on prend le prénom du fondateur de l’entité politique.

Même dans les milieux sociaux les plus modestes, les médiévaux ont tendance à nommer les enfants d’après un grand-père, un oncle, un parrain. À Florence, en 1463, on croise ainsi un Andrea, fils de Berto, fils d’Andrea, fils de Berto, fils d’Andrea, fils de Berto, fils d’Andrea. Le nom se fait conservatoire de la mémoire familiale, sur sept générations, comme peuvent encore l’être aujourd’hui les «ben» ou «ibn» des noms arabes.

Plus encore, les prénoms participent de l’identité de la famille: ils sont réactivés à chaque génération pour mieux mettre en scène la cohérence de ce groupe lignager. D’où la pratique de «l’enfant refait», qui consiste à donner à un enfant le prénom de son frère mort-né ou mort jeune. Il s’agit bien d’affirmer que les individus s’inscrivent dans une continuité qui les dépasse, et la réutilisation du prénom dit la survie du groupe familial.

Nos prénoms à nous ne disent plus ça, ou rarement: nous ne portons plus les prénoms de nos ancêtres –à part peut-être en deuxième prénom, encore moins ceux des frères et sœurs que nous n'avons pas connues. Cette évolution est le symbole d’une société dans laquelle le lien aux générations passées est souvent plus ténu, voire coupé.

Inspiration latine et catholique

Cette domination de quelques noms ne doit pas cacher des évolutions, inscrites dans le long terme. La première est le passage des noms germaniques aux noms latins. Quand on étudie le haut Moyen Âge, les noms nous semblent peu familiers.

Au hasard, je cite quelques-uns des paysans de Mitry en 864, tels qu’on les connaît grâce à un polyptyque: Gausselmus, Gotilda, Leutfridus, Teodevinus, Teuthardus, Teodeilda, Bernegarius… On ne reconnaît guère de sonorités!

«J'hésite entre Teuthardus et Bernegarius, pour le prénom.» | Enluminure extraite de l'Histoire de Merlin (XIIIe siècle), via BnF

Au contraire, à partir du XIe siècle, ces noms vont céder la place à des noms latins. Évidemment, l’espace germanique résiste mieux, mais même là, les Leufric et autres Grimhildes déclinent. De même dans l’espace scandinave, selon une chronologie un peu différée qui traduit la latinisation de l’Europe médiévale.

L’autre évolution est tout aussi importante: il s’agit de l’augmentation constante du nombre de noms de saints. Au début du XIIe siècle, en moyenne, sur les cinq noms les plus portés, un seul est un nom de saint; à la fin du XIIIe siècle, quatre sur cinq le sont.

Cette augmentation traduit et recoupe la christianisation en profondeur de la société, et illustre le formidable travail de modelage des esprits qu’a accompli l’Église catholique au fil des décennies.

Choix nationaux

Dès cette époque apparaissent des choix «nationaux», au sens que le Moyen Âge donne à ce mot. Les Vénitiens privilégient ainsi Marc, leur saint patron, tandis que les Génois affectionnent Guillaume. En Angleterre, Thomas cartonne au XIIIe siècle, en écho à la diffusion du culte de Thomas Becket, tandis que les Français se montrent fidèles à Martin, saint patron du royaume.

Les prénoms participent ainsi de la construction des identités nationales. D’autant qu’avec l’émergence des langues vernaculaires au XIIe-XIIIe siècle, ces prénoms latins vont à leur tour évoluer. Wilhelmus va ainsi donner William en anglais, Guillaume en français et Wilhelm en allemand. Ludovicus donnera Louis ou Ludwig, Petrus Pierre ou Peter...

Ceci étant, les sociétés médiévales sont marquées par une coprésence de plusieurs langues, et pour les médiévaux, toutes les variantes ne forment probablement qu’un seul et même prénom. On voit ainsi des gens se désigner comme Johann, Johannes ou Giovanni, en fonction du contexte et des acteurs avec qui ils interagissent. Là encore, nous ne fonctionnons pas différemment: un Jean‑Baptiste pourra se faire appeler Jean‑Ba, JB…

Mythes et mondes sociaux

Les prénoms de saints ne sont cependant pas les seuls que l’on peut donner à ses enfants. On assiste en effet à l’apparition de prénoms qui sont étroitement liés aux grandes œuvres littéraires ou artistiques du temps. C’est ainsi que l’on croise, au tournant du XIIe siècle, des Roland et des Olivier puis, un siècle plus tard, des Lancelot ou des Gauvain, témoins du succès de la littérature arthurienne.

Aujourd’hui, le prénom Khaleesi, en référence au titre de Daenerys dans la série Game of Thrones, est l’un des plus donnés aux États-Unis: c’est exactement le même phénomène d’admiration mêlée de connivence culturelle qui poussait un seigneur de 1232 à nommer son fils Lancelot.

«À cause de ce satané Chrétien de Troyes, on se retrouve avec cinq Lancelot dans la classe.» | Enluminure extraite des Heures de Louis de Savoie (vers 1450) via BnF

D’abord réservés à l’aristocratie, ces prénoms se diffusent dans la bourgeoisie urbaine, ce qui montre que cette littérature n’est plus réservée aux seuls seigneurs.

Les prénoms sont en effet étroitement liés au niveau social. Pour le royaume de Jérusalem, les résultats sont éclairants: Peter est le prénom bourgeois par excellence –porté par 10% des hommes de cette classe sociale– alors qu’il n’est qu’au 6e rang pour les nobles.

Parmi les bourgeois, le trio Peter-Bernard-Robert représente 20% des prénoms donnés, alors qu’il ne fait que 3% chez les nobles; 20% des garçons sont nommés Jean, Guillaume ou Hugues chez les nobles, contre seulement 7% chez les bourgeois.

Le choix d’un prénom est entièrement libre: aucune loi n’interdit à un bourgeois de nommer son fils Hugues. Mais, à l’échelle du groupe, ces choix obéissent en réalité à des hiérarchies sociales. C’est encore plus clair pour le nom de famille, qui n’est porté que par une minorité de paysans mais par la quasi-totalité des nobles.

La ville est souvent le laboratoire où s’inventent de nouveaux prénoms: dans la seconde moitié du XIIIe, les habitants de Florence s’appellent Philippe ou Antoine, tandis que les ruraux s’appellent Martin, un prénom devenu une insulte en ville car apparaissant comme trop ancien –tout comme aujourd’hui, on sait bien qu'une petite fille nommée Marie-Gertrude risque fort d'être moquée à l’école.

Unité du royaume

Les prénoms mettent en jeu un ensemble de phénomènes extrêmement complexes. Ils parlent de notre rapport aux autres, aux ancêtres, aux morts, à la mémoire, à Dieu. Ils renvoient à des processus culturels majeurs: la diffusion d’une religion, d’une langue, la construction d’une identité nationale.

Ils soulignent aussi l’écart qui nous sépare du Moyen Âge: même si la plupart des prénoms donnés aujourd’hui l’étaient aussi à cette période, ces siècles étaient dominés par la recherche d’une continuité, tandis que nous valorisons l’originalité.

Mais les noms peuvent également être liés aux structures politiques. En particulier, le prestige de la dynastie capétienne s’exprime aussi par le nombre de gens qui, dans le royaume, prennent les noms de Robert, Hugues et Eudes –alors que dans le Languedoc, ces prénoms ne sont pas portés avant la conquête de la région par le roi de France.

La construction de l’unité du royaume passe ainsi, en partie, par les prénoms. Verra-t-on en 2018 ou en 2019 une vague d’Emmanuel en France? On espère en tout cas qu’on n’aura pas trop de Jupiter.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Florian Besson

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