Culture

Clip au Louvre: Beyoncé et Jay-Z imposent leur propre culture dans un des temples mondiaux de l’art

Temps de lecture : 5 min

Le clip laisse penser que le R&B pourrait être de l’art au même titre qu’une toile du XVIe siècle.

«Apeshit» débute par un plan où l’image de Mona Lisa laisse peu à peu la place à Beyoncé et Jay-Z. | Capture d'écran
«Apeshit» débute par un plan où l’image de Mona Lisa laisse peu à peu la place à Beyoncé et Jay-Z. | Capture d'écran

Samedi soir, à l’issue de leur concert commun à Londres, Beyoncé et Jay-Z ont annoncé la sortie d’un nouvel album et en ont profité pour dévoiler le clip du premier single, «Apeshit». Cumulant plus de deux millions de vues quelques heures à peine après sa mise en ligne, la vidéo immortalise le couple Carter au Louvre. Six minutes où la reine B et son époux posent devant la Joconde, le Radeau de la Méduse ou la Victoire de Samothrace, chantonnant négligemment «I can’t believe we made it». Mais qui du musée ou des Carter raflent la mise médiatique?

Un écrin monarchique pour Queen B

Du haut de ses 142 millions de chansons vendues (au 1er septembre 2017) sans compter les 60 millions d’albums du temps des Destiny’s Child, Beyoncé Knowles a définitivement acquis le rang d’icône de la pop culture. Pour satisfaire sa majesté, sobrement surnommée Queen B, il faut intelligemment choisir les lieux de ses déambulations clipesques. Après la Nouvelle-Orléans (pour le titre «Formation»), c’est au tour de Paris de servir de décor. Et quand on se fait appeler «reine», rien de mieux qu’un palais monarchique taillé à la démesure de l’intéressée. C’est donc sur le Louvre que les Carter ont jeté leur dévolu.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils savent s’entourer. Ricky Saiz à la réalisation (en charge d’une vidéo pour Yves Saint-Laurent et accessoirement petit ami de Chloë Sevigny), Benoit Debie à la direction photo (on lui doit les lumières d’Irréversible de Gaspar Noé, de Spring Breakers d’Harmony Korine et celles de Lost River de Ryan Gosling), quant aux chorégraphies, elles sont le fait de Sidi Larbi Cherkaoui.

Fort de cette équipe artistique, le couple Carter n’a plus qu’à prendre possession du Louvre et principalement d’un de ses joyaux: la Joconde. «Apeshit» débute ainsi par un plan où l’image de Mona Lisa laisse peu à peu la place à Beyoncé et à son producteur de mari. Cet effet de dézoom installe ainsi sur un quasi pied d’égalité de notoriété le mystérieux modèle de Léonard de Vinci et la chanteuse.

Mais le plan le plus mégalomane n’apparaît que plus tard et montre Beyoncé légèrement vêtue, accompagnée de huit danseuses. Sur une chorégraphie orientalisante, l’Américaine se déhanche devant le Sacre de Napoléon de Jacques-Louis David. Toile immense (plus de six mètres sur neuf), elle avait été pensée par Bonaparte pour installer sa légitimé impériale. Propagande artistique qui devait symboliser par son imposante taille et la magnificence de sa réalisation, le règne napoléonien. Toutefois, le tableau de David illustre en l’état le couronnement de Joséphine de Beauharnais. Deux siècles plus tard, c’est une autre femme qui met en scène son pouvoir, la reine du R&B devenant alors impératrice.

Échange de bons procédés

Depuis 2015 et les attentats, la fréquentation des lieux touristiques parisiens a chuté (près de 7% selon le Centre des monuments nationaux). Les tournages de Wonder Woman ou de Mission Impossible 6 sont ainsi une aubaine pour donner à voir la ville lumière et ses atours sous un jour festif. À cet égard, le nouveau clip de Beyoncé est une carte postale idéale pour le musée. On y découvre la Pyramide du Louvre et on y croise les œuvres majeures qui y sont exposées.

Jay-Z qui rappe devant le Radeau de la Méduse de Géricault, le couple statique et silencieux avec en arrière-plan la Vénus de Milo ou Beyoncé assise au pied de la Victoire de Samothrace sont autant de clichés exportables qui modernisent l’image du Louvre. En créant un télescopage culturel entre l’univers clinquant du R&B et le classicisme à la française, les Carter offrent une vitrine internationale au monument et y convient un public plus jeune, plus habitué aux plages de Miami qu’aux chefs-d’œuvre de la peinture française.

En son temps, Jean-Luc Godard avait déjà œuvré à ce dépoussiérage intempestif en faisant débouler ses personnages de Bande à part de salle en salle, au nez et à la barbe des surveillants.

Quarante ans plus tard, Bernardo Bertolucci s’amusait à rendre hommage au maître de la Nouvelle Vague dans The Dreamers, faisant rejouer cette course-poursuite à ses trois héros.

Plus récemment, le chanteur Will.i.am s’est lui aussi intéressé au Louvre dans son clip Mona Lisa Smile, en s’invitant dans de nombreux tableaux.

À chaque fois, le vieux palais est balayé d’un vent de jeunesse, de légèreté et d’impertinence qui le fait évoluer vers d’autres publics, le place comme témoin d’un monde qui évolue, l’obligeant à se réinventer, comme ce fut le cas lors de l’édification de la Pyramide. Pour qu’un monument du passé se maintienne dans l’inconscient collectif des jeunes générations, encore faut-il qu’il s’adapte. En cela, les artistes contemporains, qu’ils soient musiciens ou plasticiens, jouent un rôle majeur, comme l’ont prouvé les expositions de Jeff Koons ou d’Anish Kapoor à Versailles.

Dans le cas des Carter, comme à chaque fois que le musée loue ses espaces pour des défilés de haute couture, la venue des stars a renfloué les caisses de l'établissement (on imagine que le blocage du lieu pour un tournage de deux nuits s’est négocié pour une jolie somme que le Louvre se refuse pour l’heure de communiquer). Bref, le Louvre donne un peu de sa majesté et de sa notoriété contre une visibilité mondiale à destination d’un public qui ne lui est pas acquis, tandis que Beyoncé s’offre un écrin de choix et un espace d’expression inattendu.

Symbolique politique

Car au-delà du ruissellement monarchique et imposant du lieu sur le couple, les Carter usent du Louvre et de ses œuvres pour un projet bien plus pertinent qu’il n’y paraît. Celles et ceux qui se sont un jour baladés dans les salles d’exposition savent que la représentation picturale des personnes noires se résume le plus souvent à des scènes esclavagistes. Les prises de position récentes de Beyoncé concernant la lutte pour les droits des femmes et des Afro-Américains (sa prestation au Super Bowl de 2016 où elle rendait hommage aux Black Panthers) trouvent ainsi au Louvre un fort écho.

En se réappropriant un espace culturel blanc, le couple fait entrer toute une communauté dans l’histoire de l’art. Le choix de montage qui fait apparaître à 5'37 du clip le Portrait d’une femme noire (anciennement nommé Portrait d’une négresse) de Marie-Guillemine Benoist n’est pas anodin. Peint par une femme (élève de David) en 1800, le tableau immortalise une femme noire six ans après l’abolition de l’esclavage par la Convention. Ici, le modèle bénéficie d’un traitement pictural alors exclusivement et traditionnellement réservé aux femmes blanches, un symbole émancipateur et quasi-révolutionnaire pour l’époque. Sa présence dans le clip ne vient que renforcer ce positionnement politique des Carter: rendre fière la communauté noire en l’inscrivant dans l’histoire des représentations.

Mais l’orchestration ne s’arrête pas là car Beyoncé et Jay-Z imposent aussi leur propre culture dans un des temples mondiaux de l’art. Les dernières secondes du clip, identiques à l’ouverture, semblent annoncer un rapport d’égalité entre Mona Lisa et Beyoncé, laissant penser que le R&B pourrait être de l’art au même titre qu’une toile du XVIe siècle. Si la comparaison implicite ouvre une réflexion des plus intéressantes sur la place des Noirs dans l’art occidental traditionnel et contemporain, le coup d’État culturel que tentent les Carter demeure problématique. Acheter sa place dans un musée, même pour y défendre une bonne cause, n’est pas équivalent à y être invité.

Ursula Michel Journaliste

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