Aquarius: «Je veux témoigner de ce qui s’est passé, de ce que j’ai vu, moi, puisque j’y étais»
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Aquarius: «Je veux témoigner de ce qui s’est passé, de ce que j’ai vu, moi, puisque j’y étais»

Temps de lecture : 23 min
Johann Trümmel Johann Trümmel

Le 13 juin, un professeur de français reçoit un mail. «Urgent: Interprètes pour le bateau AQUARIUS.» Un appel auquel il répond.

Le 13 juin dernier, je me réjouissais à l’idée du week-end que j’allais passer. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais deux jours pour moi, sans mes enfants, et j’allais enfin pouvoir me mettre à enregistrer de la musique. Tout était bien calé. J’allais avoir un moment à moi, un vrai moment.

Mais dans l'après-midi de ce mercredi, j’ai reçu un mail. «Urgent: Interprètes pour le bateau AQUARIUS». C’était un appel au volontariat, envoyé par le Servei d’idiomes i Programes Europeus de la Generalitat Valenciana [Service des langues et des programmes européens de la Généralité valencienne, ndlr], et relayé par le lycée de Valence où je travaille. On nous demandait si nous acceptions de servir d’interprètes pour les migrants dont tout le monde a entendu parler, et qui étaient bloqués depuis des jours en pleine mer.

Je n’ai jamais fait de volontariat. Comme beaucoup, je suppose, je me suis parfois dit que je devrais m’investir un peu, intégrer une ONG au lieu de me contenter du virement mensuel au bénéfice de Médecins sans frontières –geste auquel je ne pense que lorsque je consulte mes comptes. Je n’ai pourtant jamais passé le pas. Les enfants, le travail, tout ça. J’y pense et puis j’oublie, c’est la vie c’est la vie.

Sauf que l’Aquarius débarque dans la ville où je vis depuis huit ans. Je ne sais pas pourquoi, mais ça change tout. J’aurai tout le temps d’analyser ça plus tard. Le fait est que je me vois répondre, du tac au tac, que je serai là, que je suis volontaire. J’avais conscience qu’en répondant présent sans réfléchir, je m’engageais. Je ne pouvais plus reculer, et c’était tant mieux.

Samedi matin, la veille de l’arrivée de l’Aquarius, nous avons été convoqués à une réunion d’information organisée par la Generalitat et la Croix-Rouge. Nous étions une bonne centaine, peut-être plus. On nous a expliqué quel serait notre rôle. On nous a donné des conseils: ne pas trop parler avec les migrants, se contenter de traduire ce qu’ils nous diraient, quand ils auraient affaire à la police et aux médecins, et leur traduire les questions que leur poseraient ces derniers. Ne pas les toucher, ne pas trop s’approcher, ne pas se montrer familier, se méfier des pièges relatifs aux barrières culturelles: des gestes, même quotidiens pour nous, pourraient être mal interprétés. Surtout, ne pas prendre de photos, ne pas poser de questions sur leur périple. Rester neutre. Aider, certes, mais rester neutre. L’inquiétude monte. On se demande si on saura y arriver. Les organisateurs nous rassurent: si on ne tient pas le choc, il ne faut pas s’en vouloir. Il faut partir, et le faire sans regret.

Quand mon réveil a sonné à 4h du matin, je ne dormais pas. Certes, cette réunion avait eu quelque chose de rassurant: on était dans de bonnes mains, tout était clair, on ne serait pas seuls. Mais elle nous a placés face à la réalité de ce qui nous attendait. J’étais inquiet.

Dimanche, port de Valence

J’arrive au port à 5h30. Le long de l’immense machinerie portuaire se trouve une boîte de nuit. Quelques jeunes gens en sortent, visiblement bourrés. Ils observent ce qui se trame, comprennent, s’énervent: «Regarde-moi tous ces connards qui viennent aider “los putos negros”». Ils s’en prennent à Cristina*, une amie venue comme moi pour aider. Ils lui bloquent le passage, lui lancent des injures racistes. La police les disperse très vite.

La Croix-Rouge s’est installée dans un grand hangar. On nous distribue nos accréditations et nos t-shirts «intèrpret». Nous sommes vraiment nombreux. L’attente est longue, les yeux cernés. Une navette nous emmène sur le quai d’où débarqueront les migrants. Le port est immense. C’est un vrai dédale. Un hélicoptère fait des cercles au-dessus de nos têtes. Partout, des policiers se tiennent prêts, armés de matraque étonnamment longues et d’armes à feu, l'air totalement inexpressifs.

Nous attendons les trois navires, qui arriveront successivement: le Dattilo, l’Aquarius et l’Orione. Il est 6h30 quand le Dattilo, affrété par l’Italie, arrive enfin. Les gens de la Croix-Rouge nous placent le long d’une barrière, au-delà de laquelle les migrants débarquent en rang sous le regard intense des policiers, qui me mettent mal à l’aise, et sous les applaudissements des bénévoles, qui me mettent également mal à l’aise: ont-ils envie qu’on les applaudisse? Certains ont peut-être perdu des proches, tous ont tous vécu l’enfer. Les applaudir?

La Croix-Rouge leur distribue des vêtements, des casquettes, des pommades antiseptiques, des chaussures. Nous, nous devons enfiler une blouse de plastique, des gants et des masques hygiéniques: «Certains ont la gale. Attendez qu’on vous appelle, ne franchissez pas la barrière». Les organisateurs demandent aux passagers, les uns après les autres, dans quelle langue ils peuvent s’exprimer entre le français, l’arabe et l’anglais. Puis ils s’adressent à nous, qui sommes attroupés derrière la barrière: «Inglés?». L’un d’entre nous y va. «Árabe?» Les interprètes arabophones, c’est la denrée rare. Ils seront sans cesse sollicités. «Francés?» J’y vais. De 7h à 14h, je n’aurai pu accompagner que quatre d’entre eux.

S'assurer qu'elles veulent bien de ces hommes

C’est que le processus est long. Tout un parcours. Première étape: la police, qui enregistre les noms, dates et pays de naissance. Les informations que me donnent les migrants me semblent approximatives. Un Tchadien, un Comorien ne connaît pas forcément sa date de naissance. Il connaît son âge, et fait le calcul. Ils prononcent leur nom à leur manière, et je ne reconnais pas forcément les phonèmes. Je retranscris comme je peux. Et comme ils ne savent pas tous lire, impossible de leur demander de vérifier l’orthographe. Les policiers laissent couler. Eux aussi portent un masque. Ils restent, pour la plupart, impénétrables.

Exception notable et moment surréaliste: une jeune policière interrompt le premier entretien que j’assiste pour montrer à ses collègues qu’elle est en photo sur le compte Twitter de je ne sais quel journal. Un selfie avec Beyoncé ne l’aurait pas fait réagir autrement.

Un migrant en chaise roulante accueilli par la Croix-Rouge à sa descente du Dattilo, à Valence, Espagne, le 17 juin 2018. | Pau Barrena / AFP

Après cette première étape, il y a les photos d’identité, les innombrables saisies d’empreintes digitales. Le dispensaire ou l’hôpital pour les blessés et les malades. Puis, pour tous les rescapés arrivés au bout de ce parcours, l’attente interminable dans une tente trop peu fournie en chaises et vite surchargée. Cette nuit, les hommes seront regroupés dans un gymnase à une trentaine de kilomètres du port. Quant aux femmes, elles seront envoyées ailleurs. On ne nous dit pas où. On m’explique que si les épouses et les maris sont séparés, c’est parce qu’il faut d’abord entendre ce que disent les femmes, écouter leur version des faits. Il faut d’abord s’assurer qu’elles veulent bien de cet homme dans leur vie. «Certaines de ces femmes n’ont pas choisi leur vie. Certaines ont peut-être été enlevées, soumises et maltraitées.»

Une fois que le rescapé qu’on a assisté est dans la tente, les interprètes volontaires retournent derrière la barrière, au début du parcours. Ils attendent, parfois longtemps, de se voir attribuer un autre rescapé. Et le parcours recommence.

Sans rien, sans droits, dans un pays sans loi

En six heures, je n’en aurai donc accompagné que quatre. Le premier, Abdul*, est un Tchadien écroulé sur un fauteuil roulant qu’il faut manipuler parmi l’agitation des gens et l’encombrement des objets. Il parle un peu français, d’une voix faible, difficilement audible. Je lui demande d’où il vient.
«– Nubia.
La Nubie, au Soudan?
– Non, non, Nubia!
– Vous êtes soudanais?»

Soudain, il se dresse dans son fauteuil roulant, me regarde comme si j’étais fou, ou crétin. «Toi tu es français et tu ne connais pas Nubia? Tu es français et tu ne connais pas al Khadaf ?» Khadafi, la Libye: je comprends enfin. Il me montre sa jambe, qu’il ne peut plus bouger. «Je me suis blessé en Libye. Un médecin libyen m’a fait une injection. Il m’a injecté un mauvais médicament. Contractions, infection. J’ai très mal.» La Guardia civil insiste: il lui faut se lever pour être pris en photo. Abdul s’exécute, lentement, et se concentre pour se tenir une une jambe, en serrant les dents.

«Rien de pire que les faux espoirs quand on est dans une situation désespérée. Ne donnez pas votre numéro de téléphone, ni rien de personnel.»

Abdul a quitté le Tchad parce qu’il n’y trouvait pas de quoi nourrir sa femme et ses deux fils. Il débarque en Libye, et comme de nombreux Noirs que je rencontrerai, se fait dépouiller. Des Libyens lui volent le peu d’argent qu’il a, ses papiers, et le forcent à appeler sa famille pour qu’elle lui envoie toutes ses économies. Il se retrouve sans rien, sans droits, dans un pays sans loi. Pour une raison qui m’échappe, il passera six mois en prison. Il est torturé. L’état de sa jambe empire. Un jour, il parvient à s’échapper de la geôle, avec quelques codétenus.

Je ris d'un faux rire

J’ai aussi accompagné Ousmane*, un Malien de 17 ans qui voyageait seul. Toute sa famille est restée au pays. À la fin du parcours administratif, il me demande gentiment, très gêné de poser la question, mais plus anxieux encore de ne pas avoir de réponse: «Vous êtes très gentil. Je suis tout seul ici. Est-ce que vous pouvez me donner votre numéro de téléphone?». Je sais qu’il faut dire non. On nous a répété de ne jamais donner notre numéro. Nous prendrions des risques. Et cela donnerait de faux espoirs. «Rien de pire que les faux espoirs quand on est dans une situation désespérée. Ne donnez pas votre numéro de téléphone, ni rien de personnel. Soyez assurés que tout est fait pour eux, que nous sommes là pour les aider. C’est notre travail. Faites-nous confiance.» Il n’empêche que c’est dur, de dire non.

Alors, pour couper court, je ris d’un faux rire, un rire que j’accompagne d’un «Mais c’est impossible, voyons!», suivi d’un regard complice signifiant: «Tu le sais bien, n’est-ce pas?». Il me dit: «Oui». Son sourire dissimule mal son angoisse et sa déception. Mais il accepte. Je l’accompagne jusqu’à la tente où s’accumuleront, pour le reste de la journée, Nigérians, Algériens, Comoriens, dans l’attente d’un transfert vers Cheste, leur centre d’accueil provisoire.

Il est 13h. J’ai terminé. La relève est arrivée et la navette nous attend pour nous ramener au point de rendez-vous d’où nous pourrons rentrer chez nous. Ce que j’éprouve, pendant le reste de la journée, est étrange. Je suis étonné de ne pas avoir flanché, de ne pas avoir cédé à l’empathie qui m’est naturelle. Ça ne me ressemble pas. J’ai du mal à comprendre. Mais je choisis de m’en réjouir, car j’ai pu faire mon boulot jusqu’au bout. Je choisis de ne pas repenser à Ousmane, et au faux rire que je lui ai servi, au moins jusqu’à demain. Car demain, j’y retourne. Je le retrouverai peut-être. J’essaierai de le rassurer.

Lundi, Cheste

Le lendemain matin, je suis au lycée. J’ai beaucoup de mal à me concentrer sur la correction du brevet blanc que j’ai fait passer à mes 4e. Très vite, ils me demandent si j’étais à l’Aquarius. Les gamins me bombardent de questions jusqu’à la fin du cours. Je retrouve quelques collègues dans la salle des profs, des collègues qui étaient également bénévoles la veille. Ils sont sonnés, eux aussi, et ne parlent que de ça. Je leur raconte mon histoire avec Ousmane: «J’espère que je le verrai cet après-midi». «Mais c’est un mineur, non? Les mineurs ont été envoyés ailleurs. Il ne sera pas à Cheste.» Je ne reverrai jamais Ousmane. J’encaisse.

Un bus nous emmène à Cheste. Il est presque vide. Aujourd’hui, nous serons sept traducteurs pour 400 rescapés. On est lundi: les bénévoles, pour la plupart, ont repris le travail. J’ai mon après-midi de libre, je resterai donc de 15h à 22h30. Le gymnase, qui sert de centre d’accueil, fait partie d’un immense complexe éducatif, labyrinthique, à l’architecture 1960, situé à une trentaine de kilomètres de Valence. Tout autour, des montagnes, la nature.

J’entre dans le gymnase, intimidé d’abord. Mes camarades et moi nous demandons comment nous allons pouvoir gérer la traduction pour 400 migrants inquiets. Et ça ne rate pas: à peine le seuil franchi, nous sommes assaillis de questions, toujours les mêmes: Quand est-ce que je peux appeler ma femme? Quand est-ce que je peux prévenir ma famille que je vais bien? Quand est-ce que nous aurons le téléphone? Je regarde autour de moi: plusieurs d’entre eux ont pu garder leur propre téléphone, qu’ils ont branché sur le secteur et dont ils se servent au vu et au su de tout le monde. Je me demande combien de temps cette situation va tenir.

Moi aussi j’ai une question à poser, aux bénévoles qui ont terminé leur service et dont on prend le relais: «Alors, ça va? Ils ne sont pas trop tendus?». «Ça va», me répond-on. Effectivement, je suis surpris par le calme qui règne dans le gymnase. Des petits groupes se sont formés. Ils discutent. Ils se lancent une balle de tennis. Certains sont encore allongés dans leur lit. Plusieurs sont malades. Mais ça va.

Tentes de la Croix-Rouge installées dans le port de Valence pour accueillir les réfugiés, le 16 juin 2018. | Juan Carlos Cárdenas / Pool / AFP

«Les Noirs, pour eux, ça vaut moins que des animaux»

Je retrouve Abdul, dans son fauteuil roulant. Je le reconnais à peine, parce qu’il me sourit. Hier, il était sombre, au fond du trou. Il a l’air reposé. J’apprends que la Croix-Rouge va faire installer une ligne téléphonique aujourd’hui même. «Une seule?» «Deux, peut-être.» Abdul est rassuré. Mais Hope*, un jeune Sierra-Léonais, murmure à mon attention: «Deux téléphones pour 400? Il va y avoir des problèmes». Il est vite rejoint par Sulayman*, que j’ai accompagné la veille dans ses démarches administratives. Il me reconnaît, me tape dans la main: «I’m glad to see you again my friend» [«Je suis content de te revoir, mon ami»].

Moi aussi, je suis content, d’autant plus qu’hier, il était angoissé: il a débarqué de l’Aquarius et cherchait partout son frère qui se trouvait à bord du Dattilo, le premier bateau à avoir jeté l’ancre dans le port de Valence. «Il est grand, très grand, très fort», répétait-il, comme si ç’eût pu m’aider à le retrouver parmi la foule. Je lui avais promis de le chercher partout pendant qu’il poireauterait, assis dans la tente, en fin de parcours. J’ai cherché un bon moment, me suis renseigné auprès des gens qui possédaient le listing des passagers du Dattilo, en vain.

«La Libye, c’est l’enfer. Si tu es noir, tu as intérêt à bien les connaître, les règles. Tu peux te faire tuer à tout moment.»

Sulayman, réfugié

Je demande donc à Sulayman: «Tu as retrouvé ton frère?». Il sourit et désigne un gars, à l’autre bout du gymnase. Il est grand, très grand. «Je te l’avais dit!» lance-t-il en riant. Il ajoute: «Mais il est fragile. C’est mon petit frère. Je dois m’occuper de lui, le surveiller». Sulayman fait plus que ses 25 ans. Il est sans cesse entouré d’un groupe plus jeune que lui. Il fait visiblement office de grand frère pour tout ce petit monde. Il a quitté la Sierra Leone il y a quatre ou cinq ans, avec l’espoir de vivre en Europe. Il est éduqué, mais n’a aucun avenir dans son pays, qui compte parmi les plus pauvres au monde. Il est donc parti pour la Libye: c’est de là que l’on quitte l’Afrique pour rejoindre l’Europe.

«La Libye, c’est l’enfer. J’y suis resté quatre ans. On m’a tout volé. J’ai pu survivre en faisant des petits boulots, en nettoyant les pare-brises, et en apprenant les règles. Si tu es noir, tu as intérêt à bien les connaître, les règles. Tu peux te faire tuer à tout moment. Tu poses une question à un Libyen? Tu risques de te prendre une balle. Tu t’es blessé le pied? On peut te l’arracher d’un coup de revolver. J’ai vu ça. Si tu vois un camarade se faire tuer, surtout, ne dis rien, ne réagis pas, sinon ça peut être ton tour. Si tu achètes quelque chose, cache-toi pour le faire, et cache ce que tu viens d’acheter. Sinon, tu te retrouves encerclé par des enfants armés, qui n’hésiteront pas à te tirer dans la jambe pour te voler ton téléphone ou ton t-shirt. Ne croise jamais les yeux d’une Libyenne. Sinon, tu es puni, battu, et elle, elle sera bannie, considérée comme une prostituée pour le reste de sa vie. On nous donne un peu de paille pour dormir, on ne te donne que des restes à manger. Les Noirs, pour eux, ça vaut moins que des animaux.»

Des squelettes sous le sable

L’un des jeunes qui entourent Sulayman ajoute: «En plus, les Libyens, ils ne savent même pas se servir d’une brosse à dents!». Ils éclatent de rire. «Ouais, ils ne se lavent même pas les dents!» Rien de plus. Pas d’insultes, pas de malédiction éternelle jetée à la face des Libyens. Des mots mesurés, puis, à la fin, tout de même, une moquerie sur leur hygiène dentaire.

Ça fait longtemps que j’ai oublié les conseils de la Croix-Rouge –ne pas trop parler, ne pas trop faire parler. Je ne porte plus ni mes gants hygiéniques, ni mon masque. On crève de chaleur dans le sac plastique qui nous sert de blouse. Or, une question me taraude. Alors au point où j’en suis, je la pose, cette question:

«Vous saviez tout ça avant d’aller en Libye? Vous saviez que c’était l’enfer?»

Sulayman botte en touche. Ou alors il ne comprend pas bien ma question. Ou encore, je l’ai mal posée. «Le Sahara, répond-il, c’est la mort assurée si tu tentes de le traverser par tes propres moyens. Tu veux quand même tenter ta chance, tu dois marcher non-stop, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, parce que si tu t’assoupis, si tu t’arrêtes et que tu t’endors, le sable te recouvre sans que tu t’en aperçoives, et tu meurs. Quand tu marches dans le Sahara, ça craque sous tes pieds. Tu marches sur des squelettes.»

«Ça vous est arrivé?»

Rire général. Sulayman continue: «C’est aussi ce que font les Libyens. S’ils ne veulent plus de toi, ils t’envoient dans le Sahara, ils te chassent. Alors oui, ça m’est arrivé de marcher sur des squelettes». Il imite le bruit que ça fait, puis hausse les épaules, comme pour dire: «c’est comme ça». «Et puis l’autre danger, c’est Boko Haram. Si tu les croises, tu es sûr de mourir. Sûr. Que tu sois seul ou dans un bus de cinquante personnes.» L’un des jeunes assis à côté de lui imite un tir de mitraillette.

«Vous êtes les bienvenus. Nous allons vous aider à recommencer une nouvelle vie.»

Une fille de la Croix-Rouge m’appelle. On va avoir besoin de moi pour la prochaine étape. «C’est quoi la prochaine étape?» Mais elle n’a pas le temps de me répondre. Dehors, sur le terrain de foot, six hommes sont sur le point de se battre. L’un d’eux a insulté la femme de l’autre, ce qui ne passe pas. La Guardia civil les encercle abondamment, et leur dit que s’ils continuent, s’ils créent le moindre problème, leur sort sera réglé (que veut-il dire par là?). Martine* leur traduit cela en arabe. Martine, traductrice volontaire comme moi, a la vingtaine juvénile, mais je la vois raisonner fermement ces six hommes en colère. Je suis admiratif. Ils se calment progressivement, l’œil noir.

Une autre dispute surgit à cause d’un ballon de football, qu’un jeune garde pour lui. Il s’y accroche rageusement, comme si c’était tout ce qu’il possédait, ce qui est peut-être le cas. Martine et une jeune femme de la Croix-Rouge parviennent à débloquer la situation en organisant dans l’urgence un tournoi de football. Ils veulent tous que leur équipe porte le nom du Real Madrid ou du Barça. Le ton recommence à monter. La femme de l'association d'aide humanitaire impose une règle: on invente le nom de l’équipe, sinon on ne joue pas.

L'envie d'apprendre

Le tournoi commence et la dame qui m’a fait quitter le gymnase m’emmène vers les bureaux des représentants du Ministerio De Trabajo, Migración y Seguridad Social [ministère du Travail, des Migrations et de la Sécurité sociale, ndlr]. Les «bureaux», c’est vite dire. Quelques tables sont installées dehors, sous les arbres. Sur chaque table, un ordinateur, et derrière chaque table, un employé du ministère. Ils font venir les migrants deux par deux. Le discours liminaire, prononcé avec gentillesse, est toujours le même: «Vous êtes les bienvenus. Nous allons vous aider à recommencer une nouvelle vie. Nous allons discuter un peu et vous attribuer un centre d’accueil en Espagne. Si vous êtes accompagnés de membres de votre famille, vous resterez ensemble».

Je sers d’interprète à la fois pour Inma*, l’employée du ministère, et pour Aboubacar* et Moussa*, deux Guinéens. La main droite d’Aboubacar, 23 ans, un grand échalas au regard très doux, est blessée, gonflée, énorme. Le bandage est imbibé de pus. «Que lui est-il arrivé?» me demande Inma. Aboubacar explique: «Je me suis brûlé en manipulant un outil chauffé à blanc. Au début, ce n’était pas grand-chose. Puis ça s’est infecté. Je suis allé voir un médecin libyen, mais il n’a rien fait. Un Égyptien de bonne foi m’a aidé. Là, ça va mieux. Je vais être opéré jeudi. C’est ce que m’ont dit les médecins quand je les ai vus hier, au port». Inma lui demande s’il sait lire et écrire, et s’il est allé à l’école.

«Oui, je suis allé à l’école puis à l’université. J’ai fait des études d’économie et de gestion d’entreprise, puis je me suis spécialisé dans les ressources humaines. Mais il n’y a pas de travail en Guinée. Et de toute façon, quand j’ai fini mes études, mon père est mort et j’ai dû m’occuper de la famille, trouver de quoi la nourrir.»

«Vous êtes marié? Célibataire?»

Aboubacar s’exprime très calmement. Il se tient droit. Il a commencé par nous dire à quel point il nous était reconnaissant pour tout ce que nous faisions pour eux. Mais cette dernière question le fait fléchir. «J’ai deux enfants et j’ai une femme. Mais je ne suis pas marié. Étant donnée la situation économique de ma famille, les parents de ma fiancée m’ont refusé sa main.»

Moussa, lui, ne sait ni lire ni écrire. Il est plombier. Inma leur montre une carte d’Espagne: «Là, c’est Valence, où nous sommes, et là, c’est le centre où vous serez accueillis. On vous apprendra les bases de l’espagnol, et d’autres choses qui vous serviront à vous intégrer au mieux dans notre pays. Mais il faudra s’y mettre sérieusement. Ces cours d’espagnol ne suffiront pas. Il vous faudra étudier la langue par vos propres moyens, faire de vrais efforts. Vous comprenez?». Aboubacar et Moussa comprennent. Ils n’ont d’ailleurs qu’une seule envie: s’y mettre au plus tôt. Plus tard, dans le gymnase, j’apprendrai quelques mots d’espagnol à un groupe de jeunes hommes, très attentifs et très souriants.

Un seul médecin

Deux adolescents prennent la place d’Aboubacar et Moussa. Ils sont nigérians, ont 18 et 19 ans, ont la même mère. Akinola*, l’aîné, répond aux questions d’Inma. Lui aussi est allé jusqu’à l’université. Adamu* vient de passer le bac des pays africains anglophones, le WASSCE [Examen scolaire avancé de l'Afrique de l'Ouest, ndlr], mais son départ précipité l’a empêché de récupérer son diplôme.

Un homme s’approche de nous. Il veut me parler, je le rejoins. Il est jeune, comme tout le monde ici. Je ne pense pas avoir vu de quarantenaire jusque-là. Il s’excuse de me déranger. «Je voudrais savoir si ma femme va bien.» Il est très anxieux. Cette question revient très souvent. Ma réponse est toute prête: c’est celle qu’on nous a dit de répéter. «Elle va bien. Elle est dans un autre centre. Mais bientôt vous allez vous retrouver, aucun doute là-dessus. Essayez d’être patient.» Mais Adewale* veut en savoir plus: «Je ne vous demande pas l’endroit où elle est. Elle était enceinte sur le bateau. Elle avait des saignements. Je voudrais savoir si les saignements se sont arrêtés».

Je me lance dans une enquête. Je repère les organisateurs qui génèrent les plus grands attroupements: ceux qui en savent le plus. Je parviens à expliquer le problème d’Adewale à une femme du ministère, qui veut bien m’aider, mais se montre très peu loquace, comme si quelque chose l’inquiétait, ou comme si elle se demandait jusqu’à quel point elle pouvait me révéler ce qu’elle sait. Je lui donne la feuille sur laquelle j’ai noté le nom d’Adewale, et celui de sa femme. Elle jette un œil à Adewale, resté en retrait à ma demande, et qui pousse le zèle jusqu’à nous tourner le dos. La femme me laisse un instant, va voir une grande dame blonde, lui montre la feuille, la compare avec un listing. La dame blonde regarde Adewale, me regarde, relit le nom sur la feuille. Son regard s’assombrit, son visage se crispe.

«–Rassurez-le, dites-lui qu’elle va bien.
– Et le bébé?
– Je ne sais pas. Rassurez-le.»

Comment interpréter ce changement d’expression? Elle me fait l’effet de quelqu’un qui va devoir annoncer une mauvaise nouvelle. Ou, peut-être, arbore-t-elle cet air systématiquement, par réflexe professionnel?

Elle se dirige soudain vers lui. Je les rejoins. Sans m’adresser un regard, elle lui dit en anglais, avec aplomb, mais d’une manière que je trouve précipitée, que sa femme va bien, qu’elle l’a vue hier. Qu’il ne faut pas s’inquiéter. Adewale la remercie. Il comprend qu’il n’en saura pas plus, et qu’il doit retourner avec les autres. Ce qu’il fait, abattu. La dame blonde se tourne vers moi et me dit:
«–Rassurez-le, dites-lui qu’elle va bien.
– Et le bébé?
– Je ne sais pas. Rassurez-le.»

Le reste de la journée, je continue à traduire les demandes et inquiétudes de tous ces gens. Sulayman et ses camarades m’invitent à leur table. On discute, on parle de foot. Une équipe de Telefónica [entreprise espagnole de télécommunications, ndlr] installe vingt-cinq ordinateurs pour permettre aux rescapés de contacter leur famille. Martine configure plusieurs ordinateurs en arabe. On vient souvent me voir pour me demander quand un docteur sera disponible. Mais voici qu’on m’apprend qu’il n’y a qu’un médecin pour tout le monde. Deux autres devaient venir de Castellón, mais on ne les a jamais vus. «Demain, sûrement.»

Quelques signes d’impatience se font sentir. Le matin, on leur a annoncé qu’ils auraient bientôt la télé, pour suivre la Coupe du monde. Quand je repars à 22h30, toujours pas de télévision. Martine m’apprendra plus tard qu’elle a été installée le lendemain, et que la diffusion du Mondial a eu l’effet escompté.

Si quelques-uns sourient, c'est pour une seule raison

Une fois chez moi, impossible d’aller me coucher tout de suite. Alors je lis les articles du Monde relatifs à cette opération. Ce qui j’y lis correspond à ce que j’ai vu. Les articles relatent qu'à part quelques problèmes (les médecins, la télé qui n’arrive pas), tout est vraiment très bien organisé. Que les gens de la Croix-Rouge sont admirables de patience, de disponibilité et de professionnalisme. Que les employés du ministère ont tenu un discours accueillant, se sont montrés compréhensifs. Que les migrants sont calmes, bien traités, rassurés dans la mesure du possible.

Puis, je me plonge dans les commentaires des abonnés. C’est une habitude idiote que j’ai prise. Lire les commentaires des abonnés au Monde, c’est à peu près aussi malin que consulter Doctissimo quand on est hypocondriaque. En gros, ça donne:

«Bon courage à l’Espagne, qui joue les bons samaritains et qui va se retrouver envahie par les migrants.»

«L’Aquarius, c’est un taxi pour les allocations familiales.»

«La seule solution: qu’on les renvoie chez eux et qu’ils s’occupent de leur famille et de leur pays!»

Qu’ils rentrent chez eux? Allez expliquer ça à Sulayman, Akinola ou Abdul. Ils n’ont plus de chez eux. Qu’ils s’occupent de leur pays? Leur pays est malade et n’a rien à leur offrir.

Manifestation contre l'accueil des réfugiés à l'appel de l'extrême droite espagnole, à Valence, le 16 juin 2018. | Pau Barrena / AFP

Loin de moi l’envie de pontifier. Je serais mal placé pour le faire. Une semaine plus tôt, je ne m’étais jamais engagé dans une action humanitaire. Mais selon moi, le problème de l’immigration est un problème complexe qui ne souffre aucun discours simplificateur, dans un sens comme dans l’autre. Je ne fais ni partie de ceux que les «fachos» appellent les «bisounours», pas plus que je ne fais partie des «fachos», comme les appellent les «bisounours». Je fais partie de l’immense majorité des gens modérés, raisonnables, mais peu actifs sur le terrain. J’ai donc voulu témoigner de ce qui s’est passé, de ce que j’ai vu, moi, puisque j’y étais. Rester objectif. Rester neutre. Alors quand je tombe sur cet article de La gauche m’a tuer qui nie la présence de femmes à bord de l’Aquarius (l’absence de femmes signifiant qu’on nous trompe sur la marchandise, que l’Aquarius est une entourloupe pour Africains malins qui n’en ont que pour les allocs), je m’énerve.

Entre ces commentaires des abonnés du Monde et cet article honteux du «1er média d’opinion de droite» d’une part, et d’autre part ce que j’ai vu et vécu pendant ces deux jours, quel contraste! Quelle ignorance complaisante de la part de ces commentateurs. Quels mensonges créés de toute pièce, lus, partagés, acceptés, espérés même. Mais peut-on parler de mensonges de la part de gens qui croient savoir, soit par pure idéologie, soit par pure désinformation? L’une nourrit l’autre, et inversement.

Les gens que j’ai rencontrés ont vécu l’enfer chez eux. Puis en Libye. Puis sur l’Aquarius. Vol, esclavage, torture, deuil, renoncement, abandon. Et si quelques-uns ont le sourire en arrivant en Espagne, c’est pour une seule raison: ils ne sont pas morts.

Bref. Ils ont pris le taxi pour obtenir des avantages sociaux en Europe. Fastoche quoi.

Ah, et j’ai vu des femmes, moi aussi, qui sortaient du bateau. Mais bon, j’ai dû rêver.

*Les prénoms ont été changés.

Johann Trümmel

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Il a transformé les relations entre le Japon et les États-Unis.

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Avant de se consacrer au sujet principal de l'émission politique sur France 24, ce jeudi 19 juillet 2018, à savoir le comportement de Donald Trump pendant et après le Sommet d'Helsinki, un tour de table sur ce qu'il convient maintenant d'appeler ...

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