Culture

«The Terror», la série fantastique sur une expédition perdue dans l’Arctique

Temps de lecture : 6 min

En 1845, deux navires britanniques disparaissaient dans les glaces de l’Arctique. Le mystère entourant l'expédition a inspiré Dan Simmons, dont le roman «The Terror» a été adapté en série.

Le HMS Terror et son équipage, prisonniers des glaces | Capture écran via YouTube
Le HMS Terror et son équipage, prisonniers des glaces | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments clés de la première saison de la série The Terror.

L’écran est noir comme la nuit. Un vent que l’on suppose glacial souffle. Dans la première scène de la série inspirée du roman à succès de Dan Simmons, une voix raconte, lentement: «Il a vu plusieurs hommes à pied. Ils mourraient tous de faim». Dans son igloo, un chef inuit assure avoir rencontré les rares survivants des équipages du HMS Terror et du HMS Erebus. Depuis, tous auraient péri.

Le 19 mai 1845, les deux vaisseaux quittaient les côtes du Kent, au Royaume-Uni. Leur mission: trouver le fameux passage du Nord-Ouest, un raccourci vers l’Asie que les explorateurs cherchent en vain depuis le XVIe siècle.

Au mois d’août, des baleiniers britanniques aperçoivent les bateaux dans la baie de Baffin, entre le Groenland et les îles de l’archipel arctique canadien, sans savoir qu’ils seraient les derniers Européens à poser leurs regards sur ces voiles voguant vers l’inconnu.

Lobbying et condescendance

Cette scène d’introduction est inspirée de faits réels. Trois ans après les départs des deux équipages, Londres est sans nouvelles de ses hommes. Pour autant, personne ne s’inquiète, hormis une certaine Lady Jane Franklin (Greta Scacchi), épouse du capitaine de l’expédition, John Franklin (Ciarán Hinds).

Spécialiste en histoire polaire, Michael Smith sortait en 2006 une biographie du second de l’expédition, intitulée Captain Francis Crozier: Last Man Standing?. «Lady Jane faisait ce qu’on appellerait aujourd’hui du lobbying, narre-t-il. Elle tambourinait à la porte de l’Amirauté, implorant qu’ils envoient des secours.»

À force d’abnégation, elle réussit. Par le passé, son mari avait déjà cartographié près des deux tiers de la côte nord de l’Amérique, lui conférant un statut de star de l’ère victorienne.

Sur quinze ans, à partir de 1848, l’Empire britannique envoie plus d’une quarantaine de navires dans la glace, à la recherche de l’expédition perdue. On compare alors l’opération à une croisade, largement inefficace. Rapidement, on doit envoyer d’autres vaisseaux à la recherche des premières missions de secours, également égarées. Les recherches ne ralentissent qu’en 1864, quand la guerre de Crimée finit par mobiliser toutes les forces navales britanniques pour défaire les Russes.

«Le plus triste, c’est qu’ils cherchaient au mauvais endroit, soupire Michael Smith. Les Inuits conseillaient de chercher plus au nord, mais on ne les croyait pas. On les voyait comme des sauvages. C’était une époque à laquelle les soldats de l’Empire se croyaient supérieurs au monde entier.»

Assourdis par un sentiment de supériorité civilisationnelle, les Britanniques ne fouillent la bonne zone que trop tard, en 1859. Sur l’île du Roi-Guillaume, les secours retrouvent un message, placés dans un cairn, comme dans la série. Y est écrit que, bloqués dans la glace pendant un an et demi, les marins ont décidés d’abandonner les navires. Objectif: atteindre la rivière Back, sur le continent. Ils n’y parviendront jamais.

«Mais c’était leur seule option, affirme Smith. Ils auraient pu réussir, s’ils étaient partis plus tôt, en groupe plus restreint. Le problème, c’est qu'il s'agissait de marins. D’autres auraient pu réussir, mais ils n’étaient ni équipés, ni entraînés pour voyager à terre.»

Mal équipés pour la survie

Les secours apprennent également qu’en 1848, vingt-deux hommes étaient déjà morts. Parmi eux, le capitaine, John Franklin. Dans The Terror, il est l’une des premières victimes du Tuunbaq, une créature créée par l’auteur Dan Simmons, inspiré par la mythologie inuit.

Dans la réalité, les causes de son décès sont inconnues, mais les scientifiques accusent la faim, la pneumonie, la tuberculose, le scorbut et le froid –ce qui n’étonnera personne, notamment celles et ceux ayant souffert pendant dix épisodes à la vue des marins pas vraiment couverts pour affronter l’hiver polaire.

Sur ce point, la série est une nouvelle fois fidèle à la réalité historique. «Ce qu’ils portaient n’était pas bien adapté, explique l’historien. Ils portaient de grosses bottes de cuir et des vêtements de laine. Lors d’un travail pénible, comme tirer une luge sur la glace, ils transpiraient beaucoup. Dans la laine, la transpiration gelait sur leurs corps.»

Une nouvelle fois, l’équipage paie une certaine défiance vis-à-vis des Inuits, qui auraient pu les conseiller. Lors de cette expédition et des précédentes, les marins britanniques côtoyaient les locaux, jusqu’à devenir intimes, mais demeuraient hermétiques à tout enseignement. Dommage: construire un igloo, vivre de la terre et opter pour des vêtements de fourrure moins serrés leur aurait donné une chance de survie.

Conserves empoisonnées et cannibalisme

Il est en revanche un paramètre, cité dans la série, que les Inuits n’auraient pas pu enrayer: celui des conserves empoisonnées. «Sans le savoir, le gouvernement avait acheté de la nourriture pourrie, reprend l’auteur. Les vivres étaient scellés dans des versions très peu avancées des boîtes de conserve. Il y aurait eu des fuites dans la nourriture, qui auraient provoqués un empoissonnement au plomb.»

Cet empoisonnement n’est considéré par les historiens que comme un facteur «aggravant» de l’état de santé des matelots. Dans The Terror, le capitaine Crozier, campé par un Jared Harris à fleur de peau, étouffe l’affaire, qui parvient néanmoins jusqu’aux mauvaises oreilles et génère une mutinerie.

Menés par le vile Cornelius Hickey, les mutins se perdent dans la glace. En manque de provisions, ils ont vite recours au cannibalisme. Le véritable Hickey, lui, n’était qu’un simple matelot originaire de Limerick, en Irlande. Âgé de 24 ans lors de son départ, il avait gravé son nom sur le manche d’un couteau, retrouvé par les chercheurs.

Dès 1854, les Inuits reportaient aux secours des cas de cannibalisme. Smith confirme: «Lorsque l’on a trouvé la zone où ces hommes sont morts, il y a eu beaucoup d’expéditions, pour retrouver des objets. Il y a vingt-cinq ans, une archéologue canadienne a trouvé des os, qui présentaient des marques. Après une série de tests, elle a prouvé que c’était des marques de couteaux».

Le cannibalisme fut le dernier recours d’hommes désespérés, au destin cousu de souffrances infinies. Dans la série, seuls les méchants mangent leurs semblables. Dans la réalité, plus dure à avaler, ils mourraient tous de faim et s’accrochaient à la vie.

Dernier homme debout

Caution morale s’opposant au cannibalisme dans The Terror, le Capitaine Crozier est récompensé en étant le dernier survivant. D’après les récits des Inuits, il est possible que le navigateur irlandais ait en effet été le «dernier homme debout», comme suggère le titre du livre de Michael Smith.

En 1857, l’explorateur américain Charles Francis Hall partait à la recherche du sort de l’expédition Franklin. Lui décida de vivre avec les Inuits, qui lui confieront avoir vu quatre survivants, marchant encore au sud de l’île du Roi-Guillaume en 1851. Consignant les histoires orales des Inuits, Hall remplit des centaines de pages.

Jared Harris interprète le Capitaine Francis Crozier dans The Terror | Capture écran via YouTube

Dans les années 1990, l’auteur David C. Woodman les étudiait encore et concluait que des Inuits aurait vu Crozier et un autre membre de l’équipage près de Baker Lake, sur le continent, entre 1852 et 1858.

Fut-il donc le dernier survivant? «On ne peut pas être sûr, nuance Smith. Mais Crozier avait l’expérience. Il ne parlait peut-être pas couramment la langue comme dans la série, mais il avait des notions, après ses quatre précédents voyages en Arctique.» Des voyages durant lesquels Crozier gagne un surnom: Aglooka, soit «grandes foulées», en inuit –les indigènes trouvant probablement les jambes des Européens plutôt longues.

Dans un final inattendu, qui reprend la première scène, la série suggère qu’Aglooka serait resté vivre avec les Inuits. «Pure fantaisie», juge Michael Smith, brisant un rêve. Tout semble pourtant possible avec le mystère de l’expédition Franklin, qui continue, près de deux siècles plus tard, à se dévoiler.

Le 7 septembre 2014, soit 169 ans après avoir quitté les côtes anglaises, le HMS Erebus était retrouvé par une équipe de recherches canadienne, au sud de l’île du Roi-Guillaume. Deux ans plus tard, l’HMS Terror était identifié, plus au nord, entre Roi-Guillaume et l’île Victoria, à 96 km au sud de l’endroit où le navire était supposé avoir été écrasé par les glaces. Le nom du cimetière du vaisseau? Terror Bay, baptisée en hommage par le Canada en 1910, un peu par hasard. Les corps de Franklin et Crozier, eux, n’ont jamais été identifiés.

Thomas Andrei Journaliste

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