Parents & enfants / Monde

Trump paiera la cruauté envers les familles à la frontière américano-mexicaine

Temps de lecture : 6 min

Cette mesure est si nauséabonde qu’elle finira certainement par se retourner contre son camp.

Une fillette hondurienne de deux ans pleure alors que sa mère est fouillée et détenue près de la frontière entre les États-Unis et le Mexique le 12 juin 2018 à McAllen, au Texas. | John Moore / Getty Images North America / AFP
Une fillette hondurienne de deux ans pleure alors que sa mère est fouillée et détenue près de la frontière entre les États-Unis et le Mexique le 12 juin 2018 à McAllen, au Texas. | John Moore / Getty Images North America / AFP

Stephen Miller a toujours adoré susciter l’indignation de ses pairs. Avant d’être nommé conseiller à la Maison-Blanche, il était un adolescent provocateur qui passait le plus clair de son temps à «troller» ses adversaires idéologiques. Il a importé cet ethos dans l’administration Trump: on l’a vu savourer le tollé provoqué par l’interdiction de voyage visant les personnes musulmanes, et lutter contre l’Action différée pour les arrivées d’enfants (DACA) sans se soucier des coûts humains engendrés par les mesures qu’il préconise.

Stephen Miller –et la Maison-Blanche– ont oublié un détail d’importance: le trolling amoral n’est pas une bonne tactique politique. L’indignation soulevée par ses mesures ne s’est pas dissipée comme s’était dissipée la colère provoquée par ses chroniques lycéennes: l’affaire est au contraire devenue un moteur de premier plan pour l’action et l’opposition anti-Trump. L’interdiction de voyage avait déjà provoqué une levée de boucliers prenant la forme de manifestations massives et d’actions en justice concertées. L’affaire a contribué à cristalliser l’opposition, et a porté un important coup politique à l’administration. Si Trump avait profité d’un quelconque «état de grâce», il était désormais bel et bien révolu.

En déclenchant une nouvelle crise politique autour du DACA, Miller a divisé les conservateurs du Congrès –quelques Républicains modérés pourraient y perdre leur siège en novembre prochain. La nouvelle politique «tolérance zéro» inventée par Miller permet aux agents de l’immigration de séparer les enfants de leurs parents et de traiter les demandeurs d’asile en criminels. Cela lui vaudra peut-être les applaudissements de certains commentateurs –mais cette mesure est si nauséabonde qu’elle finira certainement par se retourner contre son camp.

«Maltraitance de jeunes enfants orchestrée par l'État»

Cette politique est provocatrice par essence: son but premier est de plonger l’opposition dans un abîme de colère et d’indignation. Sur ce point, la réussite est totale. La mesure a déclenché des manifestations dans tout le pays et a été condamnée par des associations de la société civile et plusieurs personnalités religieuses –y compris Franklin Graham, important partisan de Donald Trump. «Il est affreux et scandaleux de voir des familles séparées brutalement; je ne soutiens absolument pas cette politique», a-t-il ainsi déclaré.

Les images de la frontière –de jeunes enfants enfermés dans des enclos, des parents paniqués à l’idée de ne plus revoir leurs fils et leurs filles– n'ont fait qu'exacerber cette opposition. Le témoignage d’un ex-employé de refuge parle d’«installations de type carcéral» et fait état «d’enfants qui fuyaient, criaient, jetaient des meubles et tentaient de se suicider». L’Associated Press décrit quant à elle un «vieil entrepôt» où des centaines d'enfants attendent dans des «cages». Ces histoires soulignent l’insoutenable cruauté de ce projet, moins motivé par les exigences de la loi (la décision d'accuser tous les migrants d'«entrée illégale» et de les soumettre à un processus pénal est discrétionnaire) que par le but avoué du président Trump de réduire l'immigration provenant des «pays de merde».

Les Démocrates sont passés à l’attaque: ils ont mené une charge politique contre l'administration en mettant en exergue les conditions de détention des enfants migrants à travers le pays. «Voilà ce que fait cette administration, voilà le mortier qui lui sert à construire son mur: le chagrin, les larmes, la douleur de ces enfants. Ils imaginent que cette mesure leur permettra de nous extorquer un texte de loi à leur goût au Congrès», a dénoncé l’élu démocrate Adam Schiff dans l’émission Meet the Press (NBC). L'ancien maire de San Antonio, Julian Castro, ancien secrétaire au logement et au développement urbain sous le président Obama, s’est joint à des manifestants devant un centre de traitement de la Border Patrol à MacAllen (Texas) pour condamner les séparations de familles. «C’est en réalité de la maltraitance de jeunes enfants orchestrée par l'État: on les traumatise en les arrachant à leurs parents, sans leur dire quand ils les reverront, en les détenant dans des conditions que nous ne réserverions jamais à nos propres enfants», a-t-il affirmé.

Les premiers sondages montrent que l’opinion publique ne soutient pas la politique draconienne de l'administration. Un récent sondage d'Ipsos et du Daily Beast a demandé aux participants s’il était «approprié de séparer les parents immigrants sans-papiers de leurs enfants lorsqu'ils traversent la frontière, dans le but de dissuader les autres migrants potentiels»: seuls 27% des Américains et Américaines ont répondu par l’affirmative, contre 56% contre. De la même manière, selon un nouveau sondage de l'Université Quinnipiac, seuls 27% des citoyens et citoyennes approuvent cette politique, contre 67% d’avis défavorables. Et tandis que la majorité des Républicains l’approuvent –46% et 55% d’avis favorables selon ces enquêtes respectives–, ces chiffres restent faibles pour une politique soutenue par le président républicain, et ils pourraient chuter au fur et à mesure que la couverture médiatique et les critiques s'intensifient.

Un nouveau fardeau sur les épaules trumpiennes

L’impopularité de la mesure est retentissante et sans précédent –ce qui pourrait expliquer le fait que l'administration rechigne à revendiquer clairement sa paternité. Le procureur général Jeff Sessions et Stephen Miller la défendent clairement. «L'entrée illégale sur le territoire des États-Unis est un crime, comme de juste. Les personnes qui violent la loi de notre nation sont sujettes à des poursuites», a affirmé Sessions en citant les saintes écritures et en reprenant l’argumentaire des propriétaires d'esclaves de l’avant-guerre de Sécession. «Aucune nation ne peut déclarer des catégories entières de personnes exemptes des lois sur l'immigration ou de leur application», a invoqué Stephen Miller auprès du New York Times. La secrétaire à la sécurité intérieure, Kirstjen Nielsen, a quant à elle annoncé qu'«aucune politique de séparation des familles» n’avait été mise en place à la frontière, avant de faire machine arrière… pour défendre directement la mesure. «Nous ne nous excuserons pas... d’accomplir la mission que les Américains veulent nous voir accomplir, a-t-elle prévenu lundi. Les actions illégales ont et doivent avoir des conséquences. Plus de cartes blanches, plus de cadeaux.»

Donald Trump se contente de tout mettre sur le dos des Démocrates, en attribuant ces séparations de familles à des lois préexistantes (qui n'existent pas réellement). «C'est la faute des Démocrates, qui ont été faibles et ont mal géré la Criminalité et la Sécurité à la Frontière [sic], a accusé le président lundi 18 juin sur Twitter. Dites-leur de penser aux personnes ravagées par la Criminalité provenant de l'immigration clandestine. Changez les lois!»

Les responsables de l'administration ont un point commun: ils ont brossé un portait grossièrement inexact de la situation à la frontière, espérant justifier leurs actes en présentant les demandeurs d'asile comme des vecteurs de criminalité. Ces derniers sont pourtant parfaitement en droit de demander l’asile –et leur entrée sur le territoire est un délit, pas un crime. Ces responsables ont été peu soutenus par leurs collègues républicains, qui semblent voir venir le danger politique –sinon le dilemme moral– que représente cette situation. «Le président devrait immédiatement mettre fin à cette politique de séparation familiale», a déclaré le sénateur Ben Sasse (Nebraska) sur Facebook, qualifiant la politique de «malfaisante» et la présentant comme «une nouvelle décision discrétionnaire». De nombreux Républicains redoutent une sanction électorale si la politique devait se poursuivre –une crainte justifiée.

En un sens, Stephen Miller a réussi son pari: son opposition est bel et bien «trollée», comme elle l’avait été par sa dernière invention, l’interdiction de voyage visant les personnes musulmanes. Mais son arme de prédilection est également porteuse d’une faillite morale et d’un désastre politique annoncé. Loin de renforcer son patron, cette polémique pourrait lui mettre un nouveau fardeau sur les épaules, menacer la suprématie républicaine au Congrès et empêcher cette administration de fonctionner en toute impunité.

Jamelle Bouie Journaliste

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