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L’habit ne fait pas le moine: l’équipe de France l’a prouvé en 1978, la Hongrie en souffre encore

Temps de lecture : 4 min

Un épisode rocambolesque précurseur de l’audacieuse génération Platini et prélude au dramatique déclin magyar.

L'attaquant français Dominique Rocheteau rivalise avec un joueur hongrois lors d'un match de la Coupe du monde le 10 juin 1978, à Mar del Plata (Argentine). | AFP
L'attaquant français Dominique Rocheteau rivalise avec un joueur hongrois lors d'un match de la Coupe du monde le 10 juin 1978, à Mar del Plata (Argentine). | AFP

Ce 10 juin 1978 à l’Estadio Minella de Mar Del Plata, Français et Hongrois voulaient sortir la tête haute d’une compétition complètement ratée. Côté Bleus, deux revers frustrants contre l’Argentine et l’Italie éliminent d’office la bande à Dominique Bathenay et Marius Trésor. Côté Magyars, même tarif infligé aux camarades de Nyilasi et Törőcsik par l’Albiceleste et la Squadra Azzurra. Finalement, trois coups de boutoir signés Lopez, Berdoll et Rocheteau (avec réduction du score de Zombori entre temps) renvoient la sélection de Lajos Baróti à Budapest sans avoir pu inscrire le moindre point.

Le vrai spectacle s’est produit juste avant le match. Les vingt-deux acteurs s’échauffent en blanc alors que les Français sont censés jouer en bleu. Les intendants des deux équipes s’affrontent à coups de circulaires Fifa et les Bleus n’ont aucune tunique de rechange en magasin. Les Hongrois proposent de prêter leurs liquettes rouges, mais le goal magyar Sándor Gujdár, déjà vêtu de rouge, refuse. Résultat? Une escouade de motards dépêchée en catastrophe récupère des hauts crème rayés de vert auprès d’une équipe de pêcheurs du coin et les Français terminent en beauté sous les couleurs du CA Kimberley.

«Les Français ont mis en pratique le proverbe “L’habit ne fait pas le moine” bien connu en terre gauloise et ils ne se sont absolument pas laissés démonter malgré leur tenue pour le moins singulière. Ils ont rapidement pris l’avantage sur la physionomie de la rencontre qu’ils n’ont plus lâché par la suite. Seul le superbe enroulé de Zombori terminant dans la lucarne de Dominique Dropsy après un service de la tête de Nyilasi vient récompenser nos rares attaques. Nous n’avons pas réussi à sauver l’honneur et rentrons bons derniers du groupe chez nous», écrit un quotidien hongrois au lendemain de la débâcle.

Des criminels

L’histoire aurait peut-être été moins cruelle si Nyilasi et Törőcsik n’avaient pas raté le second match contre l’Italie pour cause de rouge face à l’Argentine. Orpheline des années Puskás et du prodige Flórián Álbert parti à la retraite en 1974, la Hongrie s’enfonça dans une crise de confiance. L’Équipe d’Or de Gusztáv Sebes ne fut plus qu’un lointain souvenir, et le retour contraint de Lajos Baróti aux manettes de la sélection (déjà tenues de 1957 à 1966) qu’il voulait lâcher avant le Mondial découla de l’écrasante pression d’un régime accro au culte des Magiques Magyars, finalistes malheureux en 1954.

«Le parangon de la morale sportive socialiste István Kutas s’est accroché à la présidence de la fédération jusque mi-novembre malgré cet échec patent. Sa logique militariste et sa sévérité ont annihilé l’empathie nécessaire pour aider Nyilasi et Törőcsik à tourner la page. Considérés comme des criminels par la presse sportive de l’époque, ils furent privés durant un an d’apparition en sélection jusqu’à la suspension de leur peine en février 1979. L’autoritarisme des instances fédérales s’est prolongé de plus belle dans l’optique du Mondial 82 où la Hongrie chuta aussi au premier tour», raconte le portail Origo.

L’élimination précoce des Magyars, pourtant auteurs d’un carton historique d’entrée contre le modeste Salvador (10-1), se joua à huit minutes et une égalisation de la Belgique lors du dernier match de poule. Parallèlement, les Bleus cueillis par l’Angleterre puis vainqueurs du Koweït malgré l’intervention ubuesque de l’émir et qualifiés de justesse pour le second tour après leur nul contre la Tchécoslovaquie, échouent aux portes de la finale contre l’ogre germain le 8 juillet 1982 lors du fameux drame de Séville. Deux ans plus tard, les Hongrois regardèrent de leur salon le sacre des Bleus de Platini à l’Euro 1984.

Entonnoir sans fin

Les trajectoires se recroisèrent une dernière fois au mondial mexicain de 1986, le temps d’un 3-0 (Stopyra, Tigana et Rocheteau) suivant d’une semaine les six pions infligés à la Hongrie par l’URSS. Tandis que les Bleus du regretté Henri Michel se paraient de bronze en battant le voisin belge, les Magyars entamèrent trois décennies de jeûne international rompues lors de l’accession à l’Euro 2016. Le «Nemzeti 11» du gardien en jogging Gábor Király sortit un temps du précipice en atteignant les huitièmes, puis replongea directement dans l’entonnoir des travers où il se débat depuis Mar Del Plata.

«Le Mondial argentin était la chance de notre vie car les portes commençaient à s’ouvrir vers l’Ouest. Si on s’était débrouillés ne serait-ce qu’un tout petit peu mieux au cours de cette compétitition, je suis convaincu que 90% de l’effectif auraient pu rejoindre un grand club», déplore l’ancien portier Sándor Gujdár qui refusait de laisser les Bleus enfiler du rouge. «Si Törőcsik n’était pas resté coincé avec son talent en Hongrie jusqu’à ses 30 ans comme nous, il serait devenu aussi célèbre que Maradona et nous aurions suivi le mouvement», renchérit le milieu Károly Csapó entré à la 73e minute du match.

Pathétiques au moment de Knysna (2010), passables à l’Euro 2012 et plombés par l’affaire de la sex-tape, les Bleus se rachètent lentement une virginité alors que les Magyars ne cessent de dégringoler. En un an, la Hongrie capable de pousser le Portugal de CR7 au nul à l’Euro (3-3) s’est inclinée contre Andorre, le Luxembourg, le Kazakhstan, l’Écosse et l’Australie –battue 2-1 sans démériter par les Bleus. L’entraîneur belge des magyars, Georges Leekens, a pris la porte après trois défaites en quatre matchs. Budapest déchante et l’Hexagone appuie Deschamps. Sûrement une question de maillot et de passion.

Joël Le Pavous Journaliste

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