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Vous pensez ne pas pouvoir vous passer de Facebook? En fait, c’est Facebook qui ne peut se passer de vous

Temps de lecture : 4 min

J’ai délaissé Facebook dix jours. Dix jours durant lesquels le réseau social a eu très peur que je l’oublie.

«Ne me quitte pas...» | Book Catalog via Flickr CC License by
«Ne me quitte pas...» | Book Catalog via Flickr CC License by

Entre le 6 juin et le 16 juin derniers, j’ai passé dix jours sans me connecter à Facebook. Je n’avais pas prévu de ne plus utiliser le réseau social le plus populaire au monde, mais j’utilisais un nouvel ordinateur et un nouveau téléphone sur lesquels je n’avais pas sauvegardé mon mot de passe. Même si je continuais, tel un alcoolique cherchant sa bouteille, à taper Command-T, F, Entrée (le raccourci qui me permet d’ouvrir Facebook dans un nouvel onglet de mon navigateur), la simple petite contrainte d’avoir à entrer mon mot de passe suffisait à me rappeler que j’avais des choses plus intéressantes à faire sur internet.

Et je ne suis pas tout seul. Comme l’a écrit Will Oremus sur Slate.com le mois dernier, 51% seulement des adolescents américains affirment aujourd’hui utiliser Facebook, alors qu’ils étaient 71% en 2015. Pire encore, alors qu’ils étaient 41% à dire que Facebook était leur réseau social favori en 2015, ils ne sont plus que 10% aujourd’hui. Et au quatrième trimestre de 2017, le nombre de personnes utilisant Facebook tous les jours en Amérique du Nord a chuté pour la première fois.

Depuis mon inscription en 2006, c’était clairement la plus longue période que je passais sans me connecter à Facebook. Et l’équipe de Menlo Park [où se situe le «campus» de Facebook, ndlr] n’a pas manqué de me le rappeler: Facebook m’a envoyé toute une série d’e-mails ahurissants (dix-sept en neuf jours) pour me dire exactement tout ce que j’étais en train de manquer. Et ce faisant, Facebook a mieux démontré que je ne l’aurais jamais fait son propre manque d’intérêt.

Plutôt regarder les mouches voler

Les messages me sont arrivés dans cet ordre (les noms de famille et noms de groupes ont été retirés):

8 juin, 13h20. Eddie___ a ajouté une photo.
8 juin, 19h43. Eddie ___ a ajouté une photo.

Eddie et moi avons grandi ensemble. Je le vois de temps à autre, mais cela fait plusieurs mois que nous ne nous sommes pas parlé. Je suis un peu curieux de savoir ce qu’il devient, mais deux mails à propos d’une photo ne vont pas suffire pas à me faire revenir (cela ne fait que quarante-huit heures, après tout). J’ignore alors qu’à côté des mails qui vont suivre, ces deux-là vont sembler relever du même type d’urgence personnelle que lorsqu’un vieil ami mourant vous appelle à son chevet pour vous révéler le secret de toute une vie.

9 juin, 12h41. 480 personnes aiment une publication dans ____.

Samedi après-midi, Facebook me fait savoir qu’une publication rencontre un beau succès dans le groupe des memes sur l'urbanisme et le trafic routier. Mais le mail contient le post lui-même. C’est un jeu de mots lourdingue, qui me fait sourire à moitié, mais si un ami m’avait envoyé un mail uniquement pour me raconter une blague, je me serais attendu à ce qu’elle soit tout de même plus drôle que cela.

9 juin, 13h59. 88 personnes aiment une publication dans ____.

Cela fait à peine plus d’une heure que j’ai reçu mon dernier mail de Facebook, mais le réseau social tient à me faire savoir que quelqu’un a posté quelque chose au sujet d’une équipe de sport dans le groupe des anciens élèves de mon lycée. Si un ami m’en avait parlé autour d’un verre, cela aurait déjà été un sujet de conversation inacceptable tant il est ennuyeux. Venant d’un étranger dans un mail, c’est parfaitement inexplicable.

10 juin, 13h48. 36 personnes ont commenté une publication dans ____.

Pause déjeuner. L’heure de lire mes mails et… de voir que quelques dizaines de personnes ont commenté un article stupide de The Atlantic. Passionnant.

10 juin, 14h21. 222 personnes ont commenté une publication dans ____.

Trente-cinq minutes plus tard, l’équipe de Zuckerberg vient m’annoncer un rebondissement spectaculaire: le nombre de personnes qui ont commenté l’article stupide de The Atlantic s’élève maintenant à 222. Ça a l’air important, mais j’ai malheureusement un rendez-vous urgent pour aller regarder les mouches voler.

10 juin, 15h11. Rebecca ____ a ajouté une photo.

J’ai rencontré Rebecca à un mariage il y a à peine quelques mois, donc je sais à peu près ce qu’elle devient. Dans l’e-mail, Facebook m’informe que la photo a reçu un «j’aime» de quelqu’un que je ne connais pas.

11 juin, 9h54. Jacob ____ a ajouté une photo.

Jacob est un ancien collègue que j’apprécie beaucoup. Je l’ai vu il y a quelques semaines et j’ai récemment lu un article de sa newsletter. J’estime en savoir assez pour l’instant.

12 juin, 0h43. Travis ____ a ajouté une photo.

Nous sommes au beau milieu de la nuit, mais Facebook a besoin de savoir: «Tu ne dors pas? Que dirais-tu d’un post par un membre de ton équipe de foot, qui est aussi le petit frère du petit ami d’une de tes collègues?».

12 juin, 12h35. 5 personnes aiment un lien dans ____.

Cinq «j’aime»… On pourrait s’attendre à plus excitant de la part de la cinquième entreprise technologique mondiale.

13 juin, 12h28. Henry, avez-vous vu le commentaire de Catherine ____ sous sont statut?

Mark, voyons, tu sais très bien que je ne l’ai pas vu.

13 juin, 14h22. 603 personnes aiment une photo dans ____.

Faut-il y voir le signe de la pauvreté de ma vie sociale sur Facebook? C’est le cinquième e-mail que je reçois au sujet d’une activité dans un groupe consacré à des memes stupides. Le commentaire de Catherine commence à me paraître de plus en plus tentant, finalement.

Drôle de coïncidence

Je commence à m’y habituer: pour la pause déjeuner, les gourous des données de Menlo Park m’ont préparé un petit quelque chose de savoureux qui m’attend dans ma boîte mail. Le corps du message ne montre pas la mise à jour, sans doute captivante, du statut de ma collègue, mais il indique que le post a été fait trois jours auparavant.

14 juin, 15h36. Hallie ____ a mis à jour son statut.

Bizarrement, cette mise à jour est arrivée huit minutes seulement après que Hallie (une ancienne collègue que je n’ai pas vue depuis plusieurs années) m’a envoyé un e-mail. Je remercie Facebook de me rappeler d’y répondre.

15 juin, 13h. Elise a partagé la vidéo de ____.

Tiens, que devient Elise? Une chose est sûre: ce n’est pas en regardant une vidéo tournée par quelqu’un d’autre et partagée par elle que je le saurai.

16 juin, 13h. 2 personnes ont aimé un post dans ____.

Deux personnes. Ont aimé un post. Dans un groupe. Ce fut sans doute le moins tentant de tous les mails reçus, mais ce fut aussi le dernier: plus tard dans la journée, j’étais de retour sur mon vieil ordinateur… et sur Facebook via ce bon vieux Command-T, F, Entrée.

Henry Grabar Journaliste à Slate.com

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