Société

Repasser le bac pour se raccrocher à la vie

Temps de lecture : 9 min

Des jeunes décrocheurs et décrocheuses retrouvent le chemin de l’école pour obtenir leur baccalauréat, aidés par des profs volontaires.

Des lycéens et lycéennes en train de passer l'épreuve de philosophie du bac 2018 | Frédérck Florin / AFP
Des lycéens et lycéennes en train de passer l'épreuve de philosophie du bac 2018 | Frédérck Florin / AFP

Toutes les conquêtes comptent des pionniers et des aventuriers. Christiane Ressicaud peut se targuer d’appartenir à la première catégorie. En 2000, cette professeure de français a fondé avec trois collègues le premier micro-lycée de France, à Sénart, en Seine-et-Marne. Leur idée est a priori iconoclaste: créer une petite structure, qui permettrait aux élèves de 17 à 25 ans ayant quitté l’école sans diplôme, de repasser un baccalauréat général (ES ou L) en deux ans. Une initiative pionnière en matière de lutte contre la déscolarisation. Alors que le rectorat de Seine-et-Marne hésite à s’engager, les quatre enseignants et enseignantes voient passer un appel à projets du ministère de l’Éducation nationale et décident d’y répondre. Leur audace paye au-delà de leurs espérances. «La petite équipe s’est retrouvée un samedi matin dans les bureaux du ministre de l’époque, Jack Lang. On était en juin et il nous a fixé un objectif: faire notre première rentrée en septembre. Il a fallu tout trouver. Des locaux pour nous accueillir et surtout des élèves.» Ils seront trente élèves au départ. Changements de locaux incessants, un mois de retard à l’allumage... l’aventure est lancée, le projet commence à séduire.

Quasiment un décrocheur sur deux se retrouve au chômage

Très vite, d’autres profs leur emboîtent le pas. En 2010, l’académie de Créteil comptait trois micro-lycées. Aujourd’hui, on en recense une quarantaine en France, qui contribuent à réduire le nombre de jeunes sortant chaque année sans diplômes de l’école, passé de 140.000 en 2008 à 100.000 en fin d’année dernière. L’objectif fixé d'un micro-lycée par académie a été pulvérisé. Face à la multiplication de ces structures de retour à l’école, le pouvoir politique y a d’abord vu une aubaine financière. «Un décrocheur coûte environ 230.000 euros à l’État. Si l’on applique cette somme à tous les décrocheurs, le coût atteindrait plus de vingt milliards d’euros par an», constate Juliette Vollet, sociologue et auteur du livre Zadig après l’école: pourquoi les décrocheurs retournent-ils en formation?. «Quasiment un décrocheur sur deux se retrouve au chômage cinq ans après la fin de ses études.»

Sur le terrain, chaque équipe est toujours volontaire pour jouer sa partition, aidée par l’équipe pionnière de Sénart qui ne ménage pas ses efforts pour diffuser l’initiative. «Éric Saint-Denis, un de mes collègues, est parti à Vitry-sur-Seine afin de monter le second micro-lycée de France. Puis, il a travaillé à mi-temps en lien avec une direction de l’Éducation nationale pour conseiller tous les micro-lycées qui voulaient se créer», explique Christiane Ressicaud, qui enseigne toujours à Sénart. À force de gagner en notoriété, sa petite structure se retrouve victime de son succès. Le micro-lycée forme désormais quatre-vingt-dix élèves prêts à décrocher leur baccalauréat général. «On reçoit environ 200 appels par an, compte la professeure de français. Chaque année, une vingtaine d’élèves se retrouvent malheureusement sur liste d’attente.»

Un désir de normalité

Ici ils sont douze professeurs et leur aventure a démarré en 2010 à La Courneuve, dans les locaux d’une Maison de la jeunesse et de la culture. Des préfabriqués au milieu de la cité font office de salle de classe pour la rentrée de septembre. «Les locaux étaient vétustes», se rappelle Angel Leibovitch, professeur de mathématiques, aujourd’hui coordinateur de la structure. «Ce n’était pas du tout adapté, abonde Sophie Marchal, professeure d’anglais, ça ne ressemblait pas du tout à une école.» Pourtant, les élèves, âgés de 17 à 25 ans, affluent massivement dès le départ, conseillés par les missions locales. «En six mois, le nombre d’élèves est passé de deux à trente, constate Sophie Marchal. Aujourd’hui, huit ans après nos débuts, on compte cinquante-deux élèves, répartis en quatre classes de première et terminale ES ou L.» Une réussite récompensée par un déménagement, à la rentrée 2014, dans le lycée flambant neuf du Bourget. Un étage dédié, quatre salles de classe et la sensation pour les micro-lycéens et lycéennes d’être traitées de la même manière que leurs cadets et cadettes qui suivent une scolarité moins heurtée. «Le fait que notre micro-lycée soit situé dans un établissement attire les décrocheurs. Ils ont un énorme désir de normalité. Ils veulent revenir au cadre, à la norme», précise Sophie Marchal, devenue co-coordinatrice de cette structure de retour à l'école.

Depuis quatre ans, ces nouveaux locaux et la proximité du lycée général assurent une plus grosse efficacité et publicité au micro-lycée. «À l’époque, on avait écrit un projet d’établissement innovant qui prenait en compte le lycée classique et le micro-lycée. On avait tous enseigné pas mal d’années dans le 93, on avait assez de points pour être mutés ailleurs. Mais, le projet ayant été accepté, tous les enseignants du micro-lycée ont demandé leur mutation au lycée Germaine-Tillon du Bourget», sourit Nathalie Broux, professeure de français aux dix-huit années d’enseignement dans le département de Seine-Saint-Denis.

Dessin de Connie Noble

Mais la véritable innovation est ailleurs: les douze profs alternent l’enseignement entre leurs classes classiques de trente-cinq élèves à l’étage et les petits groupes du micro-lycée au sous-sol. Novateur, ce double exercice permet de faire circuler les pratiques pédagogiques entre les étages. Au micro-lycée, les professeurs se retrouvent trois heures chaque semaine pour faire le point sur les cours et les élèves. «On a réussi à imposer cette réunion aux cinquante-trois professeurs du lycée, explique l’enseignante. Le vendredi après-midi, tout le monde se retrouve une heure et demie pour faire le bilan de la semaine. Cela permet de donner de la cohérence à l’offre scolaire.»

Au rang des innovations pédagogiques, une réflexion sur la notation des élèves a également été engagée il y a plusieurs années. Compte tenu du profil à part des micro-lycéens et lycéennes, les enseignants et enseignantes prennent en compte plus de facteurs au moment d’évaluer les copies. «On ne met jamais de notes en dessous de 8/20. Parce que, si l’élève n’est pas présent au contrôle, il peut le repasser sans être pénalisé. S’il ne répond pas à toutes les questions, il ne sera noté que sur ce qu’il a fait», détaille Nathalie Broux, auteure du livre Les Microlycées: accueillir les décrocheurs, changer l’école. «Ce ne sont pas les conditions de l’examen, mais l’expérience prouve que ça marche.» La preuve? Dans ce micro-lycée, 100% des élèves inscrits en section ES ont obtenu leur bac l’année dernière, 86% des lycéens en section L sont devenus bacheliers. Rattaché à l’académie de Créteil, ce lycée dans le lycée repose, comme toutes les autres structures de ce type, sur l’accompagnement individualisé de ces lycéens et lycéennes.

L’exemple du nouveau micro-lycée de Rennes, en vidéo | Sujet France 3

«Pendant trois ans, je ne faisais rien de mes journées»

Entre les cours en effectifs réduits et la mise en place d’un professeur référent pour chaque élève, le fonctionnement horizontal offre aux «raccrocheurs» plus de chances d’y arriver. «Les profs, j’ai leur numéro de portable», lance Niven, cheveux longs, barbe fournie et sourire discret. Avant de reprendre les études en septembre, le lycéen de 22 ans s’était fâché avec l’institution. Une seconde générale, puis le trou. «Pendant trois ans, je ne faisais rien de mes journées», raconte-t-il, sans trouver d’explication à cette mauvaise passe. Pourtant, l’ancien décrocheur n’a pas bronché au moment de reprendre le rythme d’une journée normale, assis derrière un bureau de 9 à 17 heures à commenter des textes de littérature. «Ici, je suis considéré comme une personne. Lorsque j’étais en seconde, nous étions trente-cinq élèves par classe, j’avais l’impression d’être un simple numéro.»

Au moment de reprendre les études, les réticences sont souvent fortes chez ces jeunes adultes, bien qu’ils soient tous volontaires. «Je ne savais pas ce qu’était un micro-lycée avant d’y entrer, rigole Guilherme, 19 ans. J’avais quelques craintes, je me suis dit, on va passer un micro-bac ou quoi?» Pour Nadège, sans établissement depuis quelques mois à la suite d’une orientation subie en section professionnelle, le contrat fixé entre eux et leurs profs ne présentait aucune ambiguïté. «On ne nous a pas vendu du rêve», avance la lycéenne de 17 ans, désormais assise au premier rang d’une classe qu’elle avait trop souvent désertée.

Loin des expériences éducatives philanthropiques tentées par certains établissements non liés à l’Éducation nationale, le micro-lycée ne leur fixe qu’une seule mission: obtenir un diplôme général au bout de deux ans afin qu’ils puissent poursuivre une scolarité dans l’enseignement supérieur. «On n’est pas très funky, explique posément Sophie Marchal. On prépare au bac normalement. Nos étudiants possèdent un statut scolaire classique, ils ne se présentent pas aux candidats libres.»

Au micro-lycée, le cadre est toujours clairement posé. L’équipe enseignante mise toujours sur la responsabilisation de ces anciens décrocheurs scolaires même si, contrairement à leurs cadets, ceux-ci ne sont pas sanctionnés en cas de retard ou d’absence. La plupart du temps, la méthode donne satisfaction. «On se sent plus matures, on n’a plus le temps de tout gâcher», assurent les élèves. Les enseignants et enseignantes peuvent se concentrer uniquement sur le cours et n'ont pas à faire respecter la discipline.

«Tous les ans, de jeunes mamans postulent pour intégrer le micro-lycée. Lorsque leurs enfants entrent en CP, elles veulent reprendre les études pour pouvoir les aider pour les devoirs.»

Sophie Marchal, professeure d’anglais

Sweat-shirt à capuche rose sur le dos et teinture de couleur similaire, Ludovic, 17 ans, se pensait perdu pour l’enseignement général. «En seconde, c’était la jungle, regrette-t-il. Je n’arrivais même pas à entendre le professeur parler.» Alors, il décide d’entamer une formation de coiffure. Peu satisfait, il claque la porte quatre mois plus tard et se retrouve sans établissement. Guidé par sa meilleure amie, venue assister aux portes ouvertes du micro-lycée, le jeune homme postule. Depuis septembre, il suit une scolarité studieuse. Dans son précédent établissement, Ludovic se taisait. Aujourd’hui, il pose tellement de questions que les professeurs n’ont pas réponse à tout. Pas grave. «Je ne suis pas là pour répondre à vos questions mais pour vous aider à les poser», lance Nathalie Broux en cours de français, provoquant le sourire des lycéens et lycéennes. Prendre le temps, un mercredi après-midi, d’expliquer et de retravailler un texte, est un luxe dont tous les élèves ne peuvent bénéficier.

Les «raccrocheurs» ont évolué depuis leurs premières années de lycée. Ces aspirants au baccalauréat ont grandi. «Tous les ans, de jeunes mamans postulent pour intégrer le micro-lycée, constate Sophie Marchal. Lorsque leurs enfants entrent en CP, elles veulent reprendre les études pour pouvoir les aider pour les devoirs.» Nathalie Broux se souvient très bien d’une ancienne élève, avec qui elle est encore en contact: «Cette jeune femme est arrivée chez nous à 23 ans, avec un BEP. Aujourd’hui, elle travaille en alternance et a obtenu un bac +5.»

Des ressources pour rebondir

Chez les décrocheurs, il n’y a pas de profil type: tous les micro-lycéens et lycéennes n’étaient pas en échec scolaire lorsqu’ils et elles ont quitté l’école pour la première fois. Certains et certaines ont subi leur orientation, d’autres ont dû faire face à des deuils familiaux. Après le baccalauréat, la plupart continuent leurs études. Et lorsqu’ils connaissent l’échec, «ce n'est plus vécu comme une catastrophe, car ils et elles disposent des ressources pour rebondir plus vite», assure tranquillement Sophie Marchal.

Toujours à la recherche d’amélioration, les professeurs volontaires des micro-lycées fourmillent de projets. L’ouverture d’une section scientifique est à l’étude au micro-lycée de Vitry-sur-Seine, tout comme la création d’une crèche pour inciter les jeunes parents non diplômés à s’inscrire. Des classes de remise à niveau dès la seconde générale commencent à être expérimentées à Sénart. «Le micro-lycée, analyse Sophie Marchal, marque la différence entre l’industrie et l’artisanat. Avec toute l'équipe, on tente de faire du cousu main.»

Octave Odola

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