Parents & enfants / Société

On ne se remet jamais de la disparition de son enfant

Temps de lecture : 11 min

Comment les proches de disparus font face à l’angoisse du vide en s’unissant en association.

L'attente | Joseph Albanese via Unsplash License by
L'attente | Joseph Albanese via Unsplash License by

Un soir de l’année 1999, assise devant sa télévision, Lydie Vallois zappe les chaînes comme elle a l’habitude de le faire. Interdite, elle se fige soudain devant un match de foot. Sur l’écran, un homme tient une pancarte à bout de bras au milieu de la foule en délire. Avec un mot et un numéro de téléphone: «Manu appelle-nous».

Elle compose fébrilement le numéro. Au bout du fil, une voix tranquille lui répond, celle de Jean-Yves Bonnissant, un père blessé qui tente coûte que coûte de retrouver son fils, Emmanuel, disparu en 1996. «Manu appelle-nous.» Ce message rappelle à Lydie la disparition de son propre fils, en 1997. «Emmanuel est de 1975, Cédric de 1976.»

Dessin de Connie Noble

Jamais Lydie Vallois n’oubliera le jour de sa disparition. «Cédric est parti à 17h07. C’était un jeudi.» Le 11 septembre 1997. «J’épluchais des légumes, il est sorti sans un mot», raconte-t-elle, les yeux embués de larmes. Le jeune homme de 21 ans n’est jamais revenu. «C’est comme si le temps s’était arrêté ce jour-là», confie la nourrice retraitée, aujourd’hui âgée de 69 ans. Au milieu des photos de famille sur le buffet, trône celle de Cédric, dont les yeux bleus rappellent ceux de sa mère. «Ce sont mes tripes, une partie de moi qui est partie», commente Lydie, en désignant le cadre. Dix-neuf ans plus tard, sa douleur est toujours là. «Rien ne prévoyait son départ. Je sentais qu’il était content d’être à la maison», murmure-t-elle, le regard ailleurs.

Un combat en solitaire

Commence pour elle un combat en solitaire. La mère de trois enfants n’a aucune connaissance des démarches à entreprendre. «À l’époque, on était très mal renseignés sur les disparitions», explique-t-elle de sa voix douce. Une amie l’informe de l’existence de la recherche dans l’intérêt des familles (RIF), une procédure permettant de déclarer la disparition des majeurs. Le dimanche, elle prévient la gendarmerie de Survilliers-Fosses, petite commune tranquille de la banlieue parisienne. «Les gendarmes m’ont dit: “Il a plus de 18 ans, il fait ce qu’il veut”.» La silhouette frêle s’anime, ses yeux fixent le portrait du jeune homme châtain au visage fin, figé depuis dix-neuf ans sur papier glacé: «J’ai répondu: “C’est à vie un enfant!”».

Lydie Vallois doit se résoudre à faire les recherches seule… «Dans ce genre de situation, on survit mais on ne vit plus.» La famille en pâtit aussi. Parfois d’ailleurs le mal survient des années après. «La petite sœur de Cédric refoulait sa tristesse. Elle avait 14 ans lors de sa disparition. À 17 ans, elle a fait une tentative de suicide. Mon mari, lui, s’est enfermé dans le silence. On n’en parle pas, c’est trop dur.»

Lydie se débrouille avec les moyens de l’époque. En cette année 1997, les réseaux sociaux n’existent pas. Elle colle des affiches dans les gares, les magasins et même sur sa voiture. «J’en avais mis à la gare du Nord, quelqu’un les a arrachées. Cela m’a fait mal au cœur», se souvient-elle. Lydie Vallois sollicite tous les services administratifs. Sécurité sociale, état civil, banque… Partout, elle se heurte à des murs. «Dès qu’une porte s’entrouvrait, elle se refermait», raconte-t-elle avec amertume. Cédric a été réformé en août 1997 par l’hôpital de Grasse. Mais l’armée reste fidèle à son rôle de grande muette. Un jour, elle entend dire que son fils s’apprêtait à se marier. «À la mairie, personne n’acceptait de me dire s’il avait publié des bans!» Ce n’était qu’une rumeur.

Des lueurs d’espoir, suivies de désillusions, elle en a connues aussi. Deux mois après la disparition, une adolescente la contacte par téléphone. La jeune fille affirme être une amie de son fils et la prévient de l’arrivée imminente de Cédric. Lydie Vallois se précipite à la gare de RER. Et n’y trouve… personne. «Ce jour-là, j’ai eu des envies de meurtre pour les cinq minutes d’espoir qu’elle m’avait données.» Sa voix s’éteint. Dans cette tragédie, un homme a réussi à lui donner la force de poursuivre: Jean-Yves Bonnissant. La disparition de leurs fils respectifs les a liés à jamais. «Sans lui, je ne suis rien», souffle à demi-mot l’ancienne nourrice, dont le sourire timide apparaît. «Ce sont des plaies qui ne se cicatrisent pas. On a Manu en permanence à l’esprit», assure de son côté Jean-Yves Bonnissant, ému.

Remuer ciel et terre

Emmanuel, dit Manu, a pris le train pour Rennes le 16 février 1996. Arrivé à destination, le jeune homme de 20 ans n’a plus donné signe de vie. Inquiet, son père prévient les gendarmes et constate avec rage leur impuissance. «J’en savais rapidement plus qu’eux!», s’agace-t-il. «Six mois après, je rencontre un ami de mon fils qui travaillait au commissariat de Rouen. Il m’apprend qu’il n’a jamais entendu parler de la disparition de Manu», tempête Jean-Yves Bonnissant, encore animé par l’émotion. «J’étais perdu. Je me raccrochais aux services de police. Quand j’ai constaté qu’ils ne savaient pas quoi faire de moi, j’ai commencé à ruer dans les brancards!»

Emmanuel voulait faire carrière dans la marine. Sa disparition risque de faire de lui un déserteur. Son père se démène pour contacter le ministère de la Défense afin qu’il soit réintégré. Et le fait savoir. Sur l’appel à témoins de l’association, sous le portrait du garçon brun aux yeux bleus cachés sous de grandes lunettes, une phrase attire l’attention: «Manu pour l’armée tout est ok», et sonne comme l’appel déchirant d’un père à son fils.

«J’ai dormi très peu, parfois huit heures par semaine [...] Ce n’était pas seulement de la colère. Avec la fatigue, on se met à être enragé.»

Jean-Yves Bonnissant, père d'Emmanuel, disparu en 1996

Jean-Yves Bonnissant a tout fait, tout essayé. «J’ai dormi très peu, parfois huit heures par semaine.» Après des recherches non-stop pendant deux ans, il devient expert dans le domaine des disparitions. Mais de ses contacts avec les autorités, il garde une profonde rancœur. «Ce n’était pas seulement de la colère. Avec la fatigue, on se met à être enragé.»

Ensemble, Jean-Yves et Lydie font en sorte que les visages d’Emmanuel et de Cédric ne soient pas oubliés. Et pour cela, tout est bon à prendre. Une émission de télévision les contacte. C’est le soulagement. Ils vont pouvoir parler de leurs fils. Un espoir, vite déçu: les journalistes les informent qu’une autre famille a été sélectionnée «parce qu’elle a créé une association». La loi de la course à l’audience n’épargne pas les disparus. «On connaît l’envers du décor de ces programmes. Vous connaissez l’émission phare des années 1990 “Perdu de vue”? Ils savent qu’ils vont les retrouver à la fin», soupire Lydie, de guerre lasse. C’était sans compter sur la force de caractère de Jean-Yves Bonnissant: «Ils choisissent une famille qui a fondé une association? Alors faisons pareil!» Manu association naît en 1999.

«Maintenant, ils ont un peu appris sur les disparus, ce n’est pas trop tôt»

Au bout de trois ans de recherches infructueuses, Jean-Yves Bonnissant a compris que rien n’existait pour les disparus. Il entame alors un bras de fer avec l’État. «J’ai affronté des policiers, des gendarmes, mais aussi le ministère de la Justice et l’Élysée. J’ai dû lutter pour leur faire comprendre qu’il y avait des choses à faire, des lois à voter!» Grâce à lui, la recherche des disparus progresse, notamment en 2004 avec la mise en place de la charte d’accueil du public et des victimes dans les brigades de commissariat, dont l’article 6 stipule que «tout signalement de disparition mérite un traitement immédiat». «Tout ce qu’on a eu, c’est par nous-mêmes et grâce à Jean-Yves», affirme Lydie, catégorique. Ses grands yeux s’illuminent. «Jean-Yves, il connaît tout. C’est ma troisième jambe. Il me tient debout. Sans mon président, je ne suis rien», lâche-t-elle. Jean-Yves Bonnissant n’a en effet de cesse de faire avancer la cause. Leur terrain de prédilection? Les médias. À leurs risques et périls. D’un geste, Lydie sort un magazine féminin de sa table de salon. «Regardez-ce qu’ils m’ont fait. J’étais furieuse!» Sur toute la page, une grande photographie d’elle, le regard au loin, sur son canapé. Le visage de Cédric est en petit, trop petit pour que cela aide à sa recherche.

Jean-Yves Bonnissant a aussi œuvré pour la reconnaissance de la douleur des familles, trop souvent malmenées dans les commissariats. «J’ai écrit au ministère de l’Intérieur pour l’informer que ce n’était pas à moi de former son personnel. Des améliorations ont été faites depuis. Un manuel a été créé.» Et d’ajouter cinglant: «Sauf qu’ils avaient oublié la gendarmerie. Il a fallu que je repasse une journée à Paris pour l’adapter à ce service. C’est censé être eux, les professionnels, non?! » Le père de quatre enfants reprend, acerbe: «Je n’aurais pas bougé, ils seraient toujours les mains sur le ventre!» Un avis que partage Lydie. «Maintenant, ils ont un peu appris sur les disparus, ce n’est pas trop tôt.»

Leur colère est à la mesure de l’indifférence qu’ils rencontrent. «Seul Nicolas Sarkozy s’est intéressé à notre cause, commente la retraitée, écœurée. Grâce à lui, on a eu l’alerte enlèvement en 2006.» Avant de surenchérir: «J’éprouve de la colère envers le gouvernement. Dans plein d’autres pays, des choses sont mises en place pour aider les familles de disparus. En France, on n’a rien.»

Pour garder de l’énergie, l’association organise des rencontres entre proches de disparus. «On est tous dans le même drame. Quand on est ensemble, on est une grande famille, on se sent bien», glisse Lydie Vallois. La retraitée se souvient avec nostalgie des belles années. Celles des lotos, des assemblées générales en nombre et des grandes réussites. «Pendant près de quinze ans, ça a bien fonctionné, la reporter Florence Aubenas est même venue nous voir», précise-t-elle avec fierté. Aujourd’hui, le cœur n’y est plus. «À la dernière assemblée générale, on n’était que quatre. On a perdu toutes nos illusions, soupire Lydie. Ce serait pourtant facile de faire avancer les choses. À une époque, j’ai écrit au présentateur du journal télévisé de TF1 Patrick Poivre d’Arvor pour qu’il diffuse des appels à témoins, sans succès. Au Canada, les journaux télévisés le font. Pourquoi pas en France? Cela leur prendrait une minute.» Jean-Yves Bonnissant n’est pas non plus sorti indemne de ce combat. «On a attendu douze ans avant que les autorités acceptent de prélever nos ADN au cas où le corps d’Emmanuel serait retrouvé. Douze ans!»

«On ne fait jamais le deuil d’un enfant»

Malgré la souffrance, pas question pour autant de renoncer. «J’ai une force énorme. C’est la souffrance qui me fait avancer, affirme Lydie Vallois. J’ai compris que si, moi, je ne m’en occupais pas, personne ne le ferait.» Sa silhouette frêle et sa fragilité apparente contrastent avec la puissance de son engagement… «On peut tout me prendre, mais pas mon fils. On ne fait jamais le deuil d’un enfant», déclare-t-elle. Aujourd’hui encore, cette mère de trois enfants veut des réponses. Elle en a eu certaines. Ses yeux d’un bleu profond s’obscurcissent. «Cédric faisait des crises violentes. Elles ont mené à son hospitalisation, peu avant sa disparition.» Car le jeune homme est atteint de schizophrénie. Au cours d’une de ses crises, il avait enlevé le papier peint de sa chambre et laminé le parquet. Aujourd’hui, celle-ci a été remise à neuf. Quand on y entre, un enfant blond contemple les arrivants depuis un cadre accroché au mur près du lit. «Il est beau ce petit ange, c’est un ange à démons, chuchote sa mère. Parfois, je viens dormir ici, cela me fait du bien.»

«Je rêve de lui. C’est horrible, je déteste faire ce rêve, à la fin, il veut toujours s’en aller.»

Lydie Vallois, mère de Cédric, disparu en 1997

Toutes les affaires de Cédric sont encore là. «Si jamais il revient, je veux qu’il sache qu’on a tout gardé pour lui montrer qu’on ne l’a pas oublié.» Ses vêtements sont toujours accrochés aux cintres et ses cassettes de musique posées sur l’étagère. Son portefeuille coloré aussi, Lydie l’a conservé. Elle a simplement remplacé le billet de dix francs par dix euros. «Il est parti sans rien», souffle la retraitée, toujours envahie par l’angoisse.

Un autre mal la ronge depuis tant d’années: la culpabilité. Elle lui a écrit une lettre, avec tout ce qu’elle n’a pas eu le temps de lui dire. Elle s’en veut, de beaucoup de choses. C’est si facile de gamberger en boucle… De refaire le récit, de reconstruire l’histoire. De chercher des réponses. La nuit. «Je rêve de lui. C’est horrible, je déteste faire ce rêve, à la fin, il veut toujours s’en aller.» Et le jour, il l’obsède. «À la fête des mères, à Noël, au mariage de ma fille… À Noël, j’ai même été tentée de lui faire une assiette. » Son visage est fatigué. «J’espère avoir des réponses avant ma mort.»

Le 13 février, c’était son anniversaire. Cédric a eu 42 ans. Lydie lui a mis 160 euros dans une enveloppe, comme chaque année, comme à ses filles… comme s’il n’était jamais parti. L’armoire de sa chambre est remplie de cadeaux emballés. À chaque voyage, elle lui ramène un souvenir. «Le premier c’était un jean 501. Je savais qu’il en voulait un», explique-t-elle en effleurant le pantalon délavé taille 38. Suivront un briquet, une ceinture, un cendrier, un horoscope chinois, et tant d’autres présents.

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Lydie a continué d’alimenter le compte en banque de son fils, «au cas où il en aurait besoin». À la douleur, s’est ajouté le problème de la succession. «On me disait qu’il fallait que je le déclare décédé sur le livret de famille. Mais ça, je ne le ferai pas, jamais.» Et pas question que le gouvernement s’empare de cette somme à sa mort. «J’ai su que si je ne faisais aucune démarche, cela pourrait revenir à l’État. Cet argent est pour lui, assure-t-elle. J’ai fait en sorte qu’il revienne aux enfants de mes enfants. Ce sera long mais au moins cela restera dans la famille.» Et c’est un notaire qui cherchera, un jour, son fils dans le cadre de sa succession. Jean-Yves Bonnissant, lui, rêve d’avoir un jour de la chance. «J’ai aidé à retrouver énormément de personnes. J’aimerais que de temps en temps la roue tourne. On n’a toujours rien. C’est comme si Emmanuel avait appuyé sur pause. Cela commence à faire long, 22 ans de pause… Peut-être qu’on a fait le plus gros du parcours, espère-t-il, mais même ça, on ne le sait pas.»

Marie Briand-Locu

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