Égalités / Société

La Mairie de Paris ne veut pas (vraiment) d'un centre d'archives LGBT+

Temps de lecture : 11 min

Samedi 30 juin, l'Inter-LGBT organise la 41e édition de la Marche des Fiertés de Paris. Le projet d'un centre destiné à accueillir les archives LGBT+, lancé en 2001, semble lui toujours au point mort.

Drapeaux arc-en-ciel déployés sur la façade de l'Hôtel de Ville de Paris le 13 juin 2016, au lendemain de l'attentat dans une boîte de nuit LGBT d'Orlando (États-Unis) | Bertrand Guay / AFP
Drapeaux arc-en-ciel déployés sur la façade de l'Hôtel de Ville de Paris le 13 juin 2016, au lendemain de l'attentat dans une boîte de nuit LGBT d'Orlando (États-Unis) | Bertrand Guay / AFP

En 2001, la Mairie de Paris faisait la promesse d’œuvrer à l'ouverture d'un centre d'archives LGBT.

Cette promesse a été renouvelée au fil des mandats PS –ceux de Bertrand Delanoë, comme le suivant d'Anne Hidalgo.

En dix-sept ans, il y a eu beaucoup d'espoirs, peu de changements, et beaucoup de frustrations.

La patine de l'urgence

Non que des efforts n'aient pas été faits: un certain «projet de Centre d'archives et de documentation homosexuelles de Paris» avait bien été esquissé en 2001. Il s'est traîné poussivement à travers plusieurs versions et une petite décennie, pour s'achever sans s'achever dans un imbroglio à base de financements perdus et de locaux inutilisables.

Non plus que les archives soient introuvables: depuis plus de quarante ans, l'urgence s'en étant fait d'autant plus sentir avec la crise du sida, des activistes des milieux LGBT+ rassemblent, consignent et produisent témoignages, documents et objets liés à «la mémoire des homosexualités» –ainsi qu'avait été baptisée une association de 1984 visant à la conservation de cette histoire.

«La population LGBT vieillit et les documents d'archives disparaissent avec chaque nouveau décès.»

Didier Lestrade, écrivain et journaliste, co-fondateur d'Act Up-Paris et du magazine Têtu

Plusieurs associations et personnes se sont attelées à la tâche, souvent avec les moyens du bord; des fonds d'archives se sont peu à peu constitués, hétéroclites et protéiformes, avec ceci en commun qu'ils étaient montés et conservés par celles et ceux qui se revendiquent «concernés», soit des personnes LGBT+.

«L'urgence est un terme très adapté à la course-poursuite actuelle pour concrétiser ce centre, alors que la population LGBT vieillit et que les documents d'archives disparaissent avec chaque nouveau décès. Je pense que pour nous, seniors, ce centre d'archives doit exister avant nos morts inéluctables», estime Didier Lestrade, écrivain et journaliste, co-fondateur d'Act Up-Paris et du magazine Têtu.

La promesse de Delanoë était une façon de reconnaître que l'histoire des LGBT+, que ce soit celle de mouvements d'émancipation ou de vies individuelles, faisait partie de l'histoire collective française, et représentait à ce titre un enjeu d'utilité publique, culturel autant que social.

Que ce centre se situe à Paris, cela faisait également sens historiquement, la capitale ayant été le théâtre de nombreuses luttes militantes et ayant attiré beaucoup de personnes LGBT+ venant de province.

Mais voilà, dès lors qu'il s'agit de donner un cadre institutionnel à ces mémoires et, de la sorte, de les intégrer au patrimoine culturel français, ça coince.

Un bourbier institutionnel

Renaud Chantraine, doctorant en ethnologie à l'EHESS et au MuCEM, membre du collectif Archives LGBTQI, retraçait récemment une petite généalogie des heurs et malheurs de l'archivage français, publiée sur Friction magazine: les initiatives militantes ont été multiples quoique rhapsodiques, entravées en large partie par l'épidémie du sida, et ont inauguré les premiers engagements institutionnels au début des années 2000.

En 2004, Aides faisait son entrée aux Archives nationales, suivie dix ans plus tard par Act Up-Paris –des solutions intermédiaires, où un certain nombre de documents sont hébergés par une institution tierce, sans disposer d'une structure en propre.

C'est cette forme d'indépendance institutionnelle que la Mairie de Paris, en dépit de son soutien affirmé au projet, échoue –ou refuse– à garantir.

Dans une interview donnée à Libération fin 2017, le premier adjoint à la Mairie de Paris, Bruno Julliard, dont le cabinet a repris le projet en 2016, évoquait la possibilité d'un regroupement du futur Centre d'archives et de documentation avec l'actuel Centre LGBT Paris-Île-de-France, qui dispose déjà d'un local dans le troisième arrondissement.

Le Centre LGBT de Paris-Île-de-France, au 63 rue Beaubourg, à Paris | Capture écran via Google Maps

Une telle proposition ne fait en réalité que reconduire le statu quo, faisant mine de redonner du terrain à la communauté LGBT tout en ne donnant pas au projet les moyens de ses ambitions.

«Le Centre gay et lesbien a un budget rikiki de 200.000 euros, indigne d'une ville comme Paris –le Centre LGBT de New York reçoit douze millions de dollars de subventions publiques. Il n'a par ailleurs aucune compétence en matière d'archives. On a voulu inventer cette compétence depuis 2016. Il y a eu une stratégie qui consistait à dire qu'on allait sauver les archives, en les mettant dans un box subventionné par la Mairie de Paris avec un contrat de location endossé par le Centre gay et lesbien. Mais le box, c'est la mort: les archives sont par terre, elles sont mortes depuis qu'elles sont dedans», déclare Sam Bourcier, sociologue et théoricien queer, maître de conférences à l’Université Lille 3 et membre du collectif Archives LGBTQI.

Interrogé sur ses ambitions concernant ce projet d'archivage, le Centre LGBT n'a pas souhaité répondre –le récent changement de présidence, accompagné d'une fraîche adhésion au collectif laisse cependant présager de nouvelles positions.

Le collectif, créé en 2017, milite lui pour un lieu ouvert, aux chercheurs et chercheuses comme au grand public, qui comprendrait un espace suffisant pour accueillir le stockage d’archives, des salles de lecture ainsi que d’expositions et de débats, le tout autour des 750m² –à titre de comparaison, en Allemagne, le Schwules Museum, premier musée en Europe consacré à l'histoire et à la culture de la communauté et des personnes LGBT+, dispose de 1.600m².

De fait, les modèles de centres d'archives LGBTQI ne manquent pas: outre le Schwules Museum à Berlin, on peut citer l'IHLIA LGBT Heritage à Amsterdam, le GLBT Historical Society à San Francisco... Mais silence public en France.

Au-delà de la lutte contre les discriminations

Ce vide est d'autant plus frappant que la municipalité ne lésine habituellement pas sur sa communication LGBT: campagnes de prévention, implication dans la Marche des Fiertés, organisation des Gay Games...

Le point commun de ces actions, c'est qu'elles relèvent de l'événementiel. Leur différence avec un centre d'archives, c'est que celui-ci serait une structure pérenne, officielle, portant directement la voix des personnes LGBT+.

D'un côté, la Mairie s'engage donc dans la lutte contre les discriminations, mais de l'autre, elle refuse de s'engager pour un empowerment des minorités sexuelles et la reconnaissance de leur histoire.

La maire de Paris Anne Hidalgo lors de la Marche des Fiertés de Paris, le 28 juin 2014 | Miguel Medina / AFP

«Personne ne va dire qu'il est pour les discriminations. Le problème, c'est de savoir qu'est-ce qu'on fait, et quels sont les moyens. Après, il n'y a pas que la lutte contre les discriminations et le côté juridique, il y a aussi tout ce qui ressort de l'affirmation culturelle: qu'est-ce qu'on donne comme moyens aux LGBT pour avoir accès à leur histoire, à leurs archives, pour produire du savoir et s'affirmer positivement, culturellement, dans une ville comme Paris, qui prétend qu'elle est le nec plus ultra de la ville LGBT?», souligne Sam Bourcier.

Le Centre d'archives et de documentation entend reconstruire une histoire des marges, qui s'est longtemps cantonnée à une vision juridique, policière et médicale des vies des LGBT+. «L'entrée dans la patrimonialisation ne doit pas se faire sous le seul angle de la conservation: la mémoire est avant tout une production politique», affirmait Gwen Fauchois, ancienne vice-présidente d’Act Up-Paris, lors d'une des deux journées d'ateliers-débats consacrée au centre d'archives, le 5 mai 2018.

À cet égard, le centre a vocation à présenter des sortes de contre-archives, en constituant un fonds de ce que les archives publiques, précisément, n'ont pas et ne sauraient prendre en charge: archives militantes, archives clandestines, archives privées, mais aussi absence d'archives, elle aussi significative.

La peur du communautarisme

L'histoire des LGBT+ s'étant écrite en grande partie à travers le militantisme, leurs archives tout comme la transmission qui en est faite est évidemment politique. En conséquence, elle se heurte aussi aux considérations politiques de la Mairie PS, qui selon Didier Lestrade sont en partie liées à la peur du communautarisme.

«Le milieu associatif et sida fut et reste une grande force dans ce pays, et notre histoire doit mettre en valeur l'énorme engagement français dans la lutte contre le sida et pour les droits des personnes LGBT. La France était à la pointe dans les années 1980 et 1990; il faut que cette histoire soit représentée dans l'histoire générale du pays. Bien sûr, cela nécessite une vision positive du concept communautaire, qui est combattu par de nombreuses forces politiques en faveur d'un universalisme qui a bien montré ses limites en matière de lutte contre les minorités, particulièrement issues de l'immigration.»

Manifestation anti-sida organisée par Act Up, le 1er décembre 1994 à Paris | Frédéric Astier / AFP

De fait, l'émancipation ne se fait pas sans moyens d'action: il s'agit dès lors de différencier ce qui relève de la communauté comme force de soutien, en tant que groupe de personnes rassemblées et engagées par des identités et un patrimoine communs, et ce qui relève du communautarisme, comme repli sur soi et force d'exclusion.

Quelque part, c'est la même confusion que l'on retrouve dans le grand fantasme du dit «lobby LGBT». En jouant avec cette rhétorique labile, le pouvoir politique construit artificiellement la communauté renfermée qu'il redoute, et s'exempte d'une reconnaissance politique des personnes LGBT+.

Sur les questions LGBT, la complexité semble être conçue comme une radicalité. Le premier projet de centre d'archives porté par la Mairie de Paris à travers Jean Le Bitoux en 2001 en est un exemple frappant, dans lequel les lesbiennes comme les séropos étaient les grands absents. Pas les seuls néanmoins.

La «soupe alphabétique» de l'acronyme «LGBT*», comme l'appelle Sam Bourcier, est souvent mal reçue: «L» et «G» passent encore, «B» pourquoi pas, «T»... pas vraiment. Quant au reste, inutile de s'y risquer, la suite du sigle semble être réservée aux initiés les plus hardis.

Cette question ne doit pourtant pas occulter l'enjeu essentiel de la visibilité, derrière des débats qui s'échinent à déterminer s'il s'agit là de querelles de chapelles, d'élucubrations jargonneuses ou de revendications toujours plus inclusives et intersectionnelles.

«La mémoire est un domaine éminemment politique. On l'a vu pour la mémoire de la condition juive, on le voit aujourd'hui dans le retard de la France sur la question coloniale. La mémoire LGBT est à mettre en parallèle avec celle des autres minorités de ce pays, qui ne sont pas écoutées et respectées», poursuit Lestrade.

Un nouveau rapport à l'archive

Dès lors, quelle forme donner à ce centre d'archives? Surtout, qui en seront les acteurs? Renaud Chantraine convoque ici la notion de «queering», développée dans les milieux anglo-saxons: forgée à partir du mot «queer» (un terme générique, à l'origine péjoratif, que les personnes LGBT+ se sont approprié pour se désigner), elle renvoie à l'idée de «queeriser les institutions», c'est-à-dire à y intégrer les logiques des réalités sociales et culturelles (LGBT) dont ces dernières entendent rendre compte.

«Il y a une préexistence de ces archives communautaires et collectives, qui fait que quand l'institution veut organiser des choses, ça ne prendra pas la même forme, mais sera reconstruit avec les communautés concernées. Il faut que l’institution accepte de faire rentrer en son sein des nouvelles manières de faire, de penser, de pratiquer les archives, explique Renaud Chantraine. Or c'est l'inverse qui est en train de se passer en France: les institutions publiques acceptent ces questions, mais les traitent comme n'importe quelle autre question et du coup normalisent et stérilisent complètement ces traces.»

«Il y a un enjeu de transformation, parce que ce sont des mémoires minoritaires. Les mieux à même de penser ces spécificités, ça reste les personnes concernées.»

Renaud Chantraine, doctorant en ethnologie, membre du collectif Archives LGBTQI

Le doctorant évoque à cet égard une incompréhension, comme un dialogue de sourds entre les archives publiques et les associations comme le collectif Archives LGBTQI, qui revendique ce nouveau rapport à l'archive –lequel consiste également à apprendre à «travailler» la mémoire.

«Il y a un enjeu qui est peut-être aussi lié à des logiques d'éducation populaire: faire ensemble, pratiquer ensemble, expérimenter ensemble, pour que nos communautés puissent s'approprier les outils de l'archivage et éventuellement les transformer un peu. Il y a un enjeu de transformation, parce que ce sont des mémoires minoritaires, qui sont spécifiques, qui vivent avec tout un tas de logiques sociales, d'invisibilisation. Les mieux à même de penser ces spécificités, ça reste les personnes concernées.»

L'exception française

En ce sens, le projet de centre d'archives LGBTQI est un défi aux logiques de transmission patrimoniale très verticales des institutions publiques françaises, où s'effectue une séparation entre les professionnelles et professionnels des musées ou des archives et celles et ceux qui produisent les archives, les communautés concernées. Ce type de fonctionnement a pourtant été infléchi au cours des dernières années par le droit international.

En 2003, la Conférence générale de l'Unesco adoptait la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, signée par la France trois ans plus tard, qui bougeait les lignes de ce qui pouvait être considéré comme faisant patrie du patrimoine et, partant, de ses modes de transmission.

La Convention de Faro, adoptée par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe en 2005 et qui défend l'idée d'une démocratie culturelle par un lien plus fort entre le patrimoine, les communautés et la société, n'a quant à elle toujours pas été ratifiée par la France. Elle invite à un renversement de la logique patrimoniale, considérant que les communautés peuvent identifier ce qui pour elles fait patrimoine, et que c'est à l’État d'accompagner ces revendications.

«Les pouvoirs publics au sens large ont en face d'eux un acteur légitime, collectif, qui rassemble tout un tas de personnes et qui construit un projet: ça s'appelle la démocratie culturelle, qui consiste à remettre la personne concernée au centre. Le rôle des pouvoirs publics par rapport à ce genre d'initiative, c'est de les accompagner, de les aider, de faire en sorte qu'elles puissent s'accomplir. Si ni l’État, ni la Région, ni la Mairie ne voit l'intérêt de cet acteur qui est assez inédit, c'est qu'ils sont soit dans un déni, soit dans un délire: c'est une force extraordinaire, et c'est aussi ce qui fait que le projet peut fonctionner, parce qu'il y a une mobilisation collective», déplore Renaud Chantraine.

Sortir de l'archaïsme et de l'inertie

Cet accompagnement suppose d'une part de sortir de conceptions archaïques de l'archive, et d'entendre qu'il ne s'agit pas seulement de recueillir des liasses de documents papier et de les enregistrer dans une base informatique.

Les archives LGBTQI sont aussi bien composées de livres et de flyers que de banderoles, de panneaux, de costumes, d'enregistrements, de photos... et de corps vivants. Ce sont, en somme, ce que Sam Bourcier appelle des «archives vives», jusqu'au néologisme des «archivivantes»: «Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat», affirme-t-il.

D'autre part, il suppose de sortir des réticences politiciennes: «L'urgence est la réponse à des décennies d'inaction. Il y a un passif moral de la part de la classe politique et des municipalités envers la mémoire de tant de personnes. […] La politique LGBT de la Mairie de Paris est à l'image des personnes choisies pour l'illustrer. Des personnes comme Bruno Julliard sont loin de faire l'unanimité, et beaucoup voient en eux des professionnels du Parti socialiste qui sont loin d'avoir été des leaders sincères du mouvement LGBT», considère Didier Lestrade.

En septembre dernier, il avait lancé sur Slate un compte à rebours, promettant que Delanoë et Hidalgo se partageraient ses cendres sur la tête si un centre d'archives LGBT/sida ne voyait pas le jour avant sa mort –une façon de «personnaliser la responsabilité» face à l'immobilité des pouvoirs publics.

Cela passe aussi par une politique de soutien assumée, idéologiquement comme financièrement. Fin 2017, un budget de 10.000€ avait été voté par la ville de Paris en soutien au collectif Archives LGBTQI: il n'a toujours pas été versé. Le compte à rebours tourne toujours.

Contactée, la Mairie de Paris n'a pas donné suite à nos relances.

Léa Polverini Journaliste

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