Monde

Grippe A H1N1: accusé OMS, levez-vous!

Jean-Yves Nau, mis à jour le 26.01.2010 à 11 h 20

Pour la première fois de son histoire, l’organisation onusienne est officiellement mise en cause dans la gestion d’un dossier sanitaire.

Sous le feu croissant des critiques, l'OMS va mal. Accusée en substance d'avoir, via ses experts, passé une forme de pacte secret avec les multinationales pharmaceutiques, l'institution onusienne est aujourd'hui 26 janvier sommée par le Conseil de l'Europe de s'expliquer sur sa gestion de la crise pandémique. Une situation sans précédent pour cette organisation bureaucratique tentaculaire que rien ou presque ne semblait, jusqu'ici, pouvoir atteindre.

Le temps n'est plus où le Dr Margaret Chan avait le grand et beau rôle. Il y a plus de six mois, la nouvelle directrice générale de l'OMS montait régulièrement en chaire. Elle s'adressait alors à l'ensemble des autorités sanitaires nationales de la planète, prenait plaisir à dicter par le menu (discours quotidiennement ou presque amplifié par des médias hautement réceptifs) les détails du plan de lutte contre le fléau tant et tant redouté de la nouvelle pandémie grippale. La patronne de l'OMS était alors généralement présentée comme un capitaine lucide et courageux devant une tempête planétaire annoncée. Elle ne fit alors l'objet d'aucune critique ou presque.

Un discours de plus en plus critique

On pouvait pourtant déjà percevoir des incohérences doublées d'une mise en scène assez mal maîtrisée. Avec en toile de fond une série d'incertitudes scientifiques et médicales, cette ressortissante chinoise élue à la tête de l'institution onusienne ne cessait de souffler le chaud et le froid. Les heures à venir, disait en substance au monde le Dr Chan, sont potentiellement dramatiques tout en ajoutant qu'elles pourraient aussi ne pas l'être. Elle conseillait aux Etats membres de l'organisation de placer la barre de la précaution (médicamenteuse et vaccinale) le plus haut possible tout en  prenant soin de souligner qu'il ne s'agissait que de recommandations. Chaque pays pouvait agir comme il l'entendait, mais ne pourrait, en cas de catastrophe sanitaire, accuser ensuite l'OMS de ne pas vous avoir lancé l'alerte en temps et en heure. La déclinaison en somme, à l'échelon international, de ce qui a pu être observé en France.

Puis la menace d'une catastrophe pandémique s'est progressivement éloignée laissant la place, depuis peu, à la montée en puissance d'un discours de plus en plus critique relayé notamment par le Conseil de l'Europe qui convoque mardi 26 janvier à Strasbourg les responsables de l'OMS. Cette institution (qui réunit 47 Etats membres et rassemble 800 millions de personnes) en charge de la protection des droits de l'homme et du renforcement de la démocratie entend faire toute la lumière sur les méthodes de travail, les prises de décision et les choix de l'OMS dans le dossier de la pandémie H1N1.

Au ban des prévenus: les Docteurs Keiji Fukuda, conseiller auprès de la directrice générale, et Luc Hessel, représentant du groupe des fabricants européens de vaccin ainsi que le Pr Ulrich Keil, directeur du centre collaborateur de l'OMS pour les épidémies de l'université de Münster (Allemagne). Face à eux, les responsables de la commission de la santé de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE).

L'essentiel du réquisitoire est connu. Il a été prononcé par le Dr Wolfgang Wodarg, ancien parlementaire de l'APCE. Avec quelques-uns de ses collègues, il a demandé et obtenu la création d'une commission d'enquête européenne chargée d'évaluer «la menace des fausses pandémies pour la santé». Pour l'heure, la commission de la santé de l'ACPE a diplomatiquement choisi de  procéder à un premier «échange de vues» et ce sous l'intitulé suivant: «La gestion de la pandémie H1N1: faut-il davantage de transparence?»

La «pression des labos»

Pour le Dr Wodarg et ses proches, l'affaire est entendue: l'OMS a maquillé la réalité épidémiologique planétaire «sous la pression de laboratoires pharmaceutiques». Aussi réclame-t-il que les responsables de l'institution onusienne expliquent publiquement sur quelles bases scientifiques ils ont décrété l'état de pandémie, avec toutes les conséquences qui en ont découlé quant aux achats massifs par les pays industriels de stocks de vaccins et de médicaments antiviraux. L'OMS aurait ainsi selon lui permis à plusieurs multinationales pharmaceutiques de pousser au gaspillage des ressources en prônant des stratégies de vaccination inefficaces, inadaptées voire dangereuses. Le Dr Wodarg accuse aussi les responsables de l'OMS d'avoir sciemment, avec les experts qu'ils choisissent, organisé la psychose. Il a récemment développé ses arguments sur ce thème dans un entretien accordé à L'Humanité.

Nous voulons faire la lumière sur tout ce qui a pu rendre cette formidable opération d'intox, expliquait-il alors. Nous voulons savoir qui a décidé, sur la base de quelles preuves scientifiques, et comment s'est exercé précisément l'influence de l'industrie pharmaceutique dans la prise de décision. Et nous devons enfin présenter des revendications aux gouvernements. L'objectif de la commission d'enquête est qu'il n'y ait plus à l'avenir de fausses alertes de ce genre. Que la population puisse se reposer sur l'analyse, l'expertise des institutions publiques nationales et internationales. Celles-ci sont aujourd'hui discréditées car des millions de personnes ont été vaccinés avec des produits présentant d'éventuels risques pour leur santé. Cela n'était pas nécessaire. Tout cela a débouché aussi sur une gabegie d'argent public considérable.

Pour leur part, les responsables de l'OMS assurent vouloir faire la transparence dans ce domaine. Mais pas sous la pression. Ils ont ainsi annoncé leur intention de commander à des «experts indépendants» une évaluation de leur stratégie et de leurs choix, mais uniquement «lorsque la pandémie sera terminée». «Il faut qu'on tire les leçons, qu'on voie ce qu'on a fait bien, ce qu'on n'a pas bien fait, comment on peut s'améliorer et comment on peut travailler plus rapidement, explique-t-on à Genève auprès de la direction générale. La question n'est pas tant les contacts que nous avons avec l'industrie pharmaceutique que de savoir si nous avons subi une influence déplacée pour des raisons commerciales; et la réponse est non. Nous fondons toujours nos estimations sur les meilleures expertises scientifiques et nous nous cantonnons aux limites que la science nous donne.»

Jean-Yves Nau

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Image de une: Vaccination contre la grippe A à Cancun, au Mexique, le 20 janvier. REUTERS

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