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Drogues: et si l'Amérique latine osait la légalisation

Marijuana, cocaïne et autres substances illégales continuent d'être produites et d'envahir les Amériques et le monde. Plusieurs ex-présidents latinos appellent à changer de vision.

Le président du Guatemala a lancé le 7 mai 2012, dans The Guardian, un appel à «trouver de nouvelles solutions au cauchemar sud-américain posé par les drogues. Otto Pérez Molina rejoint d'anciens chefs de l'Etat et intellectuels du continent à se poser les questions de la régulation du marché de la drogue, à en finir des anciennes méthodes toute répressives, qui accumulent les échecs et renforcent les mafias. Nous republions un articles de 2010 sur ces premières initiatives et recherches d'alternatives.  

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La guerre perdue contre la drogue. Le titre de l'excellent ouvrage de Jean-François Boyer, journaliste basé à Mexico, date de 2001 mais il est toujours d'actualité. Et plus que jamais. La guerre est définitivement perdue et elle continue de faire des victimes.

Au Mexique, suivant les instructions de son grand voisin du nord, le président Felipe Calderón a mis en place une stratégie offensive dès 2006. En échange, le Congrès américain a voté une aide, baptisée Initiative Merida, de 1,4 milliard de dollars sur trois ans afin d'aider le pays à lutter contre les cartels.

Les 40.000 militaires lancés aux trousses des narcotrafiquants n'y peuvent rien. Certes, plus de 70 tonnes de cocaïne ont été saisies entre 2006 et 2009, mais combien ont franchi la frontière pour inonder les rues de Los Angeles et d'autres grandes villes? Le tout répressif ne fonctionne donc pas. Plus de 15.000 morts sont à déplorer, les narcos ont gagné et sont en passe de faire du Mexique une «narcodémocratie».

Rompre le tabou

La situation n'est pas aussi désastreuse en matière de sécurité dans d'autres pays du continent, mais la question des drogues est, la plupart du temps, vue uniquement sous l'angle policier. Face à cet échec, un mouvement prend de l'ampleur, mené par plusieurs anciens présidents de la République. César Gaviria (Colombie), Ernesto Zedillo (Mexique) et Fernando Henrique Cardoso (Brésil) tentent depuis quelques mois de faire entendre leur voix grâce à l'Initiative Latinoaméricaine sur les Drogues et la Démocratie, sorte de groupe de pression qui milite pour, comme l'indique leur dernier rapport rendu public l'été dernier, «un nouveau paradigme».

Traduction: il faut mettre en place une nouvelle stratégie, moins répressive, pour enrayer le fléau. Cette commission, outre les ex-présidents latinos, compte dans ses rangs diverses personnalités, telles Antanas Mockus, ancien maire de Bogotá, les écrivains Paulo Coehlo et Mario Vargas Llosa ou Moises Naïm, rédacteur en chef de la revue Foreign Policy (et partenaire de Slate).

L'heure est venue de rompre le tabou, écrivent les trois anciens chefs de l'Etat dans une tribune publiée par les plus grands quotidiens en langue espagnole. Et d'ouvrir le débat sur la mise en place de stratégies plus humaines et efficaces pour combattre le problème des drogues.

Comme le tabac ou l'alcool

Quelles sont les solutions proposées, après un an de travail, d'enquêtes sur le terrain et de multiples entretiens? Dépénalisation et légalisation sous conditions. Si la dépénalisation est une proposition déjà ancienne, légaliser certaines drogues relève, en Amérique latine, de la révolution. Pour les anciens chefs d'Etat, les drogues douces (notamment la marijuana) pourraient devenir l'équivalent du tabac et de l'alcool.

Les taxes prélevées serviraient à financer des centres de soins pour toxicomanes. Et l'argent qui ne serait pas dépensé dans la répression pourrait également être investi dans la santé. Leur proposition consiste à traiter les toxicomanes comme des patients, lutter contre le crime organisé et faire entrer la consommation de drogues dans la légalité. «C'est le trafic qui génère la violence, affirment-ils. Mais c'est l'illégalité qui engendre le pouvoir des narcos.»

S'éloigner des Etats-Unis

La question est bien sûr politique et diplomatique. L'Amérique latine devrait, pour réussir, s'éloigner des Etats-Unis, qui fondent leur lutte antidrogues uniquement sur la répression. «Nous n'avons pas besoin du parapluie américain pour combattre les drogues», expliquait même Fernando Henrique Cardoso lors d'une récente réunion.

L'ex-président brésilien est l'un des plus virulents quant à l'influence, néfaste d'après lui, des Etats-Unis dans ce domaine. D'autant que 90% de la cocaïne qui transite par le Mexique est destinée à ce marché, essentiel pour les narcos mexicains. En résumé, les gringos feraient bien de faire le ménage chez eux avant de donner des leçons au reste du continent.

Dans une tribune publiée dans le quotidien espagnol El País, l'auteur péruvien Mario Vargas Llosa affirmait:

L'expérience du Mexique le confirme, il est impossible de battre militairement le narcotrafic. Tant qu'il y aura des consommateurs, il y aura des plantations et du trafic. La dépénalisation, voire la légalisation, est le seul remède.

Une idée dont s'était déjà fait l'écho The Economist au printemps 2009. Dans son édition du 7 mars, l'hebdomadaire britannique titrait sur «comment mettre fin à la guerre contre les drogues». Sa réponse est nette: «La légalisation [de certaines drogues] est la solution la moins pire.» Car tous s'accordent sur un point, l'objectif fixé par l'ONU il y a une dizaine d'années de parvenir à un monde sans drogues est irréalisable. «Le seul but possible est de parvenir à réduire les dommages causés par ces drogues sur les personnes et les sociétés», expliquent les membres du groupe Drogues et Démocratie. Pessimistes, mais hélas, aussi, réalistes.

Marc Fernandez

LIRE EGALEMENT SUR LE MEME SUJET: Drogue: de l'interdiction de fumer à l'interdiction de penser.

Image de une: 7.660kg de marijuana attendent d'être incinérés en juillet 2008 au Mexique. REUTERS/Jorge Dan Lopez

 

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