Sociéte

Il y a trente ans, au service médecine du Monde, le cas de «la petite martyre de l’A10»

Temps de lecture : 8 min

Ils n’ont jamais lâché: la gendarmerie et la justice ont enfin élucidé une affaire sans précédent d’assassinat et de mutilation d’enfant. Retour sur un cold case hors du commun.

Une tombe anonyme «à la mémoire de la petite inconnue de l'autoroute A10», à Suèvres. | Guillaume Souvant / AFP
Une tombe anonyme «à la mémoire de la petite inconnue de l'autoroute A10», à Suèvres. | Guillaume Souvant / AFP

Ne jamais désespérer, en France, quant aux vertus de la gendarmerie associées à celle de la justice: c’est un formidable rebondissement dans une affaire criminelle spectaculaire vieille de trente-et-un ans. Les parents d’une petite fille âgée de 4 ans retrouvée atrocement mutilée sur les bords de l’A10, dans le Loir-et-Cher en août 1987, viennent d’être retrouvés et interpellés. Le père, Ahmed Touloub, 66 ans, et la mère, Halima, 64 ans, ont été écroués et mis en examen pour meurtre, recel de cadavre et violences habituelles sur mineur de moins de 15 ans.

Si les enquêteurs restent encore prudents sur les suites de l’enquête, ces éléments pourraient constituer une étape essentielle dans cette affaire criminelle hors du commun. Après d’innombrables impasses, l’enquête médico-légale a pu progresser grâce aux informations recueillies et exploitées via l’ADN des échantillons biologiques de l’enfant, prélevés et placés sous scellés en 1987.

L’enquête a pris un nouvel essor après l’interpellation d’un frère de la fillette dans le cadre d’une affaire de violences, à Villers-Cotterêts (Aisne) en 2016, et dont l’ADN a été prélevé et intégré dans la base du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). C’est de cette manière qu’un nom de famille a pu être associé à l’enfant et que les enquêteurs ont pu identifier les parents présumés.

Via les fichiers des allocations familiales, ils ont découvert que ces parents de sept enfants n’en déclaraient plus que six après 1987 –en l’absence de tout signalement pour disparition. Ils auraient alors dit à leurs proches que la fillette avait été renvoyé au Maroc (où elle était née le 3 juillet 1983) pour y être gardée par sa grand-mère.

Retour en arrière: 1987, mois d'août

Y avait-il encore, au quatrième étage du 5-7 rue des Italiens, notre fameuse salle des «Télex»? Peut-être. Toujours est-il que l’information descendit bien vite au service des «Infos-géné». On apprenait ainsi que le mardi 11 août, en milieu d’après-midi, entre Suèvres et Mer (Loir-et-Cher), deux employés de l’entreprise Cofiroute avaient découvert, au bord de l’autoroute A10, le corps atrocement mutilé d’une enfant âgée de 3 à 5 ans. La mort remontait à quelques heures. Deux jours plus tard, le cadavre n'avait toujours pas été identifié et personne ne l'avait réclamé.

Selon les premiers résultats de l'autopsie, le corps portait des traces de morsures «paraissant humaines» sur tout le corps, des fractures aux côtes, de nombreuses traces de coups ainsi que des mutilations. Le parquet de Blois lançait un appel à d'éventuels témoins qui auraient vu une voiture arrêtée en bordure de l'A10, le 11 août, entre 10 heures et 15 heures.

Quoique disposant de services hautement spécialisés, Le Monde connaissait alors certaines perméabilités. Et les reporters, comme les rubricards justice-police, laissèrent volontiers un membre du service médecine voisin travailler sur une affaire qui, trois ans après le début du cas Grégory, ne faisait que commencer. Ce fut le début d’une longue enquête, rythmée par la formidable ténacité d’un groupe d’enquêteurs et de magistrats –ténacité qui trouvait pour partie ses motivations dans quelques-uns des éléments de ce dossier sans précédent.

Avec les moyens du bord

Les obsèques de la fillette inconnue au cadavre mutilé eurent lieu, le mercredi 9 septembre à Suèvres. Une vingtaine de personnes assistaient à la cérémonie: l'inhumation d'un simple et minuscule cercueil en pin, sur lequel on avait placé une gerbe de fleurs offerte par le comité communal d'action sociale. Une tombe anonyme. «Les enquêteurs, pour leur part, s'efforcent de procéder à l'identification de la petite victime», écrivions-nous.

Michel Sabourault, procureur de la République à Blois (Loir-et-Cher), avait alors communiqué à la presse, le 10 septembre, une nouvelle photographie du visage de la fillette, les yeux fermés. Après autopsie et analyse anatomopathologique, le parquet de Blois avait commis deux groupes d'experts: le laboratoire de police scientifique dirigé, à Paris, par la professeure Michèle Rudler, et le Centre d'application et de recherche en microscopie électronique de La Teste (Gironde), laboratoire privé que dirigeait le docteur Loïc Le Ribault. C'est ce laboratoire qui, à partir de nouvelles techniques informatisées de traitement d'images, avait permis de fournir, pour la première fois, le visage «reconstitué» de la fillette.

Aucune autre solution n'apparaissait alors: la technique des empreintes ADN était balbutiante et le cadavre de la petite fille, atrocement mutilé, ne laissaient en pratique aucune possibilité pour une éventuelle identification médico-légale classique.

D'autres investigations étaient en cours, à partir de techniques très sophistiquées (microscopie électronique à balayage), pour apporter de nouvelles informations sur le mode de vie de cet enfant martyre ainsi que sur son environnement. On annonçait aussi la large diffusion d’une série de clichés, obtenus selon les mêmes techniques, montrant le visage de l'enfant, les yeux ouverts. Les enquêteurs pensaient que la diffusion de ces documents au moment de la rentrée scolaire 1987 pourrait permettre l'émergence de nouveaux témoignages et aider à l'identification de l'enfant. «Nous ne devons rien négliger dans ce dossier, déclarait le procureur Sabourault au Monde. Il s'agit d'un travail gigantesque mais nous avançons peu à peu.»

Sur la piste d'une famille nombreuse

Un an plus tard, en dépit d'une enquête sans précédent réunissant toutes les méthodes disponibles d'investigation policière et mettant en œuvre les multiples techniques de criminalistique, l'affaire n'a pas encore été élucidée. Après une année de recherches infructueuses, les enquêteurs n’avaient nullement abandonné: la section de recherches de la gendarmerie d'Orléans, Georges Domergue –juge d'instruction à Blois chargé de l'affaire–, Loïc Le Ribault... Tous voulaient croire que l'énigme de la petite morte de l'A10 serait un jour résolue.

L'autopsie médico-légale pratiquée à Blois par le docteur O'Byrn avait permis de prendre la mesure de l'horreur. Elle avait établi que la mort de l'enfant était due à une hémorragie massive, conséquence d'une série de traumatismes violents. Le médecin légiste avait aussi constaté une série de fractures, d'ecchymoses et de lésions cutanées sur l'ensemble du corps, notamment au niveau des mamelons, paraissant dues à des morsures. L'enfant avait aussi, plus jeune, été victime de sévices graves, comme en témoignaient une blessure cicatrisée au mamelon droit et des traces de fracture osseuse n'ayant fait l'objet d'aucun traitement médical.

Un premier enseignement médico-légal vint de l'analyse de lésions qui ressemblaient à des morsures et pour lesquelles on parvint à confirmer qu'il s'agissait de morsures d'origine humaine –qui plus est, faites par un adulte jeune. L'analyse du cadavre permit aussi de conclure que la fillette avait été victime de brûlures provoquées, semblait-il, par un fer à repasser.

Pour autant, malgré cet ensemble des stigmates de sévices étalés dans le temps, le corps ne présentait pas les symptômes caractéristiques habituels des enfants gravement maltraités. Il s’agissait d’une enfant bien nourrie, ayant porté des boucles d'oreille, n'ayant pas grandi dans un espace confiné. La découverte de cheveux provenant de six personnes différentes, dont une âgée, dans le tissu de la couverture où on avait placé son corps (ainsi que le fait que ses vêtements avaient été portés par d'autres enfants) permit aux enquêteurs de conclure que la fillette avait grandi dans une famille nombreuse.

En vain, sans résultat, bredouille

À ce stade, en en dépit des espérances, aucun élément exploitable n'avait pu être obtenu à partir des usagers de l'autoroute –empruntée ce jour-là par près de 20.000 véhicules. Un moment, on crut trouver un faisceau d'indices concordants lorsque Loïc Le Ribault annonça que, d'une part, les grains de sable retrouvés dans la couverture qui enveloppait la victime provenaient «d'une zone géographique comprise entre les communes d'Oucques et de Marchenoir, dans le nord du département du Loir-et-Cher» et que, d'autre part, les micro-particules de plastique retrouvées dans le même tissu pouvaient correspondre à une décharge publique de la région. Les recherches s’orientèrent alors dans ce périmètre où plusieurs milliers de personnes furent interrogées. En vain.

Entre-temps, les services français de police et de gendarmerie avaient diffusé le signalement de la victime à l'échelon national. Puis, à la rentrée scolaire, la photographie du visage meurtri reconstituée par la technique du traitement d'images fut publiée par la presse et communiquée, sur l'ensemble du territoire, aux enseignants de maternelles ainsi qu'aux assistantes sociales. La section de recherches de la gendarmerie d'Orléans installa une ligne téléphonique spéciale. De nombreux témoignages, mais aucun de fiable.

Autre piste: l'analyse médico-légale du contenu stomacal de la petite victime avait laissé penser que l'enfant martyrisée avait consommé de la viande –de la langue de bœuf selon les spécialistes– quelques heures seulement avant sa mort. On enquêta, sans trop y croire, dans les restaurants de l'autoroute ou de la région. Sans résultat.

Puis, au vu des caractéristiques morphologiques de la victime, les recherches s’orientèrent vers la communauté maghrébine. Le juge d'instruction fit appel à Interpol et demanda le soutien des principales agences de presse internationales, ainsi que celui de plusieurs journaux tunisiens, algériens et marocains. Quelques cas suspects furent identifiés puis abandonnés faute d'éléments suffisants.

Un nom sur l'inacceptable

«Si l'on voulait suivre toutes les pistes, confiait alors le juge d’instruction Georges Domergue, il faudrait 2.000 hommes travaillant à temps plein. Aussi devons-nous, aujourd'hui, privilégier quelques axes de recherche en nous fondant sur les scénarios les plus probables.» C'est ainsi que des investigations furent menées auprès des établissements psychiatriques de la région, afin de recenser les cas de mères nord-africaines ayant été récemment hospitalisées pour maladie mentale.

D'autres recherches furent entreprises: il s’agissait de comparer systématiquement, dans chaque département, le fichier des allocations familiales à celui des enfants scolarisés. Déjà réalisée dans le Loiret et le Loir-et-Cher et prolongée dans certains cas à l'étranger, cette comparaison devait s'étendre à d'autres départements de la région Centre puis à la région parisienne. Certains éléments morphologiques pouvant faire penser à un lien avec les gens du voyage, des contacts discrets ont été pris dans ce milieu. Enfin, une campagne nationale d'affichage dans toutes les mairies de France a été lancée à partir d'un nouveau cliché «plus expressif» du visage de l'enfant.

En 1988, malgré les innombrables difficultés, les enquêteurs et magistrats que nous avions rencontrés restaient confiants. Ils disaient disposer d'un témoignage important gardé secret. L'ensemble des indices permettant de penser que la fillette vivait dans une famille nombreuse les amenait à la conclusion que le secret de cette mort était partagé par plusieurs personnes. Enfin –et surtout–, aucun de celles et ceux qui avaient eu à travailler sur ce dossier ne voulaient abandonner l'espoir de mettre un jour un nom sur l'inacceptable.

La fillette martyre de l’A10, «l’ange du cimetière de Suèvres», a désormais un nom. On gardera surtout en mémoire son prénom: Inass.

Jean-Yves Nau Journaliste

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