Par un «Manu», Macron se gâche
Politique

Par un «Manu», Macron se gâche

Temps de lecture : 11 min
Claude Askolovitch Claude Askolovitch

La réponse du président à un jeune homme turbulent a noyé l’hommage à Daniel Cordier dans un océan de médiocrité.

On a rarement aussi bien parlé de la France, au sommet de l’État, qu’Emmanuel Macron à ses bonnes heures. Il faut acter ceci pour mesurer le gâchis et la laideur d’un bruit, quand nous bavardons d’une leçon de maintien donnée par le président à un adolescent qui l’avait appelé «Manu».

Il faut le redire, quand l’outrance de cette scène l’aspire. Emmanuel Macron sait parler de la France comme personne, de son rang, aujourd’hui. Il a pour notre histoire des mots que ses contemporains ne peuvent pas saisir: est-ce pour cela qu’on ne retient, dans les médias, que le plus facile de son verbe, le tout-venant et le complice, le courroux du bourgeois devant un morveux, l’étroitesse de garde-chasse devant une immigrée, l’évanescence d’une formule, le «pognon», dans une complaisance de communicant? La narration politique chérit la laideur. Macron, finalement adepte d’un jeu qu’il disait mépriser, organise lui-même son affadissement; il en ferait oublier sa transcendance.

Inscrire dans l'histoire

Quand le colonel Beltrame mourut, ayant pris le risque de sa vie contre un terroriste, Emmanuel Macron l’inscrivit dans notre histoire. «Cette détermination inflexible face au nihilisme barbare convoqua aussitôt dans nos mémoires les hautes figures de Jean Moulin, de Pierre Brossolette, des martyrs du Vercors et des combattants du maquis. Soudain se levèrent obscurément dans l’esprit de tous les Français, les ombres chevaleresques des cavaliers de Reims et de Patay, des héros anonymes de Verdun et des Justes, des compagnons de Jeanne et de ceux de Kieffer…»

J’avais dû m’y reprendre pour tout saisir. Jeanne et nos héros des Guerres mondiales étaient des références familières. Mais ces «cavaliers de Reims et de Patay» donnaient au discours présidentiel un halo mystérieux. Ils avaient chevauché à quatre siècles de distance.

En mars 1814, les cavaliers de Reims, lanciers polonais, cuirassiers, gardes à cheval, avaient retardé le désastre, remportant pour Napoléon une de nos dernières victoires quand les coalisés envahissaient la France. En juin 1429, les cavaliers de Patay, nos lourds et braves chevaliers si souvent massacrés au cours du siècle précédent, avaient renversé et exterminé les archers anglais de sir John Falstoff, concluant ainsi la reconquête du Val de Loire, ouvrant la route de Reims pour le sacre de Charles VII, et assurant à la France la Guerre de Cent ans.

On pourrait raconter longuement ces deux épopées. La beauté inutile de la victoire de Reims, qui n’empêcha pas l’Empire de tomber. La malice qui nous donna Patay, quand les Anglais, arrogants, avaient révélé leur position en chassant un cerf avant de finir leurs fortifications de campagne. On pourrait, je veux dire ceci, à partir d’un discours d’Emmanuel Macron, retrouver ces rêveries qu’inspiraient nos épopées aux petits Français, quand elles étaient nos livres d’histoire ou des journaux d’enfants.

Emmanuel Macron a dû être un de ces bambins que Xaintrailles ou Marmont émeuvaient. Il a été un enfant rêveur de France, il n’y en avait plus tellement dans sa génération. Il parle seul alors, et convoque une magie qui nous est devenue étrangère. Il parle d’un autre temps, et son visage encore frais est celui d’un héritier. Les cavaliers de Reims et de Patay, ainsi associés, ne sont pas de lui.

L'inspiration André Malraux

Emmanuel Macron avait, pour Arnaud Beltrame, délibérément emprunté à André Malraux, romancier, pilote, aventurier communiste et chantre du gaullisme; en 1971, Malraux, dans un entretien télévisé, avait imaginé qu’un jour mourrait le dernier survivant des Compagnons de la Libération, cet ordre chevaleresque de la Résistance française. Il avait imaginé, Malraux (la poésie tutoyait la politique, à la télévision) qu’à son enterrement, dans la crypte du Mont Valérien, se rendraient les âmes de nos héros de France.

«Comme les gisants de la chevalerie morte écoutaient crépiter le bûcher de Rouen, tous ceux qui se sont réfugiés dans l’âme de la France écouteront le marteau sur les clous funèbres. Des archers d’Agnatel aux clochards d’Arcole, de la Garde impériale jusqu’aux 300.000 morts du Chemin des Dames, des cavaliers de Reims et de Patay aux Francs-Tireurs de 1870, montera le silence séculaire de l’acharnement.» Ainsi Macron, en 2018, a cité Malraux.

Hommage d'Emmanuel Macron au Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame, le 28 mars 2108 aux Invalides. | Ludovic Marib / Pool / AFP

J’ai, travaillant à cet article, découvert la bataille d’Agnadel, sous le règne de Louis XII, au commencement des guerres d’Italie, où s’illustrèrent le chevalier Bayard et des «archers», français et écossais, qui, en réalité, étaient des cavaliers armés d’une demi-lance.

J’ai, également, travaillant à cet article, réalisé que la prose d’Emmanuel Macron était moins intense que celle de Malraux, délavée, un grand cru mais légèrement coupé, comme si nos palais ne supportaient plus l’extase. Il manque au président ce «silence séculaire de l’acharnement», ou Agnadel justement, Agnatel, plus étonnant encore que les cavaliers de Patay. En comparaison de ses contemporains, et de ses immédiats prédécesseurs, qui affadissaient l’histoire de mots utilitaires, Macron a de la saveur; mais moins que Malraux.

Un héritier, un élève, un bon élève, appliqué, fervent, et sincère, mais un élève seulement, le meilleur des élèves, incomparable à ses contemporains, mais qui n’invente pas, qui ranime seulement, reprend, rhabille, imite les épopées. Le sait-il, et en ressent-il un regret, lui qui aurait voulu écrire? Ou se satisfait-il d’être aujourd’hui unique, simplement modeste à l’épreuve du temps? Mais est-ce à l’aune de Malraux que l’on juge un président?

La trivialité nous fit regimber

Toujours est-il que ce président, le 18 juin 2018, s’en fut au Mont Valérien dont Malraux parlait aussi, exactement soixante-dix-huit ans après l’appel du Général, exactement cinq-cent-quatre-vingt-neuf ans après que la chevalerie de Charles et Jeanne eut renversé les archers anglois, car la bataille de Patay, elle aussi, eut lieu un 18 juin.

Toujours est-il que le président Macron s’en alla au Mont Valérien, quand il ne reste de vivants que cinq compagnons de la Libération, et l’un d’eux, Daniel Cordier, qui fut le secrétaire de Jean Moulin, était honoré ce jour-là d’un nouveau grade dans la Légion d’honneur, le plus beau, «chancelier d’honneur», et les quelques minutes de bavardage ému entre le président et le héros, que l’Élysée mit en ligne, avaient la grâce des bonheurs partagés, car le président ne ment pas quand il voit un héros.

Toujours est-il qu’après la cérémonie, redescendant du monument, serrant des mains dans une petite foule, le président rencontra un jeune homme, qui chantonna l’internationale et et lui dit, «Salut Manu», et c’est ici que la trivialité nous fit regimber.

Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, serre la main d'Emmanuel Macron (R) lors de la célébration de l'Appel du 18 juin au Mont Valérien à Suresnes, le 18 juin 2018. | Charles Platiau / Pool / AFP

Réprobation présidentielle

Je veux bien ici raconter à nouveau la scène. Le président morigénant le jeune homme tel un adulte qu’il est, ou un barbon qu’il risque. Je veux bien ici commenter la colère du président et analyser le soubassement politique de ses mots, qui sont comme un mètre-étalon de la droite, de l’autorité, de l’âge adulte, de la tradition, de la hiérarchie.

Il y eut, dans la gradation présidentielle, plusieurs niveaux de réprobation. Le simple «Non, ça tu ne peux pas, non, non, non, non» qu’un homme doit à l’adolescent qui s’oublie, le rappel à la distinction des âges et des fonctions, «Tu m'appelles “Monsieur le président de la République” ou “Monsieur”», mais aussi un écrasement de l’offense sous le poids de l’histoire, comme si l’enfant avait profané le sacré du lieu: «Tu es là, dans une cérémonie officielle, tu te comportes comme il faut […] aujourd’hui c'est la Marseillaise, le Chant des partisans», et c’était donc l’Internationale qui était aussi visée, ce que l’on comprend et que l’on peut contester, puisqu’après tout des communistes aussi furent fusillés pour la France, et l’Internationale, chant allié, était joué à la BBC.

Il y eut aussi, pour que chacun comprenne, le mépris que l’on doit aux révoltés en herbe, qui miment la révolution quand ils ne gagnent pas leur vie: «Le jour où tu veux faire la révolution, tu apprends d'abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même, d'accord? Et à ce moment-là tu iras donner des leçons aux autres».

Il y eut enfin, la bonasserie de l’adulte apaisé, qui donne des conseils après avoir fait la leçon, quand, dans la soirée de lundi, l’Élysée mettait en ligne la suite de l’échange, où le président invitait l’élève de troisième à se dépasser pour aller chercher une mention au Brevet des collèges, pour «être un exemple», comme les héros de la résistance, «ceux que tu es venu honorer aujourd’hui, qui ne se sont pas contentés d’avoir la barre». Et cette bonasserie était le pire.

Et puis soudain, vers vingt heures, comme si l’Élysée s’était trouvé trop sévère, il fallait montrer que le président, ensuite, avait été gentil, paternel, d’une ironie vivifiante

Toute la journée avaient tourné les images de l’algarade, et les hérauts et la Cour saluaient Emmanuel Macron, «un président de la République qui, en plus d’être au niveau de la fonction, s’attache sans cesse à la défendre, et à ne rien céder sur les règles de vie en société», ce genre d’enthousiasme. Et puis soudain, vers vingt heures, comme si l’Élysée s’était trouvé trop sévère, comme si la narration de la punition, finalement, n’était pas souhaitable, il fallait montrer que le président, ensuite, avait été gentil, paternel, d’une ironie vivifiante, «Il y a du boulot», pas si dur finalement. Et, les pères s’y retrouveront, c’était ballot comme nous sommes, les darons, quand après l’engueulade nous voulons renouer, quand l’enfant nous fixe d’un oeil morne comme la jeunesse, quand nous découvrons qu’il n’a pas eu tant de peine, pas tant de chagrin, quand nous réalisons qu’il ne saisit pas, qu’il n’intègre ni notre courroux ni notre main tendue. Il s’en fout, des héros sans doute et de la mention certainement –«pourquoi une mention»— et ce que nous disons est simplement empesé, vieux, inadéquat et vain, risible malgré nous, et nous salissons, en voulant parler à l’enfant, ce que nous voudrions lui transmettre, c’est raté, le môme est ailleurs.

On l’a engueulé, on le désengueule, on lui envoie de la grande histoire à la figure, pour une blague, pour un brevet, tandis que ses copains gloussent, «Qu’est-ce qu’il a encore fait comme connerie», et seul reste cela, on glousse. On glousse.

Gigantesque masturbation voyeuriste

A-t-il compris, le président, à quelle pitié il s’était aventuré? A-t-il compris, Emmanuel Macron, qui sait si bien l’Histoire et la grandeur du pays, à quel point c’était dommage, de n’avoir pas su le lui dire, à l’enfant, que notre pays était beau?

Je veux bien que l’on condamne Emmanuel Macron, si docile aux palpations de Donald Trump et si vite choqué par un «Manu» juvénile, fort avec les faibles, on sait les clichés que le libéral inspire.

Je veux bien que l’on dissèque la détestation de la Révolution qui semble habiter le président progressiste, et chaque occasion le confirme, presque malgré lui, tant le chef de l’État parle à droite, d’une langue naturelle, et ne chérit rien que le silence quand les adultes s’expriment, et ne déteste rien tant que la transgression, sauf celles que s’autorisent les meilleurs, les plus forts, les méritants, dont il fut.

Je veux bien, a contrario, que l’on reconnaisse à ce chef de l’État le souci constant de rétablir l’ordre, l’ordre économique, mental, sociétal, qui n’a rien de romantique mais qui nous structure et nous rassure, que nous le contestions ou que nous soumettions.

Je veux bien, aussi, que l’on cesse d’aduler la jeunesse dans ses ignorances, et qu’on lui rappelle que le monde exista avant ses gamineries.

Je veux bien, à l’inverse, que l’on regrette cette exposition cruelle infligée à un enfant, par le président et par ceux qui le filment, puisqu’on nous dit qu’après tout ce bruit, le collégien est triste d’être devenu un potache national, s’enfermerait chez lui et redouterait d’avoir sa vie ou son entrée au lycée entachées de la séquence, et c’est cher payé pour avoir fait le malin.

Je veux bien tout ceci, et que l’on glose sur notre décivilisation du buzz, des images en boucle, de ce qu’on ose appeler l’information, une gigantesque masturbation voyeuriste, et nous en crèveront, nous en sommes déjà crevés.

Comme si la médiocrité était plus forte que nous

Mais ce n’est pas cela qui m’importe, mais la fatalité. Il n’était pas écrit que ce 18 juin 2018, et les jours ensuite, seraient, politiquement, consacrés au «recadrage» d’un enfant, et au vide infini qu’il inspire. Le rien n’était pas notre destin. C’est arrivé pourtant, comme si la médiocrité était plus forte que nous, plus forte que l’idée qu’un président se fait de lui-même, et de nous.

Nous devions, ce 18 juin 2018, parler de Daniel Cordier, nous recueillir encore et nous imprégner de lui. Nous devions, avec Emmanuel Macron, nous ressourcer dans la mémoire. Nous pouvions, parce que ce président a appris et voudrait nous apprendre, peut-être, qu’il ne faudrait rien oublier du Mont-Valérien et de Patay, être un peu meilleurs de nous souvenir.

Ce n’était pas grand-chose, dans nos désarrois et nos petites lâchetés, devant un bateau de migrants ou l’incertitude du monde, mais c’était une petite flamme, ce que nous avons de plus beau. Nous en avons été privés, Emmanuel Macron le premier et nous ensuite, avec lui, par sa faute, par le hasard malicieux d’un sale gosse qui a chantonné devant les caméras qui tournaient, et lui s’est pris au film et s’y est perdu.

Cordier n’a pas besoin des breloques pour être, à jamais, notre père et notre enfant à la fois, si brave, si drôle, il a écrit et nous pouvons le lire. Mais il est tant parmi nous qui ne lisent plus...

Nous avons perdu Cordier, un 18 juin, et Cordier parlant avec Macron, un 18 juin, nous sommes allés pour rien au Mont Valérien. Est-ce si grave?

Ce n’est pas Cordier qui a perdu, dans l’impromptu vulgaire, mais nous tous, abonnés aux débats en boucle, citoyens privés d’âme, nourris de rien. Cordier n’a pas besoin des breloques pour être, à jamais, notre père et notre enfant à la fois, si brave, si drôle, il a écrit et nous pouvons le lire.

Mais il est tant parmi nous qui ne lisent plus, et qui n’ont pour repère que ces télévisions qui nous enseignent le vide, et il fallait parler, alors, d’un enfant et d’un professeur de morale, grandiloquent et inaudible, qu’on appelle un chef d’État. Nous n’aurons plus, pourtant, tant d’occasion de les voir, ces compagnons de la Libération, ces étranges vieillards qui furent plus que nous autres.

La République les honore, mais ne sait plus les dire, elle ne saura plus, si même Macron y échoue devant un collégien, Macron qui pourtant y croit, Macron qui sait pourtant, Macron pour qui Malraux vit encore, qu’il faut imiter dans sa sainteté, Macron qui mieux que nous parle de la France, parfois. Macron qui pourtant s’est laissé distraire, par fâcherie, par calcul, par jactance, par tempérament, par oubli, par distraction, par tristesse, par vieillesse, sans raison, que sais-je, que m’importe, Macron qui s’est laissé distraire d’un rien, d’un sale gosse, d’un enfant, d’un mot et d’une chansonnette.

D’un Manu.

Claude Askolovitch

Claude Askolovitch Journaliste

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