Sports / Monde

Football égyptien: quand la discrimination tue la passion

Temps de lecture : 6 min

La minorité chrétienne d’Égypte, qui représente 10% de la population, est marginalisée jusque sur les terrains de football.

Le maillot de l'équipe «Je Suis». | Martin Roux
Le maillot de l'équipe «Je Suis». | Martin Roux

La croix chrétienne surmonte une couronne posée sur un ballon rond. Cette image, floquée sur le maillot bleu roi que porte Mina Bendary, est le logo de l’académie de football «Je Suis». L’entraîneur de 22 ans a créé à Alexandrie ce club spécialement destiné aux chrétiens, quasiment absents des terrains. Déjà visée par des attentats terroristes, la minorité copte est aussi victime de discrimination. Alors qu’elle représente environ 10% de la population, seulement un copte compte parmi les 500 joueurs professionnels égyptiens du championnat national.

Le bon prénom

«Lorsqu’un chrétien se présente à un club pour passer les sélections, c’est fréquent qu’il soit automatiquement refusé à cause de sa religion, affirme Mina Bendary. Tous les responsables de clubs au sein de la Fédération égyptienne de football sont musulmans, ce sont eux les responsables de cette situation. On m’a par exemple demandé de changer mon nom et mon prénom pour intégrer une équipe, car ils ont une consonance chrétienne. J’ai refusé et pour moi c’était un tournant: soit j’arrêtais de jouer et renonçais à mes rêves, soit je m’attaquais au problème.»

À deux kilomètres de la côte, sur un rectangle de gazon assailli par les barres d’immeubles, Mina Bendary assure deux jours d’entraînement par semaine. Trente footeux d’une vingtaine d’années suivent les instructions du «captain». «Je les forme pour qu’un jour l’un ou plusieurs d’entre eux puissent rejoindre le championnat national, explique Mina Bendary. Je veux montrer qu’il y a des chrétiens qui ont du talent en football. Aujourd'hui il y a Mohamed Salah, et peut-être demain il y aura aussi Mina, Abanob ou Antonios [prénoms chrétiens, ndlr]. Alors, on arrêtera de justifier la discrimination en disant que les coptes ne savent pas jouer.»

Mina Bendary en train de coacher son équipe. | Martin Roux

En tout, quelque 300 joueurs âgés de 6 à 30 ans ont rejoint l’académie «Je Suis», soit dix fois plus qu’à ses débuts il y a trois ans, et des séances sont désormais organisées dans quatre autres villes le reste de la semaine. «Ce club, c’est notre seule chance de jouer», regrette Mina Samir Tawfiq, un lycéen de 17 ans dont la coupe de cheveux et le talent lui ont valu le surnom de Ronaldo. «Mon frère joue au foot et à lui aussi on a demandé de changer de nom pour rester dans l’équipe. Je rêve de rejoindre un jour la sélection égyptienne et d’être un joueur international mais c’est injuste, nous n’y avons pas notre place.»

Exclusion systématique basée sur la religion

«Est-il normal que, dans l'histoire du football égyptien, il n'y ait eu que cinq joueurs chrétiens de haut niveau?» Au cours d’une interview télévisée en avril, l’ancien footballeur international et commentateur Ahmed Hossam «Mido» fustigeait avec une liberté de ton rare dans les médias égyptiens «la discrimination très enracinée dans le football en Égypte». Capitaine des Pharaons dans les années 1990, Hany Ramzy fait partie des rares stars du football égyptien d’origine copte. «Un grand nombre de chrétiens renoncent à jouer dès leur plus jeune âge à cause de l’attitude discriminante des entraîneurs à leur égard», a pointé l’ex-attaquant «Mido» pour expliquer l’absence de joueurs coptes dans le foot professionnel.

«L’idée que les coptes ne savent pas jouer au foot est ancrée dans l’esprit d’une majorité d’Égyptiens», déplore Marc Achraf, encore essoufflé par l’entraînement. «Les coptes ne font pas de sport, ils restent à l’église depuis qu’ils sont petits, ils ne cherchent pas à intégrer les clubs, leur constitution physique est faible, etc.» égrène l’étudiant de 22 ans. Autant d’idées reçues que l’académie «Je Suis» entend combattre. «Dès l’école on apprend aux enfants musulmans que les minorités religieuses sont inférieures», condamne Lindsay Griffin, directrice en charge du développement et du plaidoyer au sein de l’ONG américaine Coptic Solidarity. «Rien ne permet de créer une situation dans laquelle un musulman admirera un copte parce qu’on leur apprend qu’ils ne sont pas égaux et qu’ils n’ont pas le droit aux mêmes chances. Si un copte avait l’opportunité de briller dans un domaine aussi populaire que le football, cela aiderait la minorité toute entière à être davantage acceptée dans la société.»

À l'entraînement. | Martin Roux

En août 2016, au moment des Jeux olympiques de Rio, l’ONG a déposé une plainte auprès de la Fifa et du Comité international olympique. Coptic Solidarity s’appuie alors sur des témoignages faisant état d’une exclusion systématique basée sur l’appartenance religieuse des joueurs coptes et dénonce dans un courrier adressé à la Fifa, une «discrimination profondément enracinée dans l’administration du football en Égypte». Après deux ans de silence, l’instance internationale du foot accuse finalement réception en mai, orientant l’ONG vers un nouveau mécanisme de dépôt de plainte. Coptic Solidarity a envoyé cette semaine une version actualisée de son rapport, basée sur vingt-cinq témoignages de joueurs coptes faisant état de discriminations. Contacté par Slate.fr, le directeur exécutif de la Fédération égyptienne de football, Tharwat Soweilam, a décliné nos demandes répétées d’interview.

Marginalisés et moqués

«Nous espérons que la Fifa va faire pression sur le gouvernement égyptien, déclare Lindsay Griffin. Les coptes sont marginalisés à tous les niveaux et pour avancer sur le terrain de l’égalité, les athlètes coptes doivent pouvoir réaliser leurs rêves, comme n’importe quel autre citoyen.» La plus grande communauté chrétienne du Moyen-Orient est victime de persécutions constantes, notamment dans les zones rurales du sud égyptien où ses membres sont bien souvent contraints de se réunir dans des salles de prières illégales. Leur régularisation est source de violences communautaires dont les autorités restent à distance, à rebours du costume de président protecteur des coptes que cherche à endosser Abdel Fattah Al-Sissi. «L’impunité demeure la règle pour les attaques interconfessionnelles commises contre la communauté chrétienne», note Amnesty International dans son dernier rapport annuel.

Loin d’être laissée au vestiaire, la foi va jusqu’à occuper un aspect fondamental de la vie des équipes de football en Égypte. «Les joueurs de l’équipe nationale sont très souvent représentés en train de lire le Coran et les buts sont célébrés en se prosternant», souligne Carl Rommel, chercheur postdoctoral au sein de l’université d’Helsinki et auteur d’une thèse en sociologie et politique du football égyptien. «La génération la plus célèbre du football égyptien, de 2006 à 2010, à l’époque du sélectionneur Hassan Shehata, était constamment montrée à la mosquée ou priant avant les matchs, poursuit Carl Rommel. Leur foi était vraiment explicite et c’est en partie pour cela que l’équipe était si populaire, car ils faisaient ce qui est juste, c’est-à-dire supposément d’être musulman.»

Moussa Karam Abdel Messih. | Martin Roux

Cette incursion de la foi dans le foot place de fait les joueurs chrétiens à la marge. Victime des moqueries de ses coéquipiers, Moussa Karam Abdel Messih a arrêté de s’entraîner pendant plus d’un an. «Les autres joueurs étaient durs avec moi. Par exemple, ils avaient l’habitude de réciter la fatiha [premier verset du Coran, ndlr] et de prier au moment d’entrer sur le terrain» se rappelle, le regard droit, cet Alexandrin de 18 ans. «Bien sûr, je ne peux pas faire comme eux, alors je me mettais sur le côté pour prier à ma manière et ils m’observaient et se moquaient de moi. D’autres amis chrétiens ont rencontré le même problème.» Grâce à l’académie «Je Suis», Moussa Karam Abdel Messih a rechaussé les crampons et dit se sentir «chez lui» au sein de l’équipe dirigée par Mina Bendary.

«J’ai voulu appeler cette académie “Je Suis” pour nous pousser à nous affirmer, indique Mina Bendary. C’est une manière de dire “Je suis chrétien et oui, j’ai le droit de jouer et d’exister.» Alors que l’Égypte participe à la Coupe du monde pour la première fois depuis vingt-huit ans, tous suivront les exploits de la star de la sélection Mohamed Salah, en rêvant, un jour, de pouvoir l’imiter.

Martin Roux Journaliste basé en Égypte

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